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L’obsession du vide

01 Fév Publié par dans Cinéma | Commentaires

Un hommage est rendu à Isabelle Huppert en vingt films, à la Cinémathèque de Toulouse. Retour sur le parcours sans faute d’une actrice vorace.

I. Huppert © Sylvie Lancrenon

Entre deux représentations à l’Odéon des « Fausses confidences » de Marivaux(1), Isabelle Huppert est l’invitée de la Cinémathèque de Toulouse. À l’occasion d’une rétrospective de vingt films, elle rencontrera le public avant la projection de « la Pianiste ». «J’ai toujours pensé que le cinéma est affaire de musique autant que d’image. Dans « la Pianiste », Michael Haneke me filme en train d’écouter de la musique et il accède ainsi à ce qu’il y a de plus intime en moi. Car la musique n’est pas limitée par le langage ni assujettie au sens. Un acteur est entre les mots et l’émotion. La musique est donc pour lui une manière de faire reculer ses propres limites»(2), déclarait Isabelle Huppert au moment de la sortie de ce film qui reste l’un des sommets de son fructueux parcours.

Elle constatera plus tard : «Je tiens beaucoup à l’idée selon laquelle les films ne s’adressent pas à tous les publics. Et paradoxalement, souvent, ce sont les films les plus durs qui provoquent les phénomènes d’identification les plus forts. Passé le premier stade où le personnage que j’incarne est perçu comme dur, répulsif, le film donne accès à quelque chose qui fait que, sans en être conscients, les gens peuvent se reconnaître. C’est ce qui s’est passé avec « la Pianiste ». On a préféré tenir cela à distance, en affublant le film d’adjectifs comme «pervers», alors qu’une fois les tabous franchis les gens ont ressenti la proximité qu’ils entretenaient avec ce sujet sans oser l’exprimer. Le succès du film vient de là»(3).

Au fil des années, au cinéma comme au théâtre, l’actrice s’emploie à repousser toujours plus loin les frontières de l’audace en empoignant les rôles les plus complexes, sous la direction des artistes les plus exigeants : Jean-Luc Godard, Michel Deville, Jacques Doillon, Benoit Jacquot, Raoul Ruiz, François Ozon, Christophe Honoré, Patrice Chéreau, etc. Isabelle Huppert l’assure, «le jeu, c’est quelque chose qui se fabrique à partir de rien. Et tout doit y être. Claire Denis, Haneke ou Chabrol fabriquent de la densité, mais on ne sait pas d’où elle vient. Une façon de filmer, une façon de jouer et quelque chose qui relie les deux».(4)

«Le rapport du comédien avec un rôle est quelque chose de très privé. Le plus extraordinaire, c’est qu’un film puisse entraîner des foules, provoquer des réflexions, des affections, des inimitiés. Au départ, il y a seulement le plaisir du comédien et son alchimie intime», confia-t-elle lors de la sortie d’ »Une affaire de femme »(5), de Claude Chabrol. Ce dernier en fit son actrice fétiche, lui offrant sept grands rôles entre 1978 (« Violette Nozière ») et 2006 (« L’Ivresse du pouvoir »), dont « Madame Bovary » et « la Cérémonie ».

«Personnellement, je n’ai pas de mal à sortir d’un rôle, puisque je n’y entre pas. On ne s’attache pas au personnage, mais à soi en train de le créer. On est traversé par une série d’états, d’émotions, on rajoute des éléments jour après jour… Il faut être suffisamment passif pour que cette chose mystérieuse se cristallise et que, tout à coup, le personnage devienne soi-même. Pour l’acteur, la magie consiste à chercher ce territoire où il va partager un secret avec lui-même. Sans le livrer. Sans donner les clefs pour le déchiffrer. Mais en le rendant visible puisqu’on laisse jaillir quelque chose. Cette recherche, cette sorte d’aveuglement, cet état béni, est ce qu’il y a de plus fascinant, de plus bouleversant, de plus épuisant. C’est un puits sans fond. Quand je dis « bouleversant », je pense à la dépendance de cette recherche et à la souffrance lorsqu’elle s’arrête».(6)

