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Mademoiselle Julie : la nuit de Jean

24 Mar Publié par dans Théâtre | Commentaires

La vie n’est pas d’une idiotie mathématique telle que seuls les gros mangent les petits ; il arrive aussi que l’abeille tue le lion, ou le rende fou tout au moins [2].

Émincer les oignons, les jeter dans un poêle chaude avec un peu d’huile, faire revenir, puis ajouter les rognons et faire cuire sans cesser de remuer.

Ce n’est pas si long de préparer des rognons de veau, sauf à la scène. Kristin (Clara Simpson) s’affaire longtemps, très longtemps, devant ces fourneaux où rien ne manque, même pas la fumée. Et fait de ses premières répliques un ragoût de mots.

C’est un duel à mort qui oppose aristocrate et valet, pulsions et calculs, femme et homme. Un duel aux incessants revirements, au dialogue erratique [2]. Un duel qui ne s’arrête pas au premier sang, celui des règles de Julie, de sa défloration, celui de la décollation de saint Jean-Baptiste comme de celle du serin – il y a du sang entre nous ! Julie joue avec le feu, « allume » Jean, matière inflammable, séduction éperdue de fille noble qui s’ennuie, se déteste, ne sait pas qui elle est – élevée comme un garçon. Jean, qui n’est pas né pour [se] courber, oscille entre raffinement et grossièreté, soumission et manipulation. Kristin incarne une morale de cuisine où les petits arrangements trouvent pardon à confesse, et ne parle aux gens qu’à la troisième personne. Et au-dessus plane l’ombre du comte, père et maître, droit dans des bottes omniprésentes.

 

Photo © Eric Cucchi

Jean (Thierry Godard), Julie (Marilyne Fontaine) et son serin

Marilyne Fontaine a l’âge et l’effronterie de Julie. Mais on aurait aimé plus d’audace dans la séduction, des contradictions plus subtiles, une descente aux enfers plus perceptible. La marche au supplice, rasoir en main pour l’inévitable jigai [3] n’émeut que très peu. Et toujours ce défaut qui désormais envahit toutes les scènes : un débit trop rapide qui rend certaines fins de phrases inintelligibles.

Thierry Godard est un Jean d’âge mûr, qui séduit par son incarnation animale, naturellement dominatrice et manipulatrice, sans excès ni artifices. Un homme qui laisse venir à lui la future victime. Le ton est toujours juste, la diction parfaite, même dans les pires injures. Un Jean qui s’impose corps et mots dans la nuit de la Saint-Jean.

Robin Renucci propose une mise en scène littérale, sans grande audace. On peut juste signaler que les passages en français dans le texte original [1] sont dits en anglais. Seul un être étrange portant bois de cerf, croisement de troll et de Chasseur noir, vient mettre en désordre la cuisine et la vie bien rangées, pendant que Jean et Julie commettent l’irréparable dans la grange. Mais l’apparition vient presque comme un cheveu dans le rognon de veau.

[…] si on pouvait rehausser le parterre pour que le regard des spectateurs n’arrive pas à hauteur du genou des acteurs ; […] [2]. Si on pouvait, au Sorano…

[1] August Strindberg – Mademoiselle Julie, Une tragédie naturaliste, traduction de Terje Sinding, Circé Théâtre 2006.

[2] August Strindberg – Préface à Mademoiselle Julie, in [1].

[3] C’est le hara-kiri de l’aristocrate, la loi intime de la conscience du Japonais, qui lui commande de s’ouvrir le ventre quand l’autre l’offense, et qui se perpétue sous une forme altérée dans le duel, privilège de la noblesse. In [2].

Théâtre Sorano, 15 mars 2013

Une chronique de Una Furtiva Lagrima.

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