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Plaidoyer pour la critique

24 Mar Publié par dans Médias, Portraits | Commentaires

Quoi de plus naturel qu’un ténor du barreau devenu chroniqueur lyrique ? Me Laurent de Caunes assure la recension des ouvrages présentés au Capitole dans les colonnes de L’Opinion indépendante. Portrait d’un érudit facétieux, adepte de tous les chemins de traverse.

Quel est votre premier souvenir lié au monde de l’opéra ?

La Bohème au Capitole, avec mon père et mon frère. Je devais avoir douze ou treize ans. Par la suite, mon frère m’a offert le 33 tours qui mettait en vedette Carlo Bergonzi (Rodolphe) et Renata Tebaldi (Mimi), avec Tullio Serafin à la baguette. Je l’ai gardé jusqu’à aujourd’hui.

Comment avez-vous accompli votre formation musicale ?

En écoutant mon père chanter (horriblement faux) les airs du répertoire classique d’avant-guerre:  » Jardins de l’Alcazar « ,  » De l’Art splendeur immortelle « ,  » Elle ne m’aime pas « ,  » Je dormirai dans mon manteau royal « … Il chantait tout sur la même mélopée inaudible, atroce, mais il l’incarnait si bien qu’on l’écoutait sans sourciller. Et ce fut une bonne entrée en matière pour quelques-uns des spectacles entendus au Capitole dans les années qui ont immédiatement suivi…

Les recueils de critique musicale faisaient-ils partie de vos lectures de jeunesse ? 

J’ai découvert l’histoire de la musique à travers l’ouvrage célèbre de Rebatet (Une histoire de la musique, NDLR), qui est une mine de renseignements et un enchantement littéraire. Ce livre donne une vision active, dynamique de la musique. Il est plein d’injustices, de partis-pris et surtout de génie. Dans les années 70, il était totalement occulté. C’est Georges Boyer, grand avocat royaliste, qui avait conseillé à ma mère de me l’offrir alors qu’il venait d’être réédité chez Robert Laffont.

Avez-vous, à l’époque, produit des écrits relatifs à l’art lyrique ?

J’ai commis quelques tragédies, qui ne prédisposaient pas au métier de critique…

De véritables tragédies, ou bien des ébauches tragiquement inabouties ?

Les deux mon capitaine !

Peut-on espérer une publication dans les années à venir ?

Ce n’est pas souhaitable…

Comment avez-vous été recruté par l’équipe de L’Opinion indépendante ?

Je trouvais qu’il n’y avait pas d’exercice critique au sujet de la musique à Toulouse. La plupart du temps, on se contentait du maniement de l’encens ! J’ai donc contacté la direction de L’Opinion pour lui faire part de mon désir d’écrire des articles sur l’opéra, dont j’espérais qu’ils puissent intéresser quelques lecteurs. En réalité je me demande s’il n’y avait pas déjà autrefois un chroniqueur lyrique au sein du journal. A vérifier…

Vous êtes un fidèle du Capitole depuis maintenant plusieurs décennies. Avez-vous quelques souvenirs particulièrement marquants à nous faire partager ?  

Je me souviens d’une reprise des Huguenots, donnée en grande pompe à l’occasion de la réouverture du Capitole après une période de travaux. C’était une entreprise hardie, d’autant plus qu’à l’époque, l’ouvrage était déjà bien oublié. La distribution était très relevée. Hélia T’Hézan interprètait Valentine, et Nicola Ghiuselev tenait le rôle de Marcel. Depuis, je rêve d’incarner un hallebardier dans l’opéra de Meyerbeer ! Autre souvenir : Un Faust  vu en famille, au cours duquel une femme nue est apparue sur scène, suscitant un grand émoi parmi les spectateurs ! Faust faisait partie de notre culture domestique. Mon père chantait le premier acte et le grand trio du cinquième, « Anges purs, anges radieux », avec ses deux frères, Georges et Paul. Nous leur donnions quelquefois la réplique, et nos interprétation étaient toujours novatrices… Je dois aussi mentionner un Don Carlo qui a révélé le jeune José Carréras au public toulousain. Ghiuselev incarnait Philippe II, et le reste de la distribution était tout à fait remarquable. J’avais eu la chance d’assister à une répétition sur l’invitation de Xavier Sarradet, grande figure du barreau et ténor de valeur, qui avait participé à la création du Roi David au Capitole.

On a vu récemment un petit accroc de mise en scène dans Tristan et Isolde. Pouvez-vous évoquer quelques anecdotes analogues ?

