Une seule représentation en version concert de cet opéra français, tragédie lyrique en cinq actes, véritable apogée de la tragédie en musique. C’est pour le dimanche 22 mars à 15h au Théâtre du Capitole. L’ouvrage est entre les mains de Vincent Dumestre et de son Poème harmonique, Chœur et orchestre. Au temps des croisades, le chevalier chrétien Renaud, le ténor Cyril Auvity, est retenu captif par la princesse sarrasine de Damas, la magicienne Armide, la mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac.

Nous sommes en 1686, et le petit florentin, né en 1632 sur les bords de l’Arno, a fait un “sacré“ bout de chemin depuis ses quatorze ans lorsqu’il est arrivé dans l’entourage de Mademoiselle, cousine du roi, immigré italien offert comme “garçon de la chambre“ qu’il restera vingt ans. On n’oublie pas un certain Mazarin qui est aux commandes, avec ses mazarinades. Le gamin, fils de meuniers, il est si drôle, doué d’une faconde XXL, si facile à repérer dans sa troupe de saltimbanques, dons de danseur, comédien né, qui ne pouvait alors qu’intéresser un Louis XIV si épris de danse et de théâtre. De plus, il apprend le violon si vite et il compose même. Sa Majesté va en faire l’artisan en devenir de tous les divertissements royaux en tant que chorégraphe, danseur et compositeur. Sa suprématie dans la musique de ballet sera omnipotente. De même que sa notoriété dans la précision éclatante de ses “concerts“ d’orchestre.
Doté d’un tempérament calculateur et mû par une ambition illimitée, le naturalisé français Lully intrigue et, tirant avantage de sa position auprès du roi, il devient Surintendant de musique du roi. Il héritera de l’Académie de l’Opéra nouvellement dénommée en 1672 « l’Académie Royale de musique », après avoir chassé Molière du Palais-Royal. Il va régner en dictateur sur toute la musique française, d’abord dans la période ballets de 1653 à 1672, puis pendant quinze ans de 1672 à sa mort en 1687, période des opéras.
Notons qu’avec ses comédies-ballets, Lully s’oriente dans deux directions qu’on retrouvera dans ses opéras : rendre le récitatif français plus dramatique et développer les formes orchestrales et chorales. Et dans leur musique, les ensembles solistes et chorals éclipsent totalement tous les autres éléments. Ainsi, petit à petit, Lully glisse vers l’opéra et on l’en remercie !
Il trouvera le temps, sur conseil du roi, d’épouser la future mère de ses six enfants tout en se distrayant avec moult conquêtes masculines. Remarquons que, pendant cette quinzaine d’années, les vingt et un ouvrages créés à son Académie seront tous de Lully, surintendant dictatorial. Cadmus et Hermione, la première tragédie française inaugure le théâtre tout neuf, la troupe, le décorateur et le premier livret de Philippe Quinault, poète authentique qui signera bien plus tard le livret d’Armide en 1686, le dernier opéra. Suivra Alceste, puis Thésée, Atys, Isis…passionnant de s’attarder sur ce pan de vie du musicien.

Jean-Baptiste Lully – Lithographie de Ducarme
Mais nous arrivons en 1686 et Lully a maintenant cinquante-quatre ans. Il a vieilli, beaucoup, son allure est négligée, très, toujours autant perclus de vices mais, il est très triche, ayant amassé de colossales fortunes, tout puissant, toujours aussi malin, de conversation, éblouissant, et surtout il a toujours en lui le génie de la Musique. Ce génie va trouver sa consécration avec l’opéra qu’il prépare avec son fidèle Quinault, librettiste attitré, sur un sujet parmi trois, choisi finalement par Sa Majesté, le roi lui-même : il s’agit d’Armide. Il est tiré de La Jérusalem délivrée du Tasse – Torquato Tasso (1544 – 1595), poème épique publié en 1581, connu et fort apprécié par le public du XVIIème siècle. Lully va mettre tout son cœur, toute sa passion, dans la composition de ce nouvel opéra qu’il veut le plus accompli possible.

Philippe Quinault (1635-1688) – Portrait anonyme
Il voudrait même que la création ait lieu à Versailles, dans un cadre d’apothéose digne de ce qu’il estime. Mais Louis XIV qui maintenant, partage sa vie avec la peu folâtre Madame de Maintenon et vient de faire entrer la Cour dans une période d’austérité, mais oui, cela peut arriver, décide que le dernier ouvrage de Lully sera créé à Paris. Immense déception pour le compositeur, mais tempérée tout de même par l’accueil enthousiaste du public au Palais-Royal. Le dernier acte est littéralement porté aux nues. Cet accueil déclenche un regain de vitalité chez notre musicien et c’est reparti pour une nouvelle composition.

