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L’humiliation et la déchéance transfigurées

15 Mai Publié par dans Cinéma | Commentaires

Le Dernier des hommes de F.W MURNAU, (Der Letzte Mann) 1924.
Mis en émotions musicales et picturales par Jean-François Zygel.

Spectacle en coproduction entre la Cinémathèque de Toulouse et le TNT

Pour sa troisième mise en émotions du cycle Murnau, Jean-François Zygel a, non pas réalisé un concert comme ce film virtuose en effets inédits de caméra aurait pu avec facilités le conduire, mais comme à son habitude, nous mener au plus profond de la compréhension de ce film : Le dernier des Hommes.

Nous retrouvons dans ce film quelques éléments forts de l’art supérieur de Murnau, son empathie profonde pour les réprouvés et leur rédemption presque chrétienne. Dans Faust l’union dans le bûcher pour rompre le contrat avec le diable, dans l’Aurore la « résurrection de l’épouse », sauvée de la noyade par les roseaux qui étaient l’instrument du crime projeté, dans Nosferatu, l’acceptation de la mort par amour du vampire, et ici dans ce film, et ici la transfiguration de la déchéance par un dénouement improbable et sans doute rêvé par le personnage.

Le Dernier des Hommes contient encore des éléments expressionnistes avec le traitement des gros plans, des ombres se dessinant sur les murs, la fuite dans la ville hostile, et surtout deux rêves dont il faudra reparler. Mais il est totalement novateur par d’abord l’utilisation d’une caméra « déchaînée », qui utilisant pour la première fois, une abondance de travellings nous fait entrer dans chaque demeure, et dans la tête des personnages. Murnau est aussi sensible aux théories en cours au théâtre chez Max Reinhardt, l’un des fondateurs du festival de Salzburg, mais théoricien du Kammerspiel, qui va opposer aux débordements parfois incontrôlés de l’expressionnisme une rigueur, utilisant autant le principe des trois unités d e lieu, d’espace et de temps, déjà cher à nos écrivains classiques, qu’une valorisation de l’intimisme, du dépouillement, du destin individuel.

D’ailleurs Emil Jannings, héros du film, même s’il surjoue souvent, fut l’un de ses acteurs préférés. C’est donc un tournant fondamental dans l’esthétique de Murnau, et le grand succès rencontré par ce film, son dernier en Allemagne, va lui ouvrir toutes grandes les portes d’Hollywood.

Étrange film, ici donné à partir d’une copie américaine sous le titre fantaisiste de « The last Laugh » (le dernier rire) qui a deux fins possibles ici données toutes les deux, l’une dramatique, l’autre en fête joyeuse. Ce fut cette dernière qui aurait été conçue en premier, mais il est permis de penser comme le suggère Jean-François Zygel, que faisant suite au premier rêve du portier lui faisant vaincre sa vieillesse en valsant avec une lourde valise comme Chaplin jouait avec un globe dans le dictateur, lui fait rêver une vengeance contre l’humiliation en imaginant l’héritage somptueux d’un milliardaire qui permet au portier déchu de mettre tout l’hôtel Atlantic à ses pieds.

Se doutant que cette fin ubuesque aurait du mal à passer, il va insérer l’un des très rares intertitres du film, pour nous dire de ne pas y croire.

Si Murnau est sensible au réalisme social, il le traduit sans manichéisme aucun, et le cynisme des patrons de l’hôtel est moins méchant que le comportement des voisins de la Cité des Pauvres. Le seul acte de pitié et de solidarité est l’œuvre du gardien de nuit, qui dans le rêve sera gavé de caviar pour avoir, geste biblique, recouvert de son manteau le portier agonisant dans les toilettes.

Car le portier destitué ne représente pas l’Allemagne humiliée par la Première Guerre mondiale, mais le drame personnel d’un homme, qui devient le dernier des hommes, car sa vie était fondée sur le prestige et la reconnaissance que lui conférait son uniforme de portier. Il va un peu comme, toutes proportions gardées, Dreyfus, être destitué de son costume, galon par galon, et devoir endosser la tenue humiliante d’un gardien des toilettes, une dame-pipi, lui qui croyait régenter tout un palace et par son sifflet commander à tous. Il n’est alors plus rien, et il va voler une dernière fois cette tenue pour honorer le mariage de sa fille, et jouait la comédie des apparences auprès des voisins et des invités.

Comment alors accompagner un tel film, si novateur, si bouleversant ?
Jean-François Zygel en exégète inspiré de chaque plan du film, ne surligne rien, n’amplifie aucun effet théâtral, quitte à aller s’il le faut à contre-courant des images dans la fameuse scène de fête fantasmée, où il est discrétion et suggestion. Il part d’une marche triomphale, vers un silence qui semble nous dire que ce happy-end n’est qu’un rêve.