J’ai vu, à la fin d’une Force du destin, le décor de la pièce tomber sur Michel Plasson ! Le rideau a amorti le choc, mais Plasson, projeté en avant, a bien failli tomber dans la fosse d’orchestre. Il a été assez sérieusement blessé. Quelques années plus tard, Nicolas Joël mettait en scène son premier Faust (inoubliable) à la Halle aux Grains. Pierre Thau, excellent chanteur toulousain, incarnait Méphistophélès. Au cours de la scène du duel avec Valentin, il a pris accidentellement un coup d’épée au niveau de l’arcade, qui l’a empêché de chanter la fin de l’acte. Tout le monde était très impressionné et anxieux pour lui. Finalement, le spectacle a repris, et Thau a achevé la représentation avec un bandeau sur le front. Sa voix avait un peu blanchi !

Plusieurs artistes de marque, devenus célèbres depuis, ont fait leurs premières armes au Capitole, où vous avez eu l’occasion de les découvrir précocement…

Bien après Carreras, j’ai été emballé par Juan-Diego Florez dans le Barbier de Séville, puis par Jonas Kaufmann dans Mignon. Roberto Alagna était venu en deuxième distribution d’un Rigoletto que je n’avais pas vu, mais dont on m’avait dit le plus grand bien. Il est revenu par la suite, beaucoup plus connu, et j’ai eu l’occasion de l’interviewer pour le compte de L’Opinion indépendante. Il était en compagnie d’Angela Gheorghiu. J’ai eu affaire à un homme charmant et délicieux. Il n’était pas encore la star internationale qu’il est devenu… Par la suite, j’ai rencontré Béatrice Uria-Monzon, qui est une belle personne et une artiste magnifique. Quelques années auparavant, j’avais entendu Dmitri Hvorostovsky, vainqueur du concours international de chant de Toulouse. C’était en 1988. Il m’avait beaucoup impressionné.

Avez-vous quelques grands disques ou quelques grands artistes à nous conseiller à brûle-pourpoint ?

Carlo Bergonzi. Le plus complet, le plus impressionnant de rigueur, de technique et de qualité du timbre. J’ai eu le coup de foudre pour lui quand mon frère m’a offert le disque de La Bohème, et depuis cette passion ne s’est pas démentie. Je n’ai malheureusement jamais pu le voir sur scène, mais j’ai assisté à un récital qu’il avait donné après son retrait définitif. Ce n’était pas le ténor moderne ! Il était un peu statique, et doté d’un bel embonpoint. Rien à voir avec Kaufmann… Mais quelle beauté de chant !

Comment voyez-vous l’évolution de l’art lyrique, dont on entend souvent dire qu’il est un peu déliquescent ?

Je ne trouve pas qu’il soit en déclin dans la faveur du public. Les bons spectacles sont courus, il est très difficile d’obtenir des places (ce qui est un signe), on en multiplie l’accès par les retransmissions au cinéma, les chaînes musicales etc. Les amateurs sont toujours fidèles, et beaucoup de personnes vont encore vers l’opéra. De nombreux chanteurs se font connaître, et effectuent de belles carrières. Mon inquiétude ne se situe donc pas à ce niveau-là. En revanche, je regrette la disparition progressive des enregistrements studio, qui permettaient la recherche d’une perfection effectivement opposée à la spontanéité de la scène, mais très intéressante pour les mélomanes. Le DVD a tendance à l’emporter sur le CD, alors que l’écoute pure me paraît préférable. J’en viens là à ce qui me paraît être le véritable problème de l’opéra à l’époque contemporaine : la mise en scène, qui tue de plus en plus souvent le spectacle. Cela devient préoccupant, car il est extrêmement difficile de nos jours de voir une production qui respecte l’oeuvre (ce qui n’empêche pas les innovations et les interprétations nouvelles). Dès qu’un metteur en scène veut se manifester, donner sa marque (et il semblerait que beaucoup le veuillent), c’est au prix d’une dénaturation et quelquefois d’un massacre.

Quel avenir pour l’école de chant française ? Est-elle condamnée, comme tant d’autres choses, à disparaître sous les coups de l’uniformisation mondialiste ?

