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Deux Toulousains lauréats d’un prix de Géopolitique

18 Juil Publié par dans Médias, Opinions, Portraits | Commentaires

Il n’y a encore pas si longtemps, Lionel Bianquis et Pierre-Emmanuel Cangah arpentaient les couloirs d’UT1 Capitole sous l’égide du Master 1 Science Politique. Deux ans plus tard et forts d’expériences diverses dans le milieu des relations internationales, les deux compères et néanmoins amis viennent de remporter (avec leur collègue Franck-Arnaud Bosse-Dobe, au milieu d’une quarantaine de participants) le prix Mémoire de la Revue Géopolitique «Conflits» au niveau national en optant pour un sujet sur les paradis fiscaux, notamment à travers l’exemple de la City Londonienne et ses satellites.

Rencontre avec deux toulousains rigoureux mais avant tout passionnés et désireux de faire avancer la réflexion sur cette la nébuleuse qu’est la géopolitique.

Pierre-Emmanuel Cangah et Lionel Bianquis

Pierre-Emmanuel Cangah et Lionel Bianquis

Pourquoi avoir choisi un tel sujet que les paradis fiscaux et en particulier La City ?

Pierre-Emmanuel Cangah : Il faut avouer que l’intérêt pour ce sujet a été dans un premier temps stratégique. Produire un bon papier n’étant pas suffisant, il fallait également se démarquer des autres candidats. Nous étions, à ce moment-là, à une période où la Russie, Poutine et le Moyen-Orient étaient fortement au cœur de l’actualité. Nous nous doutions qu’il y aurait de nombreux sujets autour de ces thématiques, nous avons tout simplement décidé de partir sur autre chose.

Lionel Bianquis : L’originalité du sujet étant aussi importante que la qualité du travail. C’est un sujet qui m’intéressait depuis quelques temps mais que je n’avais pas eu le temps d’approfondir, donc j’étais très heureux que l’on tombe d’accord avec Pierre-Emmanuel et Franck. Pour ce qui est du cas particulier de la City, c’est après plusieurs semaines de lectures que nous nous sommes rendu compte de sa primauté au sein des différents systèmes d’évasion fiscale. Ce choix s’est en quelque sorte imposé à nous.

« La lutte contre les paradis fiscaux relève le plus souvent de la posture que d’une réelle volonté politique. »

Est-ce que, selon vous, le Brexit change clairement la donne ou cela s’inscrit dans la continuité ?

Lionel Bianquis : Pour l’instant aucune mesure contraignante n’a été mise en place au sein de l’UE. Le Royaume uni a signé la convention multilatérale qui va permettre l’échange automatique d’informations (AOEI), norme définie par l’OCDE. Grace à cet accord 56 pays vont échanger, dès le premier janvier 2017, les informations des comptes bancaires détenus par des personnes physiques ou morales qui résident dans tout état signataire. L’AEOI permet donc aux administrations fiscales de connaître les comptes bancaires offshore ou onshore que leurs administrés détiennent dans tout pays signataire. Les compte non déclarés sont alors repérés plus facilement, ce qui permet de déclencher les procédures de contrôles. Ces nouvelles mesures, qui seront adoptées par 34 pays supplémentaires en 2018, offrent une avancée certaine dans la lutte contre les paradis fiscaux.

Pierre-Emmanuel Cangah : Je suis un peu plus sceptique que Lionel quant à l’efficacité des mesures mises en place par l’OCDE. Il faut comprendre qu’avec l’AEOI, l’OCDE change encore une fois de critères de reconnaissance des paradis fiscaux. Le critère précédent était celui du nombre d’accords d’échanges d’informations bancaires entre les Etats. Le résultat n’avait pas été un réel succès puisque les paradis fiscaux signaient des conventions entre eux de manière à obtenir le nombre d’accords requis pour échapper à la qualification de paradis fiscal. Les critères de qualifications des paradis fiscaux par l’OCDE n’ont cessé d’être modifiés ces dernières années, sans grande conviction et donc sans grand succès. Il faut espérer que cette dernière mesure soit plus concluante que les précédents et que les paradis fiscaux ne trouvent pas encore une fois de moyens de passer sous le radar.

« Produire un bon papier n’était pas suffisant »

Le problème des paradis fiscaux n’est-il pas finalement un serpent qui se mord la queue dont on ne verra jamais la fin ?

