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La Damnation de Faust : le contemplatif et la vénéneuse

16 Fév Publié par dans Musique classique | Commentaires

Nous avons en musique des Faust et pas de Faust [0].

Le titre seul de cet ouvrage indique qu’il n’est pas basé sur l’idée principale du Faust de Goethe, puisque, dans l’illustre poème, Faust est sauvé [1]. Le Faust de La Damnation pactise – tardivement – avec le diable pour sauver Marguerite, et non pour devenir un dieu ou un magicien (Marlowe 1589), pour répondre à ses questions existentielles (Boito 1868), pour atteindre la connaissance absolue (Goethe 1808 ; Lenau 1836 ; Busoni 1925 ; Fénelon 2007), ou la jeunesse et la jouissance (Goethe 1808 ; Gounod 1869 ; Boito 1868).

Ce Faust n’est pas vieux [3], il souffre de solitude et de mélancolie romantique « Oh je souffre! Je souffre ! […] Par le monde où trouver ce qui manque à ma vie ? » et veut en finir.

Dans cet ouvrage où l’ellipse dramatique est la règle et la continuité l’exception [2], c’est l’orchestre et non les subterfuges scéniques qui représentent, et c’est à l’auditeur d’imaginer ce théâtre rêvé [2]. Faust est d’abord le spectateur, l’auditeur, le narrateur du monde qui l’entoure. Alors qu’il est diaboliquement endormi par les roses du diable, la Marguerite qui lui apparaît n’est-elle qu’un songe ? La course à l’abîme un cauchemar ?

Bryan Hymel, Enée conquérant en janvier dernier au Metropolitan Opera, est manifestement heureux d’être là, et vit la musique. Son Faust est parfait de diction et de beau chant, surtout spectateur (magnifiques invocations à la Nature), détaché des péripéties. Un manque de puissance le fait disparaître parfois sous les forte de l’orchestre et le galop de Vortex et Giaour. Son cri de descente aux enfers est saisissant.

En Méphistophélès [4], Alastair Miles n’a pas le diable au corps. Si le texte est parfaitement compréhensible et chanté, l’incarnation n’a pas la rouerie que l’on attendrait, et les quelques accents et mimiques placés en fin de phrase pour faire le méchant sont quelque peu artificiels.

Olga Borodina fut une perverse Amnéris en décembre à New York. Cette voix puissante, ces graves profonds, cette présence ardente en font une Margueritophélès séductrice et vénéneuse plutôt qu’une fleur chaste et pure. Le duo de la Chambre est fatal à Faust, dont les mots d’amour sont diaboliquement couverts par ceux – souvent incompréhensibles – de son éphémère conquête.

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Olga Borodina, Tugan Sokhiev, Bryan Hymel, Alastair Miles. © David Herrero

L’Orféon Donostiarra chante avec de belles nuances, mais en sabir de Pandæmonium du début à la fin. Les femmes sont vêtues d’une sorte d’aube de vierge divine, pas très seyante. Un baryton, suppôt de Satan, a un porte-partition rouge feu. Le chœur devient plus intelligible dès l’entrée des jeunes de la Lauzeta et le cri d’effroi des femmes et des enfants est glaçant. Berlioz réclamait dans l’idéal un chœur de deux ou trois cents enfants [2]. On peut regretter que le solo séraphique Margarita ! soit chantée par une adulte, et que La Lauzeta, chœur d’enfants de Toulouse, soit nettement renforcée par des jeunes filles qui n’ont plus ce timbre des anges. L’apothéose de Marguerite est cependant un moment de grande émotion, prolongé par l’intensité du silence demandé par la baguette de Tugan Sokhiev.

[0] Paul Dukas. In [2]
[1] Hector Berlioz, Avant-propos de La Damnation de Faust. In [2].
[2] Emmanuel Reibel, FaustLa musique au défi du mythe. Les chemins de la musique, Fayard, 2008
[3] Nous rectifions ici l’erreur du programme de salle.
[4] Méphistophélès : de μη : non et πιστός : digne de foi, fidèle ; et de φηλόω: tromper.

Halle aux Grains, 8 février 2013

Une chronique de Una Furtiva Lagrima.

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