C’est une question compliquée, car on a toujours dit que notre école de chant était déliquescente. Nous avons toujours nourri un complexe vis-à-vis des écoles italienne et allemande, notamment. Ce qui pose problème, c’est que la voix française peut paraître plate et blanche à côté de la voix étrangère, particulièrement quand celle-ci interprète l’opéra français : elle lui donne alors une accentuation, une tonicité que n’ont pas forcément les chanteurs naturellement français. Ceci confère souvent une sorte d’avantage à l’artiste étranger, à condition qu’il articule et qu’il possède effectivement le maniement de la langue. Ca peut tourner au désastre quand il baragouine, ce qui est souvent le cas, il faut le dire… Mais c’est pour cela que nos chanteurs nationaux ont souvent moins de faveur, même auprès du public hexagonal, que leurs homologues étrangers. Ce qui ne veut pas dire que l’école de chant française soit inférieure en terme de niveau. Cette question a beaucoup à voir avec le problème de la formation : en France, la musique n’a jamais été au centre des préoccupations de l’enseignement, secondaire notamment, si bien qu’on est sans doute passé à côté de beaucoup de talents ignorés  et de vocations non exploitées. Malgré tout, il faut essayer de maintenir la qualité de notre tradition vocale. Les oeuvres du répertoire français ne peuvent pas se passer d’une certaine délicatesse de ton, que l’on ne trouve pas ailleurs. Même si le fond mondial de l’opéra est bien servi par les grandes voix italiennes, allemandes, russes… Il y a des qualités de timbre et des compétences techniques admirables, qui proviennent certes de dons naturels, mais aussi de méthodes d’enseignement un peu plus rigoureuses que dans notre pays.

Par ailleurs, on s’aperçoit que beaucoup de grandes oeuvres de l’opéra français, en particulier du XIXe siècle, ont été totalement oubliées chez nous alors qu’elles font le bonheur des grandes scènes étrangères…

Ne m’en parlez pas mon bon monsieur ! Depuis des années j’essaie, sur un mode un peu ironique, d’appeler ceux qui président aux destinées de notre Capitole à redonner des opéras de la première moitié du XIXe siècle, par exemple. Des chefs-d’oeuvre traités avec mépris, pour autant que l’on se souvienne d’eux… Il y a là une question de snobisme, dans la mesure où ces ouvrages ne sont pas  » à message  » : ils ne sont pas faciles à  » utiliser  » par le metteur en scène désireux de traduire ses propres préoccupations éthiques à travers eux. Autre problème : on ne dispose souvent pas des chanteurs capables d’affronter la difficulté des rôles proposés. C’est d’ailleurs, sans doute, la vraie raison de cette occultation. Mais je suis sûr que si l’on donnait de bons Huguenots actuellement à Toulouse – on les a donnés à Strasbourg et à Bruxelles il y a peu -, on obtiendrait un beau succès populaire. Naturellement, il faudrait une distribution de haute volée et une production inspirée. L’an passé, on a joué La Favorite en français, ce qui a représenté un effort très réel. Mais l’expérience a été magnifique !

Quel regard porte-vous sur l’idée de faire passer l’opéra dans les salles obscures ?

Je ne suis pas emballé. Je crois qu’il faut être dans la même maison que celui qui chante. L’opéra, le théâtre, c’est un contact ; on respire le même air, on est dans l’ambiance, on est en contact direct. L’interposition de la caméra, de la projection, c’est très différent, même si les moyens techniques sont superbes et le son magnifique. L’opéra, c’est aussi arriver dans l’établissement, rencontrer les habitués, aider les néophytes à découvrir l’ouvrage, c’est traverser les foyers, chercher sa place, marcher sur les pieds des voisins, embêter les vieilles dames qui sont déjà assises depuis trois quarts d’heure, s’installer, attendre, voir le rideau frémir, le chef d’orchestre arriver… Et à l’entracte, retrouver ses amis, échanger, boire un verre et attendre la suite des événements. Cela dit, on peut très bien faire les deux, puisque par définition l’un n’empêche pas l’autre, bien au contraire !

Vous avez une prédilection marquée pour les ténors. Etes-vous plutôt Caruso ou Gigli ?

Caruso. Inégalable, pour l’éternité.

Plutôt Escalaïs ou Franz ?

Escalaïs. Parce qu’il est de Cuxac, et qu’il chante le grand air de Jérusalem d’une manière exemplaire. Mais Franz était remarquable aussi, et a bénéficié de bien meilleures conditions d’enregistrement.

Plutôt Schipa ou Alva ?

(Il réfléchit)… Schipa, quand même.

Plutôt Blake ou Florez ?

Florez a un timbre bien plus séduisant, et sa carrière est plus prolifique. Mais Blake a fait des choses étonnantes.

Plutôt Vanzo ou Kraus ?

Kraus. Vanzo était un chanteur remarquable, mais il n’a pas su se faire connaître au niveau international. Dommage…

Déportons nous chez nos amis québécois. Plutôt Jobin ou Verreau ?

Jobin est plus connu, mais Verreau avait une voix magnifique.

