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Le défi et le plaisir musical – Entretien avec Alondra de la Parra

15 Mai Publié par dans Musique classique | Commentaires

Alondra de la Parra, jeune chef d’orchestre mexicaine, qui vient de remporter un vif succès à la tête de l’Orchestre de Paris pour ses débuts parisiens, était récemment à Toulouse où elle remplaçait Tugan Sokhiev, contraint, pour des raisons personnelles, d’annuler tous ses concerts du mois de mai 2013. Elle a également accepté d’assurer la tournée que l’Orchestre national du Capitole s’était engagé à accomplir en Chine, du 10 au 20 mai. Ambassadrice culturelle officielle du tourisme mexicain, Alondra de la Parra est également la première mexicaine à avoir dirigé à New York, où elle est née en 1980. Après une enfance passée au Mexique, elle y retourne à l’âge de dix-neuf ans pour intégrer la Manhattan School of Music. En 2004, elle fonde l’Orchestre Philharmonique des Amériques. Basé à New York, cet orchestre sert de tremplin pour les jeunes interprètes et compositeurs du continent américain. L’Orchestre connaît désormais un véritable succès : il effectue notamment une résidence d’été au Festival de musique des Amériques à Stowe (Vermont), dont Alondra de la Parra est directrice musicale depuis 2005. Après avoir dirigé de nombreux orchestres internationaux, elle a récemment débuté au Suntory Hall de Tokyo avec l’Orchestre symphonique des virtuoses du Japon et à la Philharmonie de Munich avec le Bach Collegium Musicum. Au cours de son passage à Toulouse, Alondra de la Parra a bien voulu consacrer un peu de son temps précieux à répondre à nos questions.

Alondra de la Parra  © Leonardo Manzo

Classic Toulouse  : Comment avez-vous décidé de vous consacrer à la musique et à la direction d’orchestre ?

Alondra de la Parra : J’ai grandi à Mexico-City et mes deux parents ont toujours adoré la musique. Ils m’ont alors amené au concert, pour toutes sortes de musique, musique populaire, musique classique, opéra. J’ai toujours aimé ça. J’ai commencé le piano à sept ans, le violoncelle à treize ans. L’orchestre m’a toujours très attiré : un groupe de personnes amené à pratiquer de si belles choses ensemble. Le répertoire orchestral a également toujours été quelque chose que j’adorais.

 : Désolé de vous poser une question qui a dû vous être posée mille fois déjà. Les femmes chefs d’orchestre sont rares. Avez-vous rencontré des difficultés auprès de musiciens, d’orchestres ou d’institutions, ou cela a-t-il été relativement facile pour vous ?

A. de la P. : La direction d’orchestre est une profession tellement difficile. Il faut beaucoup étudier, développer son oreille, créer un répertoire, apprendre à s’adresser à un orchestre. Cela ne s’arrête jamais. Plus vous avancez, plus il faut étudier. Devenir chef d’orchestre, c’est difficile pour tout le monde. Il est vrai que les gens ne sont pas habitués à voir une femme diriger un orchestre. Mais finalement, je me concentre sur la musique, sur ce que j’ai à faire, sur la passion avec laquelle je le fais. Généralement, lorsque j’agis ainsi, les orchestres réagissent de manière positive. Le public également. Je ne dirais donc pas que j’ai des difficultés parce que je suis une femme. Les difficultés sont celles de la profession. Le seul moment pour lequel je rencontre quelques difficultés, c’est avec la presse ! Ce n’est qu’à cette occasion que j’y pense. Et puis on peut constater que le nombre de femmes chef d’orchestre augmente. C’est d’ailleurs la même chose dans toutes les professions dominées jusque là par les hommes. Cela a été difficile pour les générations qui me précèdent, mais ça l’est de moins en moins. Si on le veut vraiment et qu’on travaille dur, on y arrive que l’on soit une femme ou un homme.

Alondra de la ParraPourriez-vous nous parler de l’Orchestre Philharmonique des Amériques que vous avez fondé ?

A. de la P. : C’est en effet un orchestre que j’ai fondé en 2004, lorsque j’avais vingt-trois ans. J’étais encore étudiante. Le but de cette fondation était de soutenir les musiques des Amériques, les solistes américains comme les compositeurs. Cela concerne les artistes d’Amérique latine et d’Amérique du Nord. Les musiques d’Amérique méritent d’avoir leur place au sein du répertoire. Il ne s’agit pas d’organiser des concerts de musique mexicaine ou de musique cubaine. C’est un peu comme si on n’organisait que des concerts de musique française : Ravel Debussy. Pourquoi ne pas associer Debussy, Rimski-Korsakov, Mahler, Brahms…

Ajoutons au répertoire Chávez, Revueltas, Márquez. Il ne faudrait pas que ces compositeurs constituent des « niches », mais plutôt qu’ils fassent partie du menu ! C’est l’intérêt du programme que nous donnons avec l’Orchestre du Capitole : Debussy, Ravel et Chávez. Cela constitue un beau contraste entre des musiques de la même période.