Pierre-Emmanuel Cangah  : Il existe un consensus international pour lutter contre l’évasion fiscale. Mais force est de constater que les stratégies mises en œuvre jusqu’à présent n’ont pas porté leurs fruits. L’approche géopolitique des paradis fiscaux que nous avons choisi d’arborer ne permet certes pas de comprendre l’ensemble des mécanismes – volontairement complexe – à l’œuvre, dans ces espaces. Mais elle resitue le système dans un contexte permettant en grande partie d’expliquer pourquoi et comment les paradis fiscaux prolifèrent. Les gouvernements seuls détiennent les armes permettant de lutter efficacement contre le offshore, encore faut-il y mettre les moyens…

Lionel Bianquis : Comme chacun veut conserver « sa part du gâteau » la lutte contre les paradis fiscaux relève le plus souvent de la posture que d’une réelle volonté politique. Nous avons pu l’observer au niveau de la France lors des débats sur la loi sur la transparence de la vie économique « Sapin 2 ». Avec cette loi, il s’agit donc d’aller plus loin que les mesures proposées par l’OCDE qui réservent ces informations aux administrations fiscales, en offrant la possibilité de contrôle aux citoyens. Or, pour se conformer à une directive de la Commission, cette obligation ne sera applicables qu’aux entreprises ayant un chiffre d’affaires supérieur à 750 millions d’euros, ce qui exclu de fait environ 85% des multinationales selon l’OCDE. Même si ces avancées peuvent paraître timides, les persistances de déficits élevés des comptes publics doit pousser les Etats combler ce manque à gagner. Pour rappel, la France perd entre 60 et 80 milliards d’euros/an de recettes à cause de l’évasion fiscale.

« Quelques médias de niches ou acteurs non-étatiques arrivent encore à nous alerter, mais leur portée et leur capacité d’action reste limitée. »

Quels sont les enjeux internationaux et les conflits qui méritent le plus, selon vous, une réflexion et des actions immédiates ?

Pierre-Emmanuel Cangah : Tous les conflits méritent réflexions. Il ne s’agit évidemment pas de comparer les drames ou les enjeux, mais il y a aujourd’hui de nombreuses situations dans le monde qui mériteraient une plus grande exposition que le traitement dont elles font actuellement l’objet. L’echo est relativement faible en Europe lorsqu’il s’agit par exemple de la guerre civile au Sud Soudan ou en Centrafrique car ce sont des conflits qui se sont enlisés et durent dans le temps ; car ils sont loin de nous et ne menacent pas directement nos intérêts ; car ils interviennent dans des régions du monde considérées comme souvent sujettes à ce type d’évènements. Tout est donc question de perspective, et bien évidemment les perspectives dans lesquelles s’inscrivent nos médias, nos politiques, nos historiens, ou nos intellectuels conditionnent l’opinion. Le monde d’aujourd’hui et l’histoire récente nous enseignent de repenser notre rapport au monde, or nos « faiseurs d’opinion » semblent globalement s’éloigner de cette idée.

Lionel Bianquis : Beaucoup de conflits, principalement en Afrique et en Asie, sont très peu médiatisés. Pierre-Emmanuel évoque les cas de la Centrafrique et du Sud Soudan, mais nous pourrions également parler du Burundi ou du Yémen. Le monde occidental est focalisé sur les enjeux liés au terrorisme islamiste ce qui est logique, car il est directement touché et qu’il a de nombreux intérêts à défendre au Moyen-Orient. Etant donné que se sont ces grandes puissances qui dictent l’agenda médiatique et diplomatique, de grandes catastrophes humanitaires sont laissées de côté. Quelques médias de niches ou acteurs non-étatiques arrivent encore à nous alerter, mais leur portée et leur capacité d’action reste limitée. Il ne serait pas étonnant que, dans les années à venir, la « communauté internationale » s’émeuve de sa passivité face à des événements dramatiques comme cela a pu être le cas en 1994 après le génocide au Rwanda.

Quels sont vos projets désormais et les sujets sur lesquels vous aimeriez apporter votre éclairage ou travailler ?

Lionel Bianquis : J’ai envie de travailler sur les questions qui lient environnement et relations internationales. La question des ressources naturelles y est fondamentale. Au delà de l’analyse des conséquences de la raréfaction de certaines ressources (l’eau étant un sujet passionnant) et de la compétition que cela implique, il me paraît intéressant d’analyser les nouveaux modes de coopérations qui se développement pour faciliter l’accès et la gestion des ressources. La gestion intelligente et l’utilisation durable des ressources naturelles jouent un rôle important dans la prévention des conflits.

Pierre-Emmanuel Cangah : J’aimerais me pencher entre autres sur certains sujets de guerre économique, mais dans sa dimension la plus classique à savoir la « sécurité économique » ou la « communication d’influence », peut-être sur le continent Africain, sur lequel les opportunités économiques et le marché énorme qu’il constitue dans certains domaines donnent à la guerre économique encore plus de sens. Même si en tant qu’amoureux des relations internationales et de la géopolitique je reste attentif à ce qui se passe un peu partout dans le monde.

Un article consacré à ