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Rencontre avec Claus Drexel, le réalisateur de « Au bord du monde »

15 Mai Publié par dans Non classé | Commentaires

au bord du monde[FIFIGROT] « Au bord du monde » était présentait en avant-première lors de la seconde édition du Festival du Film International Grolandais de Toulouse l’an dernier. Pour ceux qui pensent qu’un film grolandais est forcément foutraque and co, je vous conseille de voir celui-ci, un vrai bijou, qui repasse ce jeudi 15 mai à 18h au Cinéma Utopia de Toulouse.

Le réalisateur Claus Drexel donne la parole aux sans-abris de Paris, qui n’a jamais été aussi bien filmée de nuit. A premier abord, les lumières et richesses de cette ville contraste avec la solitude de ces silhouettes. Mais ces hommes et ces femmes sont tout aussi beaux, et dans leur façon d’être filmés, et dans leur parole, à la fois rare et précieuse. Sans misérabilisme, pathos ou voyeurisme, le réalisateur Claus Drexel propose un grand film sur des belles personnes. (Et j’en profite pour remercier Hugo d’avoir attiré mon attention sur ce film : Hugo, t’es l’meilleur !).

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Le réalisateur était venu en février dernier à l’Utopia Toulouse lors de 2 projections. L’occasion pour moi de lui poser quelques questions :

D’où est venue l’envie de faire ce film ?

Les sans-abris sont des gens qu’on voit en permanence partout, au point qu’ils font complètement partie du décor parisien, mais qu’on n’entend jamais. D’où l’idée de faire un film où on leur donne la parole à eux, et à eux seuls, sans analyse ni commentaire de spécialistes. Cela faisait aussi des années que j’avais envie de partir tout seul avec une caméra et un micro et de m’asseoir face à ces personnes et de parler avec elles.

Quel était le cahier des charges avant le tournage ?

Il y a plusieurs courants de cinéma, comme le cinéma-vérité qui essaie de prendre les choses de manière brute. Je pense appartenir davantage aux cinéastes qui recherchent ce que Werner Herzog appelle la « vérité extatique », plus enfouie, plus profonde ; et pour l’obtenir, selon lui, il faut styliser le film. Cela me convient parfaitement. Dès le départ, chaque plan était un tableau, de nuit, avec des rues désertes. Si on a des gens seuls, qui parlent de la solitude, dans des rues désertes, forcément la forme du film renforce le fond.
Avec Florent, mon producteur, qui a toujours voulu faire du cinéma, je lui ai présenté ce projet en disant « c’est un film de cinéma », et il m’a dit « si ça avait été pour la télé, ça ne m’aurait pas intéressé ». Nous étions d’accord, c’était notre pacte dès la première seconde.
Nous voulions aussi que le film commence et se termine comme un opéra. A la fin du 19e siècle, Haussmann a redessiné Paris en voulant que ce soit aussi beau qu’un décor d’opéra. Beaucoup de maisons de personnes pauvres ont été détruites, et ces personnes ont été repoussées à la périphérie de ville. Styliser le film en finissant sur un opéra, c’est beau pour le spectateur, mais il y a aussi un rapport très direct avec l’histoire de cette ville.

Les choix des opéras sont judicieux, comme celui à la fin du film que vous avez sous-titré

Le court-métrage que j’ai tourné avec Keir Dullea (acteur principal de « 2001, –l’odyssée de l’espace ») s’appelait « La Divine Inspiration » et avait pour thème que parfois, les artistes ont des idées à un moment où ils ne réfléchissent pas du tout. Gustave Mahler parlait d’une entité supérieure qui prenait sa main pour écrire les notes de ses plus grandes composition. J’ai eu un peu cette chance-là avec « Nessun dorma ! », de Puccini .

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Pour la fin du film, je voulais que le jour se lève, qu’on nomme les personnes, et leur dire au revoir d’une belle manière. Et un jour, j’ai pensé à cet extrait de l’opéra « Turandot », que j’aime beaucoup et que je connais par cœur, mais dans lequel les paroles n’ont pas du tout le même sens dans l’opéra et dans le film. J’ai dit à ma monteuse Anne Souriau qu’on devrait essayer, et c’était incroyable comme tout collait : la Principessa avec sa couverture dorée correspond à Christine, Jeni, – qui pour moi aujourd’hui est encore un mystère -, et entendre « le mystère est enfermé en moi ». J’hésitais à sous-titrer les paroles, et c’est ma femme qui m’a conseillé de le faire.