Vincent Dumestre © François Berthier
Il est temps de conclure. Au moment de se plonger dans une nouvelle tragédie lyrique, Achille et Polyxène, on apprend que le roi, grièvement malade, doit être opéré d’une fistule anale. Cela peut arriver, même à un roi. Suite heureuse car opération réussie. Tout le royaume va célébrer la guérison. En bon courtisan, Lully y va de son Te deum, dans lequel le compositeur trouve des accents religieux aussi sublimes que pour ses écritures profanes. Et c’est en faisant répéter qu’il se blesse avec sa canne au bout du pied. Il s’ensuivra un abcès qui s’aggrave et une gangrène qui s’amorce. Une douloureuse fin, copié-collé avec celle de son roi quelques vingt-huit ans plus tard. Après un repentir spectaculaire, Dieu n’aura pu refuser l’accès à son Paradis au fils glorieux des meuniers florentins, “créateurs“ de ce génie de la Musique, fondateur de l’art de l’opéra français.

Stéphanie D’Oustrac © Festival De Salzbourg / Maarten Van Den Abeele
C’est terminé avec les dieux et autres chevauchées mythologiques. Voilà une épopée héroïque peuplée de Paladins chrétiens et d’Infidèles, au milieu d’un monde merveilleux zébré de magie. L’intrigue se déroule au temps des croisades. Armide, indomptable et farouche princesse sarrasine, magicienne redoutable, décide de soumettre le seul et valeureux ennemi qui n’a pas encore succombé à ses charmes vénéneux, Renaud. Plongeons dans récitatifs, ariosos accompagnés et airs. Les deux premiers auraient même plus d’importance que les airs. Ils sont en effet destinés aux moments de très forte tension dramatique et témoigne chez Lully d’un superbe talent d’orchestration qu’il met au service du drame musical. Prenons le célèbre récit du rêve d’Armide. Il est accompagné par un ensemble de cordes graves, ce qui ajoute une couleur sombre aux accents pathétique de la voix.

Cyril Auvity © Philippe Matsas
Phénice – la soprano Marie Perbost – et Sidonie – la soprano Victoire Bunel – , ses deux confidentes apaisent sa crainte de ne pas être aimé du chevalier Renaud – le ténor Cyril Auvity – , le seul ennemi qui lui résiste. En un mot, pas très motivé. L’oncle d’Armide, le sorcier Hidraot – la basse Tomislav Lavoie – , lui prédit triomphe et gloire, au moment où le chevalier Aronte – le baryton Igor Bouin – révèle que Renaud a libéré tous les prisonniers de la magicienne, qu’il ne peut donc lui ramener. Seule la vengeance lavera l’offense. Le chevalier chrétien Artémidore – le ténor Timothée Varon – met en garde Renaud contre les charmes maléfiques d’Armide. Malgré sa certitude de résister, il tombe dans le piège des illusions d’Armide et d’Hidraot. Dès l’acte II, elle parvient à tendre un piège au preux Renaud et s’apprête à l’occire de sa lame dans son sommeil avant de se raviser au dernier moment, ce qui donne lieu au célèbre récitatif accompagné “Enfin il est en ma puissance”. Éprise de Renaud, honteuse de sa faiblesse, Armide fait alors appel à La Haine, chanté par Timothée Varon (scène infernale de l’acte III) pour se défaire de son amour mais recule au dernier moment. L’acte IV, rend compte des tribulations de l’expédition de secours menée par Ubalde – la basse Tomislav Lavoie – , et Le Chevalier danois – le ténor David Tricou – , partis dans le désert à la recherche de Renaud. Ils sont curieusement armés d’un bouclier et d’une épée magiques, mais peu importe. Ils succombent tour à tour aux enchantements de la sorcière. Seul le sceptre magique dont ils sont armés les délivrera de ces chimères.

Rinaldo et Armide – Nicolas Poussin (1629)
Le dernier acte voit Renaud succombant aux charmes de la belle Armide et, paisiblement, couler des jours heureux. Hélas, les deux croisés trouble-fête profite de l’absence d’Armide (prétexte à la superbe Passacaille), brisent le charme, et permettent au héros, quoiqu’à regret de rejoindre son camp et continuer ses exploits guerriers. Armide, suppliante et désespérée s’enfuit sur son char en promettant de se venger.
Et, une fois de plus, dans les opéras de Lully, on aura remarqué l’importance que prend le chœur. C’est à lui que revient le rôle structurel que l’air, étant donné sa brièveté, n’est pas en mesure de tenir. Enfin, tout au long des cinq actes de ses opéras, les chœurs dansés ou chantés marquent des pauses au sein de l’action dramatique. On les retrouve également à la fin de chaque acte.


