Cinq ans après l’ultra-césarisé « Illusions perdues », Xavier Giannoli renoue avec l’un des genres cinématographiques les plus difficiles : le film historique. Et c’est à nouveau une grande réussite, « Les rayons et les ombres » parvenant à nous captiver au long-cours par son élan romanesque avec un sujet toujours sensible, la collaboration de certains Français durant l’Occupation allemande. En tête d’affiche : Jean Dujardin et Nastya Golubeva dans un duo père-fille magnifique.

Jean Dujardin et sa fille de cinéma Nastya Golubeva. Photo Gaumont
Evidemment, 3h15, cela fait un peu peur ! Certes, de plus en plus de films semblent prendre un malin plaisir à tirer à la ligne. Mais à ce point, quand même, il fallait oser. Rassurons d’emblée les impatients : « Les rayons et les ombres », de Xavier Giannoli, n’est en rien ennuyeux. Le réalisateur d’« Illusions perdues » maîtrise son sujet de bout en bout, à savoir raconter comment un homme et sa fille (interprétés par Jean Dujardin et la révélation Nastya Golubeva) ont sombré dans la collaboration, descendant toujours plus bas dans la compromission avec l’occupant nazi.
Jeune actrice déchue
Le long- pas si long- métrage commence en 1948, à Paris, alors que Corinne Luchaire vit dans un appartement modeste, élevant seule sa petite fille. La jeune femme au visage creusé et aux gestes lents fut une vedette du cinéma français d’avant-guerre, notamment sous la direction de Léonide Moguy, réalisateur d’origine ukrainienne versé dans le mélodrame à vocation sociale (« Prison sans barreaux », « Je t’attendrai » …) L’ancienne actrice entreprend de raconter sa vie en s’enregistrant avec un magnétophone. Il y a l’enfance heureuse auprès d’un père journaliste, la carrière éclatante qui ne durera qu’un temps et puis la Seconde Guerre mondiale qui la verra se perdre, en compagnie de son géniteur, dans les méandres de la vie facile auprès de l’ennemi…
Le mirage d’une « collaboration sincère »
Jean Luchaire (Jean Dujardin, impressionnant) est prêt à tout pour sauver le quotidien qu’il a créé, y compris à le faire financer par les Allemands. Dans sa jeunesse, il défendait les bonnes causes et luttait contre l’antisémitisme, appelant de ses vœux un rapprochement entre les peuples français et allemands. Des années plus tard, son vieil ami Otto Abetz (August Diehl, excellent comédien au jeu subtil) a pris du galon en étant nommé ambassadeur à Paris. Le « petit prof de dessin idéaliste » s’est transformé en serviteur zélé du régime hitlérien, même s’il tente, affirme-t-il, de « limiter les dégâts ». Jean Luchaire devient son complice. Il n’est ni fanatique ni opportuniste. Juste faible. Défenseur d’une « collaboration sincère », maniée « avec tact » (deux mots qui ont de quoi faire hurler), sans cultiver de « haine », il accepte en fait de voir glisser la ligne éditoriale de son journal vers l’ignominie, se vautrant, de plus, dans la débauche aux côtés des profiteurs de tout poil. Il terminera seul dans des bureaux dévastés, tel le « Citizen Kane » d’Orson Welles…
Le poison de la tuberculose
La grande réussite du film « Les rayons et les ombres » (titre inspiré d’un recueil de Victor Hugo qui évoque « le bien et le mal » qui alternent en chaque homme) tient à ce tableau aux multiples visages de la collaboration. Sans rien excuser du comportement de Jean Luchaire, qui sera fusillé en 1946, Xavier Giannoli (et son coscénariste Jacques Fieschi) n’en fait pas une ordure. Il s’intéresse à l’homme de presse, un brin magouilleur quand il s’agit de sauver sa boîte et de s’assurer un train de vie luxueux. Mais le metteur en scène se passionne plus encore pour la relation fusionnelle du journaliste avec sa fille adorée, jolie blonde promise à la célébrité, avec laquelle il partagera, bien malgré lui, le poison de la tuberculose. « Innocente, je suis innocente », criait la débutante Corinne Luchaire lors des essais de « Prison sans barreaux ». Elle ne cessera de le répéter jusqu’à sa mort de maladie, en 1950, à seulement 28 ans.
« Les rayons et les ombres », de Xavier Giannoli, actuellement au cinéma.

