Depuis leur ouverture en 2000, les Abattoirs s’engagent pour l’accessibilité de l’art auprès de tous les publics, et notamment des personnes en situation de handicap. En 2006, un partenariat avec l’Institut des Jeunes Aveugles de Toulouse a permis la mise en place d’ateliers et de visites hebdomadaires à destination des enfants non-voyants et malvoyants. Année après année, le musée continue d’innover pour créer un espace de partage au-delà de nos différences. Le 18 février dernier, la Galerie Tactile des Abattoirs a ouvert ses portes; à cette occasion, Laurence Darrigrand, responsable du service des publics nous en dit plus sur les étapes de cette initiative.

© les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse – photo. Boris Conte
Cela fait plusieurs années que vous réalisez ponctuellement des œuvres adaptées aux personnes malvoyantes, pouvez-vous nous décrire cette évolution ?
Dans les années 2000, dès l’inauguration du musée, on avait déjà, de manière totalement pilote, fait une maquette tactile de l’architecture des Abattoirs. Ce projet avait pour but d’élargir la portée de ce lieu pour permettre aux visiteurs de se situer et de comprendre la structure de l’établissement. Cette maquette a beaucoup plu, ce qui nous a amené à poursuivre cette recherche d’accessibilité, ce qui a donné lieu aux premiers ateliers en partenariat avec l’Institut des Jeunes Aveugles de Toulouse.
Ces ateliers s’articulent par la venue des membres de l’Institut toutes les semaines pour venir visiter le musée. À chaque exposition, tout était adapté de manière à ce qu’il y ait toujours des œuvres à toucher. Je me rappelle même que, lors de l’exposition avec Pierre Soulages, où tout était noir, on s’était dit « Ah waouh, comment on va faire ? », et là, c’est l’artiste lui-même qui a été absolument génial et qui nous a dit : « Mes tableaux sont composés de relief, donc ils peuvent les toucher comme si c’était du braille».
Les années suivantes, nous avons poursuivi notre collaboration et nous avons créé notre Joconde un peu à nous, Le rideau de scène de Picasso en version tactile. Comme c’est un tableau immense, et qu’on était au-delà de la dimension brachiale ( à portée de bras ), on l’a transcrit en tactile pour permettre aux visiteurs de mieux la comprendre. À présent, l’un ne va pas sans l’autre, lorsque l’on sort le rideau, on sort la maquette du rideau tactile en même temps.

© Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse
En 2026, le musée s’est lancé un nouveau défi, créer une exposition permanente pour les personnes malvoyantes, comme cette idée s’est-elle concrétisée ?
Cette exposition part de loin. Comme je l’ai évoqué plus tôt, cela fait plusieurs années que nous travaillons sans relâche sur l’accessibilité du Musée. Entre 2022 et 2024, des visites de différentes expositions ont été menées aux Abattoirs pour un public de personnes non-voyantes et malvoyantes, accompagnées par une médiatrice spécialisée. À la suite de ces visites, un comité de pilotage s’est constitué, sur la base du volontariat, afin de participer à la réalisation de la galerie tactile.
Lorsque l’on a commencé à travailler sur l’idée avec l’Institut des Jeunes Aveugles, il a paru évident qu’il nous fallait créer une galerie tactile pérenne pour que tout le monde puisse en profiter quotidiennement au même titre que les collections permanentes. On s’est vite rendu compte que les gens adoraient toucher le rideau tactile de Picasso et la maquette tactile du musée. Avec l’aide des jeunes de l’Institut et d’un groupe d’adultes très impliqué, on a sélectionné parmi les 4 000 œuvres de nos collections, 4 d’entre elles réalisées par deux hommes et deux femmes de l’art moderne et du contemporain qui sont signifiantes pour le public.
Ensuite, tout s’est enchaîné très rapidement, nous avons commencé les séances de travail avec un plasticien génial qui s’appelle Xano Martinez. Réunion après réunion, le projet commençait à se peaufiner grâce à de grandes conversations collectives à propos des œuvres. On se disait, voilà, là, on comprend l’interprétation, là, je perds l’explication de l’œuvre, cette matière ne me va pas … Énormément de séances tournées autour des détails afin d’aboutir aujourd’hui à la présentation de ces quatre œuvres tactile : Dots Obsession (1998) de Yayoi Kusama, Petit Ocre Lacéré (1964) d’Antoni Tàpies, Sans titre (1959) de Louise Nevelson et Géométree n°109 (Parjure n°1, 1993) de François Morellet.
Comment les œuvres sont-elles rendues plus compréhensibles pour le public ?
Chaque œuvre tactile est accompagnée de casques audio afin de guider et d’en expliquer sa nature. Des commentaires audio ont été réalisés en collaboration avec des guides de manière à adapter pleinement le support à la compréhension au toucher des personnes malvoyantes. Donc en même temps que vous touchez l’œuvre tactile, vous pouvez avoir les commentaires qui vous guident encore plus que ce que vous pouvez ressentir avec les doigts. C’est une manière d’expliquer le processus et l’intention de l’artiste, pour pouvoir plonger le visiteur dans la démarche artistique et immersive de l’exposition.

© Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse
Les Abattoirs sont le premier musée toulousain à proposer cette expérience de manière permanente, voulez-vous créer une dynamique d’inclusivité dans le milieu de l’art et mobiliser autour de l’accessibilité ?
Ce projet a pu voir le jour grâce au soutien de la Fondation d’Entreprise Orange, dans le cadre de son appel à projets « Accès à la culture avec les musées », ainsi qu’à l’accompagnement de la Drac Occitanie – dispositif Culture et Santé. Pour l’instant, ce soutien que nous a apporté la Fondation est un cap de franchi dans notre démarche inclusive. Il est évident que l’on ne va pas s’arrêter là, on veut développer encore plus de projets de ce genre. Maintenant qu’on a un plasticien et une équipe qui nous accompagne, je pense qu’on va essayer de continuer sur cette lancée, évidemment. Je pense qu’en France et à Toulouse plus spécifiquement, tout le monde a à cœur que chaque lieu soit accessible pour le plus grand nombre.
Petit à petit, chaque lieu culturel se dote de transcriptions en braille ou de visites en langue des signes. Les Abattoirs, en tant que lieu historique et culturel, ont toujours été très novateurs sur le sujet du handicap. Depuis l’ouverture dans les années 2000, dix-sept associations viennent chaque semaine pour diverses causes. On accueille des adultes autistes, des enfants sourds, des enfants aveugles, des jeunes filles anorexiques… On travaille également dans les prisons, les quartiers et nous allons à la rencontre des personnes isolées et des personnes âgées. En tant qu’entité, nous pensons le musée comme un lieu qui appartient à tout le monde, et on veut que tout le monde y soit représenté. Donc on essaye vraiment de développer un lieu qui soit à l’image de notre société, ouvert, inclusif et généreux. C’est la vision idéale.
> Galerie Tactile des Abattoirs

