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Gilles Servat : le phare breton de la Chanson de Poètes

05 Sep Publié par dans Musique | Commentaires

Comme tout le monde le sait, en Bretagne il y a des phares pour guider les navigateurs dans la nuit ou la tempête, Fréhel, Ouessant, Ar-Men, Groix etc.; mais il y a aussi des phares culturels, à l’écart des modes à consommer et à jeter dont nous abreuvent certaines radios et médias centralisateurs, des phares comme disait Charles Baudelaire qui éclairent les siècles sans prendre une ride et (…) le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité, Cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité…

Alan Stivell bien sûr, mais aussi Dan Ar Braz, le guitare virtuose de l’Héritage des Celtes, qui vient de donner le 24 août, à Fréhel justement, un concert mémorable devant plusieurs centaines de personnes ; et Gilles Servat (1).

Medley Breizh

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Gilles Servat est né à Tarbes où ses parents étaient de passage, mais il n’est âgé que de 5 mois lorsqu’qu’ils reviennent en Bretagne dont l’amour ne le quittera plus. Il a sans doute hérité de son arrière-grand-père, montreur d’ours d’Ariège, une carrure et un coffre de bucheron, de sa mère qui a été à l’école à Sainte Reine de Bretagne avec le grand poète René-Guy Cadou (2) -auquel il consacrera un disque en 1979-, l’amour de la grande Poésie, de ses racines bretonnes le respect de la nature-mère et des valeurs les plus élémentaires, des travailleurs et des ouvriers en lutte entre Bretagne et Irlande « l’espoir à pleurer de rage d’un monde meilleur pour toi ».

Après des études de français, latin-grec et philosophie, de peinture, de sculpture et de gravure, dont lui viennent sans doute son sens du beau verbe, de la couleur (Gauguin en particulier) et du rythme, il rentre en chanson et en breton comme en religion, avec comme parrains Glenmor (3) et Xavier Grall (4) ! S’il ne hurlera pas avec les loups, il chantera comme il voudra, de préférence sur des airs bretons.

Le moulin de Guérande

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Je l’avais invité en 1982 à l’Espace Croix-Baragnon (Centre culturel municipal) de Toulouse, avec Dan Ar Braz (5), pour la 1ère Fête des Poètes : ce fut une très belle soirée, une de ces soirées exceptionnelles que j’ai marquées d’une pierre blanche pour éclairer mes périodes de disette culturelle, comme celles avec Athualpa Yupanqui, Paco Ibanez, Francis Bébey, ou Madredeus ; mais je pensais ne jamais le revoir.

A 72 ans, solide comme un roc, le 15 août dernier, il était en vedette du 1er Carrefour des Celtes, dans la belle salle du Phare de Saint Coulomb, à côté de Saint Malo, pleine à craquer. BB Breizh au rock bien carré et bien sympathique avait chauffé le public dont l’impatience se sentait. Et c’est à l’unisson que ce public a repris les refrains de ses chansons devenus des « classiques » pour lui comme pour moi : Le Moulin de Guérande, Kolondour, L’Hirondelle, L’île de Groix, La douleur d’aimer...

Arbres,

Vous êtes les fleuves du ciel

Vos feuilles sont des vallées

Vos brindilles des ruisseaux

Les nœuds de vos branches des confluents de rivière

Vos troncs majestueux se jettent dans la terre.

 

Arbres

Chaque hiver fait de vous l’espoir des vies qui nous attendent

Chaque printemps vous rend victorieux sur la mort

Vous faites palpiter l’espérance des cultures oubliées

Vous êtes la référence des peuples dispersés…

Arbres

Arbres en duo avec le percussionniste Jérôme Kerihuel et Liberté couleur des feuilles pour dire son attachement à la belle nature bretonne, Er Gédour Braz sur un poème de Yann-Ber Kalloc’h, ce poète groisillon (de l’île de Groix) tué en avril 1917 (auquel il a consacré sa toute première chanson en breton), avec la violoncelliste Mathilde Chevrel et le pianiste Philippe Turbin, m’a fait venir les larmes aux yeux

… Je suis le grand Veilleur debout sur la tranchée.

Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais :

L’âme de l’Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs,

C’est toute la beauté du Monde que je garde cette nuit.

 

J’en paierai cher la gloire, peut-être ? Et qu’importe !

Les noms des tombés, la terre d’Armor les gardera :

Je suis une étoile claire brillant au front de la France,

Je suis le grand guetteur debout pour son pays…

Er Gédour Braz

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Avec aussi Patrick Andouin aux guitares et Calum Stewart aux uilleann pipes et au low whistles (6), ce sont d’excellents musiciens qui l’entourent, à qui il laissera la scène pour un bel instrumental. En 1er rappel, il est revenu seul avec sa guitare pour La Blanche Hermine que tout le monde connaît par cœur bien sûr ; et bien sûr en 2ème rappel avec ses musiciens, Je vous emporte dans mon cœur

Par delà le temps et l’espace

Et même au delà de la mort

Dans les îles où l’âge s’efface

Et même au delà de la mort

Je vous emporte dans mon cœur

Toute la salle était debout, mais il fallait laisser la place (c’était un festival).