 : Vous avez accepté, non seulement de venir diriger à Toulouse le concert du 7 mai, mais également d’accompagner l’orchestre pour sa tournée en Chine qui sans cela aurait dû être annulée. Qu’est-ce qui vous a décidé à accepter ? C’est un véritable défi, non ?

A. de la P. : Absolument ! Je ne suis jamais allé en Chine, je n’ai jamais dirigé l’Orchestre national du Capitole. Tout cela est nouveau pour moi. Néanmoins, c’est le genre d’opportunité pour laquelle on travaille toute une vie. On y gagne une expérience incroyable. Il faut sauter sur une telle occasion. J’ai eu la chance de pouvoir aménager mon emploi du temps. Quelques engagements ont pu être déplacés. Cela s’est présenté alors que je viens de débuter à la tête de l’Orchestre de Paris et de l’Orchestre de Berlin. Ce qui m’a vraiment décidé c’est la possibilité de travailler avec ce merveilleux orchestre dont j’avais entendu tant de choses magnifiques. En outre, faire de la musique française avec un orchestre français, c’est à la fois un grand défi et une occasion merveilleuse.

 : Pensez-vous qu’il existe encore de grandes différences entre les orchestres internationaux ? Certains prétendent que les grands orchestres tendent à sonner de la même façon.

A. de la P. : Certains orchestres se comportent en effet comme des phalanges internationales et ne possèdent pas cette empreinte spécifique du lieu d’où ils sont issus. C’est très bien en fait. Il y a d’autres orchestres qui possèdent ces caractéristiques spécifiques de leur origine. C’est vraiment le cas à Toulouse. J’admire profondément cette spécificité. Ce très bel orchestre possède de magnifiques solistes. Les musiciens sont ici très artistes et très sensibles. C’est un bonheur pour un chef d’orchestre. Et puis il y a cette capacité rythmique qu’on ne trouve pas souvent : un mélange de rigueur et de liberté. Certains orchestres possèdent un sens aigu du rythme parfait, d’autre sont souples mais difficilement précis. L’Orchestre du Capitole est précis mais libre. Pendant les répétitions j’avais l’impression que la liberté était telle qu’il y avait parfois un risque de dérapage. Mais non cela ne se produit jamais. C’est vraiment ce que je recherche.

Alondra de la Parra © Lorena Alcazar Minor

 : A ce jour (6 mai) vous avez déjà répété avec l’orchestre et un premier concert a eu lieu hier soir à Rodez. Comment cela s’est-il passé ?

A. de la P. : C’était merveilleux. Nous avons eu un beau moment ensemble. Le public a bien apprécié. Vous savez, avec certains orchestres vous éprouvez tout de suite une empathie, une communication positive. C’est vraiment ce que je ressens avec cet orchestre, quelque chose de naturel. Nous partageons un même plaisir. Je ne me contente pas de donner des informations mais je reçois beaucoup aussi. Cela fonctionne dans les deux sens.

 : Le programme du concert actuel associe Carlos Chávez à Ravel et Debussy. Considérez-vous qu’il y a des liens entre ces deux types de musique ou y a-t-il seulement opposition ?

A. de la P. : Je trouve qu’il y a absolument des choses en commun. Par exemple, voyez avec Iberia, de Debussy que nous jouons. Il s’agit là d’une sorte d’essence culturelle de l’Espagne, mais à travers un œil français. Il y a là comme différentes couches, différentes approches. De son côté, Chávez, dans sa Sinfonía India, s’intéresse aussi à un domaine de culture, celle des Indiens Yaquis du Nord du Mexique. En outre, il a travaillé avec Paul Dukas. Mais il utilise un langage basé sur la percussion. Il y a vraiment des éléments communs à ces deux cultures musicales, mais en même temps des contrastes existent. Et puis, le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy, a changé le monde de la musique. Tout ce qui a été composé après a quelques chose à voir avec cette partition !

 : Merci beaucoup pour le temps que vous nous avez consacré et tous nos vœux vous accompagnent pour la tournée en Chine.

Propos recueillis le 6 mai 2013 par Serge Chauzy
Une Chronique de Classic Toulouse

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