Il est entièrement au service des images, les faisant parfois naître juste avant leur apparition comme dans ce changement d’espace entre le palace et la Cité des Pauvres. Il fait affleurer des chorals quand une pitié chrétienne monte des images. Il donne à plusieurs reprises une comptine qui ira en se disloquant, comme les rapports du portier et de ses voisins. Certes le portier est bouffi d’orgueil avec son amour de l’uniforme, et le piano se fait martial et pesant alors, mais il est homme, et sa tendresse pour un gosse maltraité par ses camarades, son amour pour sa fille, en font un être humain, parfois pitoyable, toujours empathique et touchant. Il est le portier d’un tourniquet qui va l’éjecter comme matériau usagé et trop vieux. Et Murnau filme longuement cette roue du destin.

La scène où il s’effondre dans les toilettes est bouleversante, et les notes graves, suspendues à la douleur du piano de Zygel ouvrent des abîmes de sentiments. Cette musique improvisée sait être un personnage du film sans jamais prendre la place des personnages du film. Trépidante pour montrer la foule, avec des montées dramatiques lors de la destitution faite via une lettre dont les caractères se brouillent sous les yeux du portier comme se brouillent les notes.

Jean-François Zygel improvise dans ce troisième volet du cycle Murnau une musique totalement différente des deux premiers films. Elle est parfois grinçante, dissonante aussi quand tout se brise. Il utilise souvent directement les pincements des cordes du piano.

Quand l’image récurrente et envahissante de cette entrée de l’enfer qu’est la double porte donnant sur les toilettes, Jean-François Zygel lui associe une sorte de leitmotiv terrifiant. De même lors de ce travelling violent sur l’uniforme, le piano en montre la malédiction. Quand le portier marche dans les rues noires, le piano marche avec lui, haletant d’abord, puis de plus en plus las et abattu, anonyme comme le héros au milieu des ombres.

Je ne sais si la tête du portier voulu par Murnau, qui en fait une reproduction de l’empereur autrichien François-Joseph a poussé Jean-François Zygel à évoquer au travers de nombreuses valses, la dislocation d’un homme et d’un empire, celui que porte le héros sur ses épaules.

D’abord impérieuse la musique d’accompagnement suit la descente du portier puis disparaît goutte à goutte.

On pourrait citer tant de choses qui jamais ne distraient de l’image : l’éveil au matin de la Cité des Pauvres avec un piano babillant, les chants populaires à la Bartok et ses accents percussifs aussi, les marches militaires inquiétantes quand deux musiciens jouent dans la cour après la noce, la parodie wagnérienne de la fausse union entre Elsa et Lohengrin lors du mariage, le piano qui devient anxieux quand un bouton manque à l’uniforme, le choc sonore qui montre la découverte du nouveau portier à l’entrée ? Et mille autres choses encore.

Parfois passent des sortes de ballades funèbres, mais le lyrisme est volontairement évacué. Cette musique improvisée qui vit suivant le fil des images sonne parfois avec le grotesque d’un Chostakovitch, chancelante aussi comme le héros. Mais à qui bon vouloir deviner des lambeaux de citations tant l’osmose entre l’accompagnement et les images du film est totale, organique.

On croyait avoir compris une technique d’accompagnement, mais il n’y a rien à comprendre devant une telle science de l’émerveillement. Et tout cet art se met humblement au service du film. Dans une causerie d’après spectacle Jean-François Zygel nous livre quelques clés supplémentaires, car il faudrait bien des visions supplémentaires avec la même musique improvisée pour simplement en approcher une partie des richesses.

Ce Dernier des Hommes qui ne sera plus rien, ni personne, et qui va s’éteindre dans l’espace clos des toilettes, aura connu sa rédemption, grâce à Murnau, mais aussi grâce à Jean-François Zygel. Ce film je ne l’avais jamais vu, ni compris, ainsi, et ce doit être le cas de bien des spectateurs.

Le dernier des hommes mais le premier des improvisateurs nous ont été donné ce soir-là.

Gil Pressnitzer

Avec : Emil Jannings (le portier de l’hôtel), Maly Delschaft (la nièce du portier), Max Hiller (le fiancée de la tante), Emilie Kurz (la tante future mariée), Hans Unterkircher (le directeur de l’hôtel), Olaf Storm (le jeune client).

 Jean-François Zygel © Denis Rouvre (Naïve)

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