Revenons chez nous. Plutôt Poncet ou Botiaux ?

(Rires) Poncet ! Pyrénéen et toulousain de coeur !

Plutôt Gedda ou Björling ?

Björling.

Plutôt Tucker ou Corelli ?

Tucker. Un chanteur admirable, et un grand artiste, mal connu en France.

Impossible d’échapper à celle-ci : plutôt Domingo ou Pavarotti ?

Domingo. Il a tout fait, avec une intelligence, une science du chant et une intensité dramatique incroyables.

Plutôt Del Monaco ou Kaufmann ?

Kaufmann.

En parlant de lui, quels sont les chanteurs actuels qui laisseront une trace dans l’avenir ?      

Kaufmann laissera une empreinte indélébile. Il a un style de voix et un registre qui lui permettent d’aborder des rôles très différents, ce qui est rare actuellement. Tout à fait à l’opposé, Florez est très cantonné, mais je pense qu’on parlera encore de lui dans quelques années. Ensuite (il réfléchit)… Chez les ténors c’est difficile, car il y a quelques étoiles qui naissent et disparaissent vite, je pense à Villazon par exemple, qui a été excellent avant de s’abîmer la voix très tôt. Alagna se maintient bien, mais il a commis beaucoup de péchés d’orgueil dont il paye les conséquences aujourd’hui. Pour les autres… rendez-vous demain !

Plutôt Vickers (le maître) ou Heppner (l’élève) ?

Vickers. Un artiste tout à fait fascinant, doté d’une technique incroyable, qui a assuré sa longévité. Ben Heppner a vieilli beaucoup plus vite. Je me souviens d’un Samson et Dalila récent, donné en version concert à la Halle aux Grains, au cours duquel il avait donné quelques signes de faiblesse inquiétants.

Plutôt Melchior ou Lorenz ?

Les deux mon capitaine !

Eloignons-nous un peu des ténors. Plutôt Callas ou Tebaldi ?

Callas.

Plutôt Merrill ou Fischer-Dieskau ?

Ernest BlancJ’ai été fasciné par le style et l’extraordinaire phrasé de Fischer-Dieskau. Toutefois, le plus grand baryton de l’histoire reste, de mon point de vue, Ernest Blanc, qui fut, entre autres, un Valentin irremplaçable. Parmi les chanteurs actuels, j’apprécie particulièrement Hvorostovsky, qui possède une très belle personnalité vocale et scénique.

Plutôt Journet ou Chaliapine ?

 Journet. Soyons un peu chauvins !

Abordons maintenant la question du répertoire. Etes-vous plutôt Poppée ou Idoménée ?

Poppée.

Plutôt belcanto ou art total ?

Les deux mon capitaine !

Préférez-vous l’intransigeance catholique de Marie Stuart ou l’austérité protestante des Puritains ?

Les Puritains. Une oeuvre difficile, mais sublime.

Plutôt Guillaume ou Robert ?

Robert.

Faut-il vendre son âme au diable, comme Faust, ou l’offrir à Dieu, comme Thaïs ?

La vendre au diable, évidemment.

Plutôt Wagner ou Bizet ?

Je suivrai Nietzsche où qu’il aille. Bizet !

Plutôt Tristan ou Pelléas ?

Tristan. L’idéal serait Tristan et Mélisandre !

Si on vous offrait l’une ou l’autre, choisiriez-vous l’esclave éthiopienne transie d’amour (Aïda) ou la princesse chinoise indomptable (Turandot) ?

(Rires) Aïda persiste, et Turandot se soumet. Aïda !

Plutôt Les Troyens ou La Belle Hélène ?

(Rires) La Belle Hélène !

Plutôt Canio ou Turiddu ?

Canio.

Plutôt Boris ou Eugène ?

Eugène.

Plutôt Wozzeck ou Lulu ?

Wozzeck.

Plutôt Porgy and Bess ou West Side Story ?

Porgy and Bess.

Plutôt Peter Grimes ou Owen Wingrave ?

Peter Grimes.

Plutôt Toscanini ou Furtwängler ?

(Il réfléchit)… Toscanini, plus polyvalent.

A l’approche de la soixantaine, les artistes lyriques peuvent penser à la retraite. Les ténors du barreau, eux, continuent souvent de sévir par-delà le gâtisme avancé. En tant que critique, vous êtes à la jonction de ces deux univers. Où vous arrêterez-vous ?

(Rires) Tant qu’il y aura des oreilles pour entendre, il y aura des critiques pour critiquer. J’espère qu’on me permettra de m’exprimer encore un petit moment !

Propos recueillis par Alexandre Parant.

 

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