Je vous emporte dans mon cœur

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Merci, Monsieur Servat.

Vous faites partie de ma Pléiade personnelle, éblouissante et fraternelle, avecLéo Ferré, Georges Brassens, Jean Ferrat et Jacques Bertin.

Il y a peu, j’ai appris que ma famille maternelle était originaire de Quimper, ce que l’on m’avait caché, et je ne me suis plus étonné de ressentir aussi fort la musique bretonne en général et vos chansons en particulier.

Le lendemain de votre concert, je suis allé à Saint Malo, à marée basse, saluer un autre poète, François-René de Chateaubriand, qui repose sur l’ilot du Grand Bé, et j’ai murmuré ces vers appris à l’école primaire, en déposant une fleur :

Combien j’ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance.

Ma sœur qu’ils étaient doux les jours de notre enfance.

O mon pays, soyez mes amours.

Toujours.

C’est promis, je reviendrai dormir en Bretagne.

E.Fabre-Maigné

22 août 2017


Pour en savoir plus :

1) http://www.gillesservat.fr/

Le dernier disque de Gilles Servat « 70 ans à l’Ouest !!! » est disponible sur

Coop Breizh Muzik http://www.coop-breizh.fr/

2) René-Guy Cadou est un de nos plus grands poètes. Une vie très brève, une volonté farouche de ne pas « monter à Paris », une poésie aux thématiques liées à la nature, à la fraternité et à l’amour, mais aussi à la mort, un style poétique hors des modes ont marqué ses contemporains. Le poète a été salué par les plus grands dès ses premières publications, notamment Pierre Reverdy, Francis Jammes, Jean Giono, René Lacôte (critique littéraire aux Lettres françaises), et surtout Max Jacob avec qui il a entretenu une abondante correspondance. Avec Jean Bouhier, Michel Manoll, Luc Bérimont, Jean Rousselot et d’autres, il a fondé une « Ecole de Rochefort » (Rochefort sur Loire, entre Loire et Layon), mouvement d’amitié et d’échange poétique, « cour de récréation » et non « école » au sens normatif du terme.

https://www.reseau-canope.fr/poetes-en-resistance/poetes/rene-guy-cadou/

3) Glenmor était un barde breton très connu en Finistère, et ailleurs aussi, un des artisans de la renaissance de la culture bretonne au XXème siècle. Il était l’ami de Léo Férré, ce n’est pas un hasard…

www.glenmor.net/

4) Né en 1930, Xavier GRALL a vécu en Bretagne une enfance solaire, marquée par l’infini de l’Océan où les rêves n’ont pas de limites et par la beauté de ce Finistère d’Extrême – Occident, toujours parcouru par des vents celtes.

Imprégné de grande Poésie, rêvant de bohème, il était fasciné par RIMBAUD, dont il ne se lassait pas de réciter des poèmes entiers .

Son credo était de « rompre la glace des habitudes, briser le mur de l’indifférence, franchir toutes les distances, fraterniser avec tout ce qui, sur la terre bien-aimée, bougeait, haletait, vivait, aimait ».

Grand journaliste à La Vie, il parcourut le monde sur les traces de KÉROUAC avant de se retirer dans son pays natal pour se consacrer à son oeuvre de poète et d’écrivain, jusqu’à sa disparition prématurée en 1981 : « En moi, les houles, les nuages, les gerbes de soleil aux mains violettes : moi, l’enfant du grand rêve armorique, je ne suis heureux que lorsque je crée » écrivait-il alors.

C’est en 1974, que j’ai découvert Xavier GRALL, grâce à Dan Ar BRAZ, musicien breton virtuose qui l’a mis en musique dans un magnifique disque « Allez dire à la ville » (Keltia Musique) : ce fut un des grands chocs de ma vie poétique, j’ai rencontré un révolté de la tendresse, au chant de haute fierté, de colère et de grâce, à la langue si belle qu’elle coule de source et irrigue les frontières intimes de l’âme.

www.pontaven.com/Xavier-Grall

Les œuvres complètes de Xavier GRALL (Genèse, Solo, Chant de la Sone et des tombes, Le rituel breton etc.) sont disponibles aux Editions ROUGERIE (à Toulouse à la Librairie Ombres Blanches).

Les disques « Allez dire à la ville » de Dan Ar BRAZ, « L’inconnu me dévore » par Yves le BRANNELEC, chez Keltia Musique,1 place au Beurre 29000 QUIMPER.

Et le compact-disque « Genèse » au siège des Baladins d’Icarie : www.lesbaladinsdicarie.eu

 

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