Poussée par sa mère, Isabelle Huppert prend des cours de théâtre dès l’âge de 15 ans. «Pourtant, même après avoir choisi cette voie-là, je restais très mal à l’aise, bloquée, timide. Au Conservatoire national, je ne présentais jamais de scène. J’ai même failli être renvoyée, parce qu’on ne me trouvait pas assez assidue. Je travaillais déjà dès que je le pouvais, j’apparaissais dans des téléfilms. Il fallait, pour me vaincre, que je me retrouve devant une caméra. Ma chance, c’est que je trouvais normal d’être ainsi encombrée de moi-même. Je n’appelais pas ça de la souffrance. Je ne dramatisais pas mon cas. Toute cette gêne n’enlevait rien à ma conviction que je serais actrice, bien au contraire. Il m’arrivait de ne pas oser entrer dans un restaurant, ou de rester trois jours cloîtrée dans une chambre d’hôtel, de peur de descendre affronter les gens, mais je n’avais pas vraiment de doute quant à mon avenir. Je pressentais que le cinéma et le jeu me permettraient de convertir mes inaptitudes en une aptitude plus intéressante. Tous mes premiers rôles, notamment « la Dentellière », se sont nourris de cela, et non des attributs communément prêtés aux jeunes actrices, comme le fait d’être à l’aise avec son corps et la séduction féminine. Pourtant, quand je revois les images de l’époque, je me dis que je n’étais pas plus moche qu’une autre, que je n’avais aucune raison de me sentir décalée à ce point… Les héroïnes du cinéma moderne, celles de Bergman et d’Antonioni, qui auraient pu déclencher quelque chose chez moi, je les ai découvertes beaucoup plus tard. On peut être acteur sans rien connaître, sans même sortir de chez soi. Jouer n’a rien à voir avec l’imitation. Au fond, jouer, c’est incarner. C’est, avant tout, s’incarner soi-même»(7), raconte-t-elle.

Très tôt, l’actrice a traversé les frontières, tournant avec Michael Cimino (« la Porte du Paradis »), Curtis Hanson (« Faux témoin »), Werner Schroeter (« Malina », « Deux »), Hal Hartley (« Amateur »), Igor Minaiev (« L’Inondation »), les frères Taviani (« les Affinités électives »), ou plus récemment dans la jungle philippine avec Brillante Mendoza (« Captive »). «Je crois que le cinéma est lié au voyage. C’est le côté rimbaldien de l’affaire. Jouer, c’est partir, s’exiler, revenir. Cette métaphore de l’acteur, je voulais la vivre de façon concrète. Il se trouve que j’ai souvent intéressé les cinéastes étrangers, et que mes films ont eu un certain succès aux États-Unis»(8), constatait-elle déjà en 1995.

«Depuis mes débuts, j’ignore ce que c’est que d’arrêter au sens strict. Il y a toujours un projet. J’aime d’autant plus jouer que c’est à la fois central et insuffisant. Comme un vase qu’on passerait sa vie à remplir, sans jamais y parvenir. Comme courir après une chimère. Aux yeux des autres, la succession des rôles et des films finit par constituer quelque chose de plein, mais pour moi, c’est plutôt du vide. Si c’était vraiment satisfaisant, je jouerais sans doute moins, ou moins bien. En même temps, c’est un peu angoissant de faire avec une telle voracité quelque chose qui reste ainsi en suspens…».(7)

Jérôme Gac

Du 1er au 16 février, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse.
Tél. 05 62 30 30 11.

(1) Jusqu’au 23 mars, à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris-6e.
Tél. 01 44 85 40 40.
(2) Télérama (05/09/2001)
(3) L’Humanité (10/01/2006)
(4) L’Express (21/05/2012)
(5) Télérama (21/09/1988)
(6) L’Express (12/02/2007)
(7) Télérama (16/05/2009)
(8) Télérama (17/05/1995)



I. Huppert © Sylvie Lancrenon

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