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De Jean-Philippe Rameau à Marin Marais, du Capitole à Saint Pierre des Cuisines, de l’exubérance à la française à la spiritualité janséniste

13 Avr Publié par dans Musique | Commentaires

De la place du Capitole à la place Saint Pierre, il n’y a que quelques centaines de pas au cœur de notre chère ville rose; et de la Musique avant toute chose, en ce début de printemps.

Au Théâtre du Capitole, voulu par les Capitouls au XVIII° siècle et considéré comme le plus beau et le plus moderne du royaume, dans son décor rococo, j’ai toujours la sensation de m’asseoir dans les mêmes fauteuils où de nombreuses générations nous ont précédés depuis son ouverture.

Castor et Pollux est une tragédie lyrique en cinq actes 
de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) créée le 24 octobre 1737 à l’Opéra de Paris, et révisée en 1754. C’est cette seconde version de l’œuvre, sans prologue et plus resserrée, qui a été reprise par Christophe Rousset et ses Talens Lyriques dans le cadre des festivités du 250° anniversaire de la mort du génial compositeur français, au Theater an der Wien (Vienne).

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Le chef d’orchestre qui aime le compositeur dijonnais, cela se sent, dirige ce Castor et Pollux avec la rigueur stylistique qu’on lui connait, insufflant à cette œuvre tout le souffle et le lyrisme nécessaires, mais aussi la simplicité qui manque à la mise en scène. Il fait ressortir toutes les facettes de l’œuvre, du plus éclatant au plus intimiste (magnifiques accompagnements des airs de Télaïre par exemple). Ses Talens Lyriques qu’il dirige de manière alerte, le suivent comme un seul homme ou une seule femme (pour féminiser le proverbe). Il faut souligner que le Chœur du Capitole, tant sollicité dans cette œuvre, se tire à merveille de l’écriture audacieuse de Rameau, en particulier dans les moments de bravoure comme le chœur « Éclatez, fières trompettes »; malgré les plus de 40 étages cumulés à monter au pas de course imposés par la mise en scène!

Car il faut mettre un bémol à cette recréation, tant cette mise en scène, déjà anachronique, trop illustrative, souffre d’une grandiloquence choquante : si la bonne idée de l’escalier permet des déplacements bienvenus, les multiples portes, certes propices aux entrées et sorties, finissent par faire penser à un vaudeville ; de plus, la chambre funéraire ultra-moderne, venue se poser comme un ovni sur ledit escalier, où Pollux vient échanger sa place avec Pollux, nous rappelle douloureusement celle de l’Hôpital de Rangueil. On n’ose imaginer le coût de ce décor, racheté par le Capitole, surtout si l’on se demande s’il ne sera pas détruit faute de place pour le stocker… A l’heure des restrictions budgétaires grandissantes dans le domaine culturel (en particulier pour les petites structures et les petites compagnies), on en frémit. Plusieurs personnes se lèvent d’ailleurs et quittent la salle, déroutées par ce parti-pris déplacé.

Et l’on regrette l’absence volontaire du ballet (celui du Capitole, excellent, semblait tout indiqué) prévu à l’origine sur cette œuvre : les danses (Tambourins, Gavottes, Menuets, Chaconnes, Gigues…) sont ce que le grand public aime le plus dans l’œuvre de celui que ses contemporains considéraient à tort comme un « pisse-froid », faut-il le rappeler.

Heureusement, en fermant les yeux, et en se laissant emporter comme une mer par la Musique, on revient à ce qui est finalement l’essentiel : la beauté du sujet, l’amour fraternel qui défie la mort, et la profonde sensibilité d’un compositeur qui, lui, défie le temps. Ce Castor et Pollux restera l’un des chefs-d’œuvre absolus de la musique française ; et même au-delà, de la Musique avec un grand M. Si le chœur « Que tout gémisse » a accompagné les funérailles de ce grand musicien, ce n’était que justice.

Comme l’a justement remarqué Robert Pénavayre, si Rameau n’était plus à l’affiche du Capitole au siècle dernier, ce n’est plus le cas en ce début de XXIème siècle, au contraire, et l’on ne peut que s’en réjouir. Souhaitons qu’il revienne bientôt sur cette scène, débarrassé d’artifices inutiles.

