La République de Gaïa est un roman ambitieux qui comprend, en près de trois cents pages, une satire sociale, une dystopie politique, une réflexion philosophique, et une intrigue romanesque pleinement incarnée par des personnages qui échappent à la simple caricature.

Alexis Legayet
Satire sociale
Tout commence par le concours pédagogique d’Alice, dont la fougue théorique impressionne un jury partagé entre scepticisme et fascination. Devenue institutrice, elle a pour élève le jeune Jérémy, dont le père, Paul Mastruc, ouvrier et veuf, se retrouve espionné par une enquêtrice de l’Aide Sociale à l’Enfance ; celle-ci transforme le moindre détail de la vie de Paul – poubelles mal triées, lecture climato-sceptique – en preuve à charge : Jérémy lui est donc retiré, au nom de la vertu, et est envoyé au Centre Gaïa, une institution spécialisée. Paul, sans recours, s’effondre moralement.
Puis Alice pénètre pour la première fois au Centre Gaïa, où elle a été nommée ; elle y croisera donc Jérémy, et fera surtout la rencontre d’Isabelle Stangars, sa directrice, dont la logique implacable va peu à peu ébranler ses certitudes. Le roman basculera enfin dans une France en état d’urgence, secouée par des révoltes sur les ronds-points, dont Paul sera devenu malgré lui le meneur.
Dérèglement généralisé
Le choix, dans la troisième partie, de faire basculer le récit vers un registre ouvertement fantastique – les mutations corporelles du jeune Jérémy, qui se transforme progressivement en créature ailée à la Batman – est l’une des métaphores les plus audacieuses du roman. Là où un romancier prudent se serait contenté de maintenir jusqu’au bout un cadre réaliste & satirique, Legayet ose la rupture de registre, et cette rupture, loin d’être gratuite, devient le point culminant symbolique de tout le livre : quand la raison collective a suffisamment déraillé, le corps individuel lui-même cesse d’obéir aux lois du monde connu.
Cette allégorie du dérèglement généralisé, portée par l’imaginaire de l’enfance, donne au roman une dimension qui le rapproche de Kafka autant que des grandes fables politiques du XXe siècle.
Un roman stimulant
La scène finale, trouble et dérangeante, qui réunit Paul Mastruc devenu « Capt’ain Mastruc » et Alice, dans une confrontation ambiguë mêlant soumission, jeu de rôle et menace latente, refuse délibérément toute résolution rassurante. C’est un pari risqué – le lecteur habitué aux dénouements nets pourrait se sentir frustré –, mais ce refus est en réalité d’une grande cohérence avec le projet du livre : un monde qui a perdu ses repères ne saurait offrir de happy end propre et net.
On en ressort secoué, souvent hilare, parfois mal à l’aise, mais jamais indifférent – la marque des livres qui comptent. Dans le paysage de la rentrée littéraire française, ce texte ne cherche pas le consensus, et c’est précisément cette absence de prudence qui en fait, malgré ou grâce à sa radicalité assumée, l’un des romans les plus stimulants et les plus mémorables de ces dernières années.
La République de Gaïa, d’Alexis Legayet (éd. La Mouette de Minerve, 294 p. 17 euros / Amazon)
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