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Les tavernes de l‘amour trahi

17 Jan Publié par dans Théâtre | Commentaires

MÉNÉLAS REBÉTIKO RAPSODIE

De Simon Abkarian
Avec Simon Abkarian
Chant et bouzouki Grigoris Vasilas
Guitare Giannis Evangelou

Chaque homme porte en son cœur
La tragédie de sa vie (Chant rébétiko)

Adossé aux lamentations mélancoliques et souvent pleines de larmes et de rage du rébétiko, Simon Abkarian revisite un des chants de l’Iliade d’Homère. Et Ménélas, le roi de Sparte, figé pour l’éternité dans sa veulerie par Homère, ni Hélène archétype de la trahison amoureuse, ne seront pas conformes à leur légende ancienne et figée.

Ménélas rapsodie  © Natacha Koutroumpa

Simon Abkarian dans une langue superbe et très sensuelle, faisant parfois écho au verbe d’Homère, ne parle pas de la guerre de Troie et de ses malheurs, mais du malheur d’un homme au son du rébétiko.

« Les chants rébètes sont les derniers soubresauts d’une parole libre… Les derniers soubresauts de la tragédie grecque. J’ai voulu questionner, comprendre la solitude de Ménélas et redessiner à tâtons les contours de ce chagrin d’amour toujours occulté par la guerre de Troie… »

Cette pièce Ménélas rapsodie a été écrite en 2011-2012, qui suit une autre réflexion sur Homère, Pénélope ô Pénélope.

Criant, chantant, dansant, son amour perdu et sa solitude, Ménélas devient cet homme éperdu d’amour et de haine, qui « comprend qu’il est mort à la joie » depuis la perte d’Hélène, et qui devient exilé en lui-même, étranger aux joies du monde, à la chaleur du corps de l’être aimé.

Hélène « tendre et douce femme » et aussi « salope », est au centre des paroles qui semblent tomber à genoux pour ramener l’infidèle à la maison.

Simon Abkarian n’a pas transposé sous une lumière contemporaine le mythe du mari trompé, il l’a fait descendre dans les sombres tavernes où se joue cette musique sulfureuse et tragique qu’est le rébétiko. Et l’auteur, acteur charismatique et incandescent, et metteur en scène inspiré, compose dans ce mariage entre le blues ténébreux du rébétiko et une poésie convulsive et charnelle, une tragédie du refus de l’effacement de l’amour.

Tout est dépouillé à l’extrême,un cabaret éclairé par des guirlandes d’ampoules, une table, trois chaises, un acteur qui manie seulement un éventail, deux musiciens d’exception, des cigarettes qui sont les nuées des dieux qui jamais ne viendront, et la buée du désespoir, de l’alcool, et des chants qui s’élèvent commentant comme un chœur grec ce combat amoureux.

Les sonorités du bouzouki et de la guitare, les voix venant du fond des temps, tissent la trame de cette tragédie. Et la musique prolonge les mots, dit ce qu’ils ne peuvent toujours dire, par pudeur, par abattement. Les musiciens deviennent compagnons, auditeurs et commentateurs du désespoir de Ménélas, réconfort parfois entre verres d’alcool et passage du feu des cigarettes. Et il est à peine question de la guerre à laquelle ne veut pas se laisser aller par simple vengeance Ménélas, mais d’un thrène, d’une lamentation funèbre chantée et dansée avec des pas d’oiseau blessé.

Ménélas rapsodie  © Natacha Koutroumpa

La violence du chagrin d’amour est plus présente que l’épopée guerrière.

Nous savions Simon Abkarian acteur prodigieux et habité, il est aussi un écrivain considérable. Dans une langue mélangeant le dru, le trivial, le lyrisme, il réalise « l’incarnation et l’incantation ».

Ce cri du nom d’Hélène scandé sans cesse, avec amour et haine, ses présences du corps et du sexe de l’autre, rebondissent sur l’image des bas-fonds, du tréfonds dans lequel est tombé Ménélas, dans ses tavernes de l’amour trahi.

« Pauvre bête abandonnée sur le bord du chemin, qui viendra me libérer ? »

Et la musique du rébétiko donne une force immense aux déchirures de Ménélas, à ses lamentations, parfois suggérées par des danses, entre lentes cérémonies d’ivresse amoureuse et déséquilibre des sentiments, enlacement avec des ombres. Ce spectacle très fort entre paroles brûlées, danse, chants aussi d’un pays perdu commentant un amour perdu et enfui, l’ombre d’un corps de femme sous les mains d’un autre.

Depuis que tu es partie, notre lit n’est plus qu’un tombeau qui se refuse à moi.
Tout m’est devenu étranger.

Je comprends maintenant l’Exil que chantent les bardes venus de la lointaine Ionie,
Je comprends 
l’amertume du pain et du vin quand on est l’étranger.

Je comprends que je suis mort à la joie.

Le vent et moi, nous errons dans le palais que tu as déserté.

(Simon Abkarian, Extrait de Ménélas Rapsodie)
Ménélas rapsodie  © Natacha Koutroumpa

« Tu es revenue » est la dernière parole rêvée de Ménélas, adressée à Hélène sur les ruines fumantes de Troie. Une tentative d’union par de-là l’histoire et le temps avec celle qu’il n’a cessé d’aimé.

Au-delà des statues figées de la mythologie grecque, Simon Abkarian élève un chant. Il dépasse les cendres de la douleur et de la simple rage amoureuse, prise entre argile des mots et larmes, il mélange invective et tendresse, et dresse finalement un chant d’amour à Hélène et à l’amour.

Simplement avec des longs monologues entrecoupés de chants et de danses solitaires. Tout devient incantation.

Ménélas Rapsodie est un spectacle émouvant, fusion entre paroles fortes et musiques de pays perdu, d’amour perdu, porté par un acteur d’une présence étonnante, et des musiciens donnant un écrin à cette tragédie grecque revisitée, qui devient celle de l’amour trahi, blessé.

Gil Pressnitzer

Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées 


« Ménélas rebétiko rapsodie » écrit, mit en scène… par magoz75019

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