Alors que le magnifique « Romeria », de Carla Simon, est toujours à l’affiche, vient de sortir « Sorda », premier film d’Eva Libertad auréolé de trois prix lors des derniers Goya (les Césars espagnols). Une histoire d’amour, baignée dans le silence du handicap, dont l’équilibre fragile va être bouleversé par l’arrivée d’un enfant. Cette nouvelle chronique familiale tourmentée manifeste la vitalité du jeune cinéma d’outre-Pyrénées.
Dans « Romeria », une jeune femme part sur les traces de ses parents, héroïnomanes morts du sida alors qu’elle était toute petite. Cette quête douloureuse mais finalement lumineuse, proche de la vie même de la réalisatrice Carla Simon, est superbement racontée et mise en scène.

Miriam Garlo et Alvaro Cervantes dans « Sorda ». Photo Condor films
Une petite fille est également le point central de « Sorda », d’Eva Libertad. Ses parents, proches de la quarantaine, se connaissent depuis trois ans. Angela est sourde, Hector entendant. Ils décident d’avoir un enfant. Ce qui serait relativement banal pour un couple ordinaire a son impact démultiplié dans ce cas de figure. Il y a d’abord la crainte que le bébé souffre du même handicap. Et puis la peur de la mère de voir s’éloigner son compagnon au profit exclusif de la petite fille. Et enfin, la difficulté de se partager, pour Angela, entre le cocon protecteur de ses amies sourdes (et celui de son travail de potière) et le monde brutal, fait d’incompréhension et parfois de moqueries, des entendants…
Une incroyable énergie
Eva Libertad montre l’incroyable énergie qu’Angela doit déployer pour mener une vie sociale classique. Et les efforts qu’Hector doit lui aussi produire pour passer d’un univers à l’autre, parlant avec les uns, utilisant le langage des signes avec les autres. L’amour entre les deux parents est puissant. Il risque pourtant de se fissurer …
« Sorda » est un film sensuel, où le soleil et l’élément aquatique jouent un rôle apaisant. Angela et Hector (joués, tout en finesse, par les excellents Miriam Garlo et Alvaro Cervantes) ne sont jamais plus heureux que lorsqu’ils se baignent dans une rivière ou dans la mer. « Sorda » est un film expérimental qui cherche – et parvient – à nous faire ressentir « de l’intérieur » ce que vivent les sourds. Le sous-titrage est sophistiqué, associant traduction et description de tout ce qui est sonore.
L’expérience du silence
Eva Libertad nous invite même à une expérience saisissante. Durant un bon quart d’heure, dans la deuxième partie de son film, elle « coupe le son », ne nous laissant percevoir qu’un très lointain brouhaha, traversé de vibrations qu’on n’ose qualifier de sourdes. Nous plongeons ainsi dans le monde d’Angela. Et nous remontons avec elle à la surface quand, enfin, elle affronte l’atmosphère terriblement bruyante d’une crèche. C’est l’anniversaire de sa fille et le dialogue se noue, tout de tendresse et de sourires échangés, entre la maman en souffrance et les autres parents…
A noter que cette embellie du cinéma espagnol, manifeste chaque année lors du festival Cinespaña, à Toulouse, le sera également sur la Croisette. Pas moins de trois films seront présentés cette année au Festival de Cannes : « L’être aimé, de Rodrigo Sorogoyen (qui sortira dans les salles le 16 mai), « Autofiction », de Pedro Almodovar (sortie le 20 mai) et « La bola negra », de Javier Calvo et Javier Ambrossi deux jeunes réalisateurs produits par les Almodovar…comme un passage de relai entre générations.
« Sorda », d’Eva Libertad, actuellement au cinéma. Projections avec sous-titres pour sourds et malentendants. Egalement disponible en audiodescription.

