Il vit à Toulouse depuis plus de dix ans, sans faire de vagues mais en sculptant une pop délicieuse de maîtrise et de minutie artisanale. En résidence au Centre culturel Bellegarde jusqu’au 29 mai, il ponctuera sa séance de travail par un concert in situ et un live, la veille, au Dada. Attention : révélation.
C’est sans doute le secret le mieux gardé de la pop made in Toulouse. Précisément parce qu’il n’est pas originaire des bords de Garonne. Sur ses disques, il n’a pas de patronyme. Son premier LP s’appelait Colormatic — un sacré nom de groupe — aussi fort de que Colourbox en son temps, Electronic dans les années 90… ou Gorillaz plus récemment. Son deuxième recueil s’appelle Englishious et il a osé le signer de son vrai nom : Yannick Boudruche. « Ça n’a pas toujours été facile… Avec un tel nom de famille, j’en ai bavé durant toute ma scolarité. Mais maintenant je me sens en paix avec ce nom. Je peux m’en amuser… ». Mais qui voudrait l’enquiquiner avec un jeu de mots à deux balles quand il aura enclenché Englishious dans son lecteur ? Nous y reviendrons.
Yannick n’est pas de Toulouse, il y a été déposé par la chance, l’amour, la famille, l’envie de quitter ce Paris devenu trop cher à vivre et trop carcéral. À l’époque, il carburait à fond pourtant —musicalement parlant. Il jouait avec Luz Casal, Nicolas Paugam, Olivier Louvel, malaxait les Rolling Stones et drivait un projet dingue, aux confins du conceptuel, La Face Cachée de la Lune, une allégorie musicale à tête chercheuse signée La Cie Inouïe qui imaginait l’arrière-cuisine du Dark Side Of The Moon de Pink Floyd. Une œuvre à la fois contemplative et soucieuse de prendre ses distances avec le disque originel pour explorer d’autres contrées. Les puristes avaient tiqué, mais les curieux étaient tombés amoureux de ce courage musical qui l’a amené sur plus de cent-vingt dates de concert sur la France, l’Europe et même jusqu’à Shangaï pour un rendez-vous avec le soleil levant. Dans son coin, Yannick semait aussi, des morceaux de pop à tête chercheuse.

Il avait une sacrée visibilité et une côte d’amour maximale Yannick, mais la famille, les enfants, le poisson rouge (?) l’ont emmené à multiplier les allers-retours dans le Tarn, à Rabastens où il va finir par s’installer, jusqu’au jour où Toulouse l’a happé. Dans la ville, les musiciens se repèrent vite entre eux et, dès que les pollens sont apparus aux terrasses ensoleillées du Pont Neuf, Yannick a rencontré le batteur Pierre Pollet et le clavieriste Antonin Avoiron. Les premières esquisses sont nées, à peine ponctuées de chansons pour d’autres : Camille (Fontaine de lait) ou Emma Daumas (Joue avec moi). À trois, épaulés par l’indispensable arrangeur parisien Edouard Coquard, ils ont mûri son premier « vrai » album… comme des aventuriers du son, des graphistes mélodiques, amoureux d’électronique et de pop exigeante. Familiers des Robert Wyatt, Brian Eno, Talking Heads, Massive Attack, Gorillaz mais aussi du Velvet Underground, ils vont décocher la première flèche toulousaine, Englishious, cette année 2026. Un disque d’esthète, une peinture musicale voyageuse qui trempe sa houppe pop dans des terres folk, épicées de chaleurs arizoniennes (Calexico ou OP8 ne sont pas loin) … Il y a aussi Ben Harper qui traîne dans les parages. Mais ce genre d’entreprise ne reste jamais très longtemps dans la même zone de confort. Résolument pop, servie à l’anglaise, elle arpente le champ des inspirations sans souci des genres. Ici, elle promène sa basse et ses chœurs dans le funk séraphique de David Byrne en son temps (Les oiseaux), puis traîne piano en tête au Brésil façon Bebel Gilberto (On come to me), elle remercie Paul McCartney — parfois même en citations directes (Spirit sky, Just for the night, Ninon, The Story). Chacun y trouvera un appel du pied pour sa furieuse discothèque, mais il faudra de l’abnégation pour trouver une référence à ce chant, unique, terriblement occidental et diabolique, qui donne à ce kaléidoscope d’influences parfaitement digérées une saveur délicieuse et une empreinte : celle de YB.

Marc Besse
• https://yannickboudruchemusic.jimdofree.com
—
Yannick Boudruche : « Englishious » Release Party.
Le 28 mai, au Dada — 27 avenue Honoré Serres, 20h. 05 32 59 37 60.
Le 29 mai au Centre Culturel Bellegarde — 1è rue Bellegarde (Métro : Jeanne d’Arc). 19h30.
Photos : Julie Roullin / Graphisme : Charles Monnier