Avec l’Orchestre de Chambre, dans l’écrin de Saint Pierre des Cuisines, (cet auditorium installé dans la plus vieille  église du Sud-Ouest de la France, construite sur une ancienne nécropole gallo-romaine du IV° siècle), ce sont la viole de gambe et Marin Marais qui sont à l’honneur pour ce concert de saison où un public fidèle et attentif se presse comme d’habitude. Anne Gaurier, que l’on avait déjà appréciée la saison précédente au violoncelle, souvent solo, revient avec la viole de gambe. Il est dommage que la plaquette distribuée à l’entrée ne porte absolument rien sur son parcours, suite à une erreur d’imprimerie ; sur internet, aussi, elle est curieusement absente…

Accompagnée au violon par Gilles Colliard, et au clavecin continuo par Samuel Crowther, elle nous invite à découvrir les œuvres les plus emblématiques jamais écrites pour cet instrument.

Gilles Colliard a inscrit au programme Karl Friedrich Abel (1723-1787)
Suite en Ré mineur pour viole de gambe solo, 
Dietrich Buxtehude (1637-1707)
Sonate en trio opus 1 n° 3 en La mineur, qui lui permet de faire montre une fois de plus de sa virtuosité, et
Jean Sébastien Bach (1685-1750) Sonate en Sol majeur pour viole de gambe et continuo BWV 1027. 
 Mais c’est bien Marin Marais (1656-1728)
que l’on redécouvre avec bonheur de La Brillante à la Sonnerie de Sainte Geneviève du Mont de Paris, en passant par
 La Guitare suite VII en Sol majeur et surtout
L’Arabesque, gaie et dansante.

Et l’on ne peut pas s’empêcher de penser aux sublimes livre de Pascal Quignard et film d’Alain Corneau « Tous les Matins du Monde » qui nous ont permis de redécouvrir cette musique non moins sublime ; et au grand public de faire la connaissance de Jordi Savall*, les doigts du maitre gambiste dans le film, qui depuis n’a cessé de nous émerveiller. Au delà du face à face Jean-Pierre Marielle – Gérard Depardieu (au mieux de sa forme), de la révélation du regretté Guillaume Depardieu et de la trop peu sollicitée actuellement Anne Brochet, ce film est à voir et à revoir pour cette justice rendue à la musique de l’âme par opposition à la musique de cour, d’apparat (même si l’on prend toujours beaucoup de plaisir avec La marche des Turcs de Lully).

Jordi Savall

Dans son ouvrage polémique, « Défense de la basse de viole », publié en 1740, Hubert le Blanc compare Marin Marais à son jeune contemporain Antoine Forqueray, surnommant le premier l’Ange de la viole, et le second le Diable !

C’est que la caractéristique principale de Marais, 
pur représentant du style français qui s’oppose à l’époque au style italien qui déferle sur l’Europe, est de ne jamais laisser son incroyable virtuosité prendre le pas sur les émotions qu’il veut transmettre, souligne Gilles Colliard. Celui-ci ne peut s’empêcher de terminer par un duel violon-violon de gambe dont le crescendo l’emporte : la jeune musicienne lui tient tête « haut la main ».

L’Orchestre de Chambre** est toujours présent pour notre bonheur au cœur de Toulouse : nous attendons maintenant avec impatience l’annonce de sa saison 2015-2016 ; même si celle-ci nous réserve encore des surprises.

Au delà de Marin Marais, le public aura découvert une musicienne décomplexée, faisant corps avec son instrument, ayant dépassé la technique pour laisser libre cours à son émotion, comme le souhaitait le Maitre. Une belle carrière de soliste s’ouvre devant elle.  

Kenavo, comme disent les Bretons, au revoir et bonne route à cette musicienne de talent.

Saintes ColombesEn quittant Saint Pierre des Cuisines, je me sens un peu comme Monsieur de Sainte Colombe demandant à son élève, Marin Marais, avec qui il s’est envers et contre tout enfin réconcilié, de lui jouer cette Rêveuse que sa fille aimait tant : Anne Gaurier a le destin heureux (et totalement mérité) qu’aurait mérité cette malheureuse Madeleine, victime d’un temps où les femmes ne pouvaient prétendre à la parité, a fortiori s’agissant d’amour et de musique.

E.Fabre-Maigné

2-IV-2015

* Jordi Savall est l’une des personnalités musicales les plus attachantes et les plus éclectiques de sa génération : depuis plus de 40 ans, il nous fait connaître des merveilles musicales oubliées. Saluons ici la mémoire de son épouse, la regrettée soprano Montserrat Figueras, qui dans la bande originale du film d’Alain Corneau, nous a fait pleurer avec cette chanson anonyme « Une jeune fillette », qui allait si bien au destin tragique de Madeleine de Sainte Colombe.

http://jordisavall.es/

** http://www.orchestredechambredetoulouse.fr/

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