Un tel film est-il dur à financer ?

C’est impossible. C’est pour ça que je dis que Florent est le plus grand et le plus merveilleux des producteurs. On a la chance en France d’avoir un système de financements, avec tous ces rouages, la CNC, les chaines de télé… Sauf qu’on se retrouve dans un pays où il n’y a plus beaucoup de producteurs réellement engagés. Un producteur choisit un projet qui lui plaît, le présente à des commissions. Si elles refusent, le producteur appelle le réalisateur pour lui dire « ça ne fera pas, on n’a pas eu de financement ». Le producteur devient un simple exécutant, et n’a pas la volonté de vouloir raconter des choses. Florent, dès le départ, m’a dit qu’on n’allait pas perdre de temps à monter des dossiers et qu’il trouverait des financements en cours de route. On a donc démarré le film tout de suite, car on avait l’envie et l’énergie de le faire. Il n’a jamais trouvé de financement, jusqu’à la dernière action, qui est le mixage du film, il a tout payé de sa poche. Le mixage coûte plusieurs milliers d’euros par jour, et sans aide, généralement, on doit mixer au bureau, sur ordinateur. Alors que pour bien mixer au cinéma, cette étape doit se faire dans un auditorium. Même surendetté, il a continué à creuser son découvert pour qu’on ait les meilleures conditions. Une fois fini, on a eu l’avance sur recette après réalisation du CNC. Donc pour répondre à ta question, « est-ce que ça a été dur à financer ? » pour lui, ça a été impossible, mais pour moi, ça a été super facile car Florent nous payait tout ce dont on avait besoin.

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A quelle distance étiez-vous ? la caméra loin et vous proche d’eux ? ou vous derrière la caméra ?

Le procédé est assez simple : nous avons tourné 99% des plans du film avec le même objectif, un grand-angle de 14 mm, avec les optiques de cinéma, des Cooke S4. Je n’ai jamais voulu aller chercher l’émotion par le gros plan. Je voulais un plan large, avec le décor, comme pour une personne dans un tableau. J’étais généralement entre 1 et 1,50 mètre, assis par terre, ou allongé à côté de la caméra, avec le visage proche de l’objectif, pour avoir ce regard très frontal, qui était essentiel pour moi.

Quand Costel se fait interpeller par la police, vous êtes où ?

Coup de bol monumental pour cette scène ! Bien sûr que nous n’avions pas prévu l’arrivée des policiers, pendant que nous tournions. Ils nous ont regardés, et nous ont lancé « C’est coupé ? ». J’ai répondu que oui, et avec un clin d’œil à l’ingénieur du son, Nicolas Basselin « Tu as coupé toi aussi ». A chaque déplacement des policiers, il tournait son micro pour avoir au mieux leurs paroles.

A un moment, Pascal parle et un de ses amis, et un petit chat, entre dans le champ. Vous êtes-vous demandé s’il fallait arrêter de filmer ?

Absolument. Est-ce que je le garde seul ou pas ? Je me suis vraiment posé la question. J’ai laissé faire beaucoup de choses dans ce film. Je voulais que Jipé, son ami, participe au film car c’est un gars hyper rigolo, qui aurait amené peut-être une dimension plus drôle au film. Il y a des moments où on a vraiment rigolé. Ce ne sont pas des personnes à se lamenter du matin au soir. Mais Jipé n’avait pas envie, sûrement par pudeur ou parce qu’il pensait « Pascal sera mieux que moi ». Mais dès que ça tournait, il se glissait dans le cadre, et j’ai laissé faire. A l’époque du tournage, Jipé habitait sous un pont plus loin, et maintenant, il s’est installé juste à côté. Ça n’empêche pas que Pascal soit très seul, mais ce rapprochement est important. Ils sont 4 ou 5 à se voir régulièrement.

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Aviez-vous une liste de sujets à aborder avec les sans-abris ?

Pas du tout. Avant de commencer, j’avais vraiment l’idée d’avoir une démarche anti-journalistique : de ne quasiment rien lire sur ce sujet, ne visionner aucun film, d’avoir le moins d’idées préconçues. Avec ma petite équipe, nous avons rencontré énormément de personnes pendant 2 mois. Il y avait une une grande diversité de sujets avec cette centaines de personnes. On aurait pu un film sur chacune. Il a fallu faire un choix, et j’ai gardé les personnes qui m’ont particulièrement touché, à savoir les grands exclus, qui souffrent d’une grande solitude. Le problème de ces sans-abris-là va bien au-delà du logement. Si on leur donne un appartement, ils reviendront à la rue. Donc les 10 mois suivants, puisque le tournage s’est déroulé sur un an, ont été consacrés aux personnes que l’on voit dans le film.

Comment s’est déroulé le montage ?

Il a commencé au bout de 4-5 mois de tournage, donc pendant le tournage. Je rentrais à 6 heures du matin, je mettais les images sur l’ordinateur, j’allais me coucher. La monteuse Anne Souriau arrivait vers 9 heures du matin pour regarder ce qu’on avait filmé. Quand je me levais vers 11heures, on débriefait pour savoir quelle direction prendre. C’est vraiment un film qui s’est écrit pendant le tournage et le montage.

Le son est remarquable. Comment avez-vous travaillé ?

Je voulais que Nicolas Basselin ne prenne que la parole, et que toute l’ambiance sonore soit recréée en post-production, comme pour un film de cinéma classique. C’était très dur pour lui. La voix est toujours prise avec deux micros : un micro HF qui est sur la personne, caché dans ses vêtements, et une perche, au dessus de la personne. Je n’aime pas le son métallique du micro HF, donc je voulais qu’on base le son sur celui de la perche. Mais plus on met le micro loin, plus on prend les bruits ambiants. A chaque cadrage de Sylvain, Nicolas voyait jusqu’où il pouvait placer son micro, et lançait « Je rentre à la maison, faîtes vos images, le son ne vous intéresse pas », tellement le micro devait être loin. Et malgré tout, il a réussi à faire un travail extraordinaire. Il a pris ses deux micros, et en post-production, il a fait un travail d’orfèvre. Sur son ordinateur, les deux courbes s’affichaient, et il gommait ce qui correspondait au passage de la voiture pour ne garder que la voix. Puis, il a recréé l’ambiance de cette ville un peu fantomatique.

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La photo est vraiment magnifique. Le chef opérateur est-il vraiment très doué ? Ou y a-t-il un travail en post-production ?

Les deux. C’est vraiment un film qu’on a fait à plusieurs, et je tiens à le souligner. Je parlais d’Anne Souriau au montage. Sa contribution est énorme. Je n’aurais jamais pu faire un film comme ça sans son aide.

Pour les images, je savais que je voulais un film avec uniquement des plans fixes, format cinémascope avec un grand-angle. J’avais deux inspirations qui étaient très importantes pour moi pour l’image. La première est le photographe August Sander, qui faisait des portraits dans les années 20-30 en Allemagne. C’étaient des portraits de personnes pour présenter leur milieu social et leur profession, toujours de face, ce qui permet immédiatement d’identifier de qui il s’agit. Mais ce qui rayonne au dessus de tout, c’est le regard humain qui est au centre, et qui prend le pas, en quelque sorte, sur cette façade. Parallèlement, je voulais que le film soit aussi beau qu’un tableau de Caravage ou de Rembrandt. La peinture était la seconde inspirations. J’ai parlé de tout cela à mon producteur, Florent Lacaze, qui m’a suggéré de travailler avec un photographe, puisque l’absence de mouvement de caméra et d’éclairage rajouté, la ressemblance avec un tableau, tout cela convergeaient vers un travail photographique. Pendant nos recherches, Florent m’a montré des photos de Sylvain Leser. C’est comme s’il avait déjà fait les photos que j’imaginais pour le film, puisqu’il photographiait les sans-abris depuis 5 ou 6 ans, avec la splendeur de leur regard, sans aucun voyeurisme. Il y a une grande dignité dans chacune de ses photos. Et Sylvain a été emballé par le projet.

Quand on reçoit le témoignage de personnes à la rue, le problème du voyeurisme se pose. Comment l’avez-vous évité ?

Je ne me suis jamais posé cette question. Je dis toujours à mes enfants qu’on ne peut mépriser personne car chaque humain peut nous apprendre quelque chose. J’étais persuadé de pouvoir découvrir des choses, sans même les connaître au départ. Et maintenant, on a tissé des liens, on est amis. J’ai reçu des leçons de vie pendant cette année-là. Je n’ai voulu les contraindre à aborder des sujets qu’elles ne souhaitaient pas. Par exemple, Pascal nous parle de sa fille. C’est un moment très émouvant dans le film, et pour moi tout particulièrement, car il nous avait dit qu’il ne voulait pas en parler. J’ai toujours évité ce sujet-là, j’ai toujours voulu que la parole soit libre. Et je crois qu’à un moment, il a eu besoin de parler d’elle. C’est sorti spontanément, et c’est pour moi un grand cadeau. Je me sens un peu ambassadeur de leurs paroles.

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Je suppose qu’ils ont tous vu le film fini.

Pendant le tournage, j’avais l’idée d’organiser la plus belle des projections pour eux. Puis on a été sélectionné au Festival de Cannes, dans la section ACID, ce qui a précipité la finalisation du film. La première projection public s’est donc faite là-bas, et je suis resté pour voir la réaction du public. Je ne m’attendais pas à avoir une montée d’émotions si forte, dès le début. J’ai été submergé très vite, et j’ai dû sortir de la salle, les larmes aux yeux. J’ai pris conscience qu’il fallait faire attention alors à eux quand ils verraient le film, car ce sont des personnes extrêmement vulnérables. Il faut un cadre contrôlé. Même si j’ai toujours évité de me renseigner sur cette population, le médecin chef du centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre m’a toujours judicieusement conseillé pour éviter des maladresses. Concernant la projection, il a eu l’idée de l’organiser dans un cadre qui leur est familier. On en a organisé deux à la maison de Nanterre, ainsi qu’à l’église Saint-Leu, qui accueille les sans-abris depuis plusieurs siècles dans le 1er arrondissement à Paris. Au début, ils ne tenaient pas tant que ça à voir le film, ils préféraient le temps passé ensemble. Puis finalement, petit à petit, ils ont quasiment tous vu le film. Ils ont participé à des débats. A chaque fois, ils sont venus accompagnés. Et ça s’est toujours très bien passé pour eux.

Dans le film, vous ne filmez qu’eux (les policiers sont entendus, sans être à l’image). Pourquoi organiser des débats avec des associations accompagnant les sans-abris ?

Toutes ses associations font un travail extraordinaire et mériteraient un film à elles seules. Si j’avais commencé à montrer leur travail, cela serait devenu le thème du film, et je ne le voulais pas. En revanche, une fois le film fini, faire des projections avec elles me semble une bonne idée, car on me demande souvent à l’issue des projections « Et maintenant, qu’est-ce qu’il faut faire ? ». Le film maintenant ne m’appartient plus, et les associations peuvent l’utiliser.

A Toulouse, il y aura aussi une projection scolaire. Est-ce important pour vous ?

Oui. J’en ai fait une en Alsace, et c’est vraiment très important pour moi. J’ai quatre enfants, et je sais qu’ils sont sujets aux stéréotypes. Si cela peut changer leur regard, c’est chouette. On a eu un soutien assez large, du Figaro aux associations altermondialistes. Monseigneur di Falco a fait une chronique sur Le Point, où il recommande aux familles d’aller voir ce film avec les enfants. Cela m’a beaucoup touché.

Votre film a donc été projeté la 1ere fois à Cannes. Et depuis, comment vit-il ?

On a fait beaucoup de festivals. On a été invité dans la magnifique salle de la National Gallery of Art à Washington : je n’ai jamais vu le film aussi beau. Et le public a aimé, c’était chouette. On a eu un grand prix au Festival du Film Francophone en Allemagne. Depuis que le film est sorti, tout se passe bien.

Un grand merci à Claus et pour son film, et pour le temps qu’il m’a accordé. Vous pouvez retrouver « les films qu’il aime » en cliquant ici.

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