C’est un livre bref et saisissant. En huit chapitres et un avant-propos, supérieurement écrits, Radu Portocala détaille les mécanismes d’une société totalitaire, la Roumanie de Ceausescu. Il commence par brosser le portrait de celui qui bénéficia momentanément, en Occident, d’une image flatteuse et fausse. La vérité est que cet autocrate cruel plongea les vingt millions de Roumains dans la surveillance la plus étroite et la répression la plus féroce.

Radu Portocala
TOUS LES POUVOIRS
Il suivit le parcours de tous les tyrans : il monopolisa tous les pouvoirs et toutes les fonctions (secrétaire général du parti, membre du Politburo roumain, chef de la Section idéologique du Comité central, président de la République, président du Conseil d’État, etc.) ; il plaça ses proches à tous les stades du pouvoir ; il lança une vaste et absurde politique économique dont le seul résultat fut de réduire sa population à la misère, à la faim, au rachitisme, aux maladies et à l’impossibilité de les soigner ; il endetta son pays pour industrialiser à tout va, et entendit rembourser ses dettes le plus vite possible en poussant les rendements de manière inconsidérée.
L’HOMME NOUVEAU
Il voulait créer un nouveau pays, une nouvelle histoire, un homme nouveau qui serait ouvrier dans l’industrie, par opposition au paysan réputé conservateur. Ça ne l’empêcha pas de réprimer sauvagement les révoltes des travailleurs quasi réduits à l’état de serfs. Pour parvenir à cet « homme nouveau », il se lança aussi dans une politique nataliste (interdisant l’avortement pour les femmes de moins de quarante-cinq ans qui ont moins de quatre enfants) ; et dans l’anéantissement du passé : il fit raser des églises, des monuments, des villages, des villes, jusqu’à Bucarest, dont un quart a été détruit irrémédiablement.
Bien entendu, tout le monde était sous surveillance : on contrôlait les lettres, les appels, on espionnait, on recrutait des mouchards, des miliciens arrêtaient, interrogeaient, incarcéraient, on torturait, on internait, on enlevait et on assassinait – l’ensemble dans l’arbitraire le plus total. L’individu, vidé de sa vie, se méfiait de tout et de tous. Autour de lui, tout concourait à l’isoler : le parti, le syndicat unique, les comités de travailleurs et les organes de surveillance adeptes du fichage et du téléphone piégé.
LA CHUTE
Enfin, des révoltes éclatèrent, des dissidents se levèrent. Et ce fut à l’héroïque opposition, intérieure et extérieure, que l’Europe de l’Ouest dut d’avoir enfin su la vérité sur Ceausescu et son régime. Enfin, le tyran fut renversé, ce que l’auteur a analysé dans un autre livre, La Chute de Ceausescu, qui sera sans doute un jour réédité.
À l’occasion de la parution de Descente dans la Roumanie de Ceausescu, nous avons rencontré son auteur.
ENTRETIEN
Vous montrez d’abord que l’Occident a donné une légitimité à Ceausescu, parce qu’il avait la réputation, erronée, de s’opposer à la Russie. « Il combattait Moscou à sa place », écrivez-vous. Pour la droite, sans doute. Mais pour la gauche, est-ce qu’il n’y avait pas, inversement, l’envie de valoriser un dirigeant communiste présentable ?
Cette duperie a été probablement l’une des plus réussie du bloc soviétique. Ceausescu n’a jamais été en opposition face au Kremlin, mais le fait de le croire rassurait une droite occidentale molle, incapable de contrarier l’URSS, et lui donner la possibilité de dire : « Voilà un communiste que nous fréquentons avec plaisir ! » Ils montraient ainsi qu’ils n’étaient nullement anti-communistes. Quant à la gauche, elle était plutôt embarrassée par ce personnage et elle a fini – après avoir accepté de passer discrètement en Roumanie des vacances luxueuses et gratuites – par trouver la parade : elle a proclamé que Ceausescu n’était pas communiste, mais plutôt une sorte de fasciste. Et le comble est qu’elle a été crue !
On découvre d’abord, chez Ceausescu, sa médiocrité générale et d’abord intellectuelle, associée à sa cruauté. A-t-il été choisi, précisément, pour ce mélange de médiocrité et de cruauté ?
Son prédécesseur, Gheorghe Gheorgiu-Dej – le vrai criminel dans l’histoire de la Roumanie communiste – est mort en mars 1965, après une maladie foudroyante. Il n’avait désigné aucun successeur, laissant les membres du Bureau politique en pleine confusion. Quelqu’un a fini par proposer Ceausescu. Il était jeune et ils se disaient qu’étant assez bête et dépourvu d’expérience, ils allaient pouvoir le manipuler à leur guise. Finalement, c’est lui qui a manipulé tout le monde et qui s’est construit un pouvoir total. Cela, bien entendu, montre qu’il était rusé. Mais, en même temps, était-il complètement idiot ? Nous n’avons pas de réponse à cette question.
Le cauchemar où a plongé la société roumaine est-il arrivé d’un seul coup, ou bien a-t-il mis des années à se mettre en place ?
Dès l’installation du régime communiste, la répression a été très violente et a affecté un grand nombre de Roumains appartenant à toutes les couches de la société. Cependant, vers le milieu des années soixante, un inespéré relâchement s’est fait sentir. Hélas, il a été de courte durée. En 1971, Ceausescu a fait une visite en Chine et en Corée du Nord et a grandement apprécié la violence et l’absurdité des dictatures qui y régnaient. Rentré en Roumanie, il a déclenché une « mini révolution culturelle » qui a mis fin à tout espoir de libéralisation. À partir de cette époque, le régime n’a pas cessé de se durcir.
L’adjectif « kafkaïen », si commode, semble aussi justifié qu’insuffisant pour décrire cette tyrannie. On développe notamment chez les Roumains la « psychose du mouchard ». Pouvez-vous nous en dire un mot ?
Le régime de terreur, comme dans toute dictature, se basait en grande partie sur la délation et, donc, sur le délateur, le mouchard. Il était le précurseur de l’enquêteur et du tortionnaire et son pouvoir sur ses victimes était énorme : il pouvait détruire leur vie, les envoyer en prison, parfois même à la mort. Comment ne pas être obsédé par la possible présence d’un tel personnage dans son entourage immédiat ? Et c’est, justement, cette obsession qui le rendait particulièrement utile : par la peur qu’il inspirait, il aidait à tenir en échec toute la société.
Le natalisme forcené, chez Ceausescu, vient-il de sa volonté de créer l’« homme nouveau », ou du préjugé que la « fertilité » crée de la prospérité, ou d’une autre raison ?
En 1966, un recensement a montré que le taux de natalité des Roumains était faible, alors que celui de la minorité tzigane était bien plus élevé. Effrayé par la perspective d’un « grand remplacement », Ceausescu a pris ces mesures absurdes dont l’effet a été presque nul, mais qui a eu des conséquences dramatiques pour les femmes d’abord, et aussi pour la vie des couples.
L’opposition, intérieure et extérieure, a eu, dites-vous, une « importance incontestable ». Des messages d’opposants étaient lus à la radio, depuis l’étranger. De quels pays étaient-ils diffusés ?
Quatre stations de radio émettaient en roumain. Radio Free Europe, qui avait la rédaction à Munich, était la plus écoutée. Suivait The Voice of America, dont le siège était et est toujours à Washington. À la troisième place se trouvait la BBC de Londres. Enfin, Radio France Internationale, qui avait une audience très faible. Leur principale mission n’était pas d’alerter l’opinion publique, mais, avant tout, de l’informer. Les Roumains apprenaient une partie de la réalité de chez eux en écoutant ces radios étrangères – ce qui est moins paradoxal si on pense que la presse roumaine faisait tout sauf informer. Mais, bien sûr, c’est grâce à ces radios que les messages des opposants pouvaient être connus. Et c’est par le biais de ces rédactions que leurs messages arrivaient à être diffusés à l’étranger.
Descente dans la Roumanie de Ceausescu, par Radu Portocala (éd. Non Grata, 152 pages, 14 euros)

