Invitée d’honneur du Cinélatino, Bertha Navarro est l’une des grandes figures célébrées de cette édition, qui met à l’honneur les voix majeures du cinéma de la région. Productrice incontournable de l’histoire du Mexique, elle est reconnue pour avoir fait reconnaître son cinéma l’international.
Dans l’ombre des plus grands films mexicains et latino-américain, une femme a imposé sa vision et une amour du cinéma profond. Bertha Navarro, productrice incontournable, est notamment à l’origine des premiers longs métrages de Guillermo del Toro, Cronos ou encore des œuvres majeures comme Cabeza de Vaca. Rencontre avec la pionnière du cinéma mexicain et latino-américain présente exceptionnelement cette semaine à Toulouse.

Bertha Navarro répond à nos questions. ©Mila Lartigue
En tant que première femme productrice à évoluer dans ce milieu, quels ont été les premiers obstacles que vous avez rencontrés ?
Les premiers obstacles ont été d’être acceptée. Que l’on accepte que j’aimais le cinéma et que je pouvais faire des films. Le premier film que j’ai produit : Reed, México insurgente, était un projet très collaboratif. Il y avait quelques acteurs, mais la plupart des participants étaient des amis, souvent non professionnels. Dans ce contexte, les choses se sont faites assez naturellement. Mais ensuite, quand j’ai commencé à faire des films plus importants, plus inscrits dans l’industrie, c’est devenu beaucoup plus compliqué. Le principal obstacle a été que les équipes acceptent que ce soit moi la cheffe, que ce soit moi qui dirige la production du film. Je me souviens d’un tournage plus important, avec beaucoup de techniciens. À un moment, un technicien s’est moqué de moi. Il m’a traitée de “sale vieille”. Sur le moment, je l’ai corrigé, comme dans une situation professionnelle, comme une question d’autorité. Mais ensuite, je suis allée seule, et j’y ai repensé. Je me suis dit que si je voulais être à cette place, je devais vraiment l’assumer, marquer le fait que j’étais la personne responsable, celle qui dirigeait. Et que cette légitimité, il fallait que je la prenne, que je la gagne aussi.
Il y a eu de très graves crises économiques au Mexique ces dernières décennies. Avez-vous rencontré des freins dans vos productions, notamment en ce qui concerne le financement ?
J’ai toujours cherché les financements nécessaires pour que les films puissent exister tels qu’ils étaient pensés. Mon objectif a toujours été de donner aux films les moyens dont ils avaient besoin. Si je ne les avais pas, je préférais ne pas faire le film plutôt que de le réduire ou de le transformer. C’est pour cela que, dès Cabeza de Vaca, j’ai commencé à travailler en coproduction, notamment avec l’Espagne et la télévision espagnole. Cela m’a permis de donner au film l’ampleur qu’il nécessitait. Aujourd’hui, au Mexique, il existe un institut du cinéma qui facilite davantage l’accès aux financements, ce qui n’existait pas lorsque j’ai commencé.
Des succès comme ceux de Guillermo del Toro changent-ils réellement la visibilité de l’industrie du cinéma national au Mexique ?
Pour Cronos, nous avons d’abord été sélectionnés à Cannes avant de sortir le film au Mexique. Nous savions que cette reconnaissance internationale nous aiderait à ouvrir des portes dans notre propre pays. Car au Mexique, la diffusion du cinéma national a toujours été un combat. C’est d’ailleurs avec Cronos qu’a commencé ma collaboration avec Guillermo del Toro, une collaboration longue et importante. Il m’appelle d’ailleurs sa “maman cinématographique”.
Pensez-vous que les films latino-américains doivent encore “se traduire” pour exister à l’international ?
Tous les films que j’ai produits sont en espagnol, car ils viennent du Mexique. Je ne me suis jamais posé la question de produire un film en anglais. Le véritable problème, c’est la diffusion. Au Mexique, les salles sont majoritairement occupées par des films hollywoodiens. Les films mexicains représentent environ 10 % des écrans, ce qui est déjà beaucoup. Il existe des circuits alternatifs où l’on peut voir des films du monde entier, mais cela reste marginal.
Avec l’émergence de collectifs, comme Colectivo Colmena, et d’une nouvelle génération de talents, comment voyez-vous l’évolution du cinéma latino-américain ?
Le cinéma a toujours été un art collectif. Personne ne fait un film seul. Les collectifs sont donc une manière intéressante de s’organiser et de s’exprimer. Aujourd’hui, au Mexique, il existe davantage de structures, notamment grâce à l’institut du cinéma, ce qui favorise la production. Mais les défis ont changé. Ce n’est plus seulement une question de financement. C’est aussi le fait que les films ne sont plus forcément pensés pour le grand écran, mais pour des écrans plus petits : ordinateurs, téléphones. Un autre enjeu majeur c’est la domination des grandes plateformes, comme Netflix, qui occupent une place centrale.
Justement, que pensez-vous du fait que Guillermo del Toro fait produire ses films, comme Frankenstein, maintenant par Netflix ?
J’ai eu de la chance car Frankenstein a été montré à la cinémathèque de Mexico, donc j’ai pu le voir sur un grand écran. En ce qui concerne Guillermo, je pense qu’il est en train d’assumer ce changement de paradigme. Il s’inscrit dans ce mouvement, dans ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Moi, je ne l’assume pas. Je suis plutôt en train de prendre la porte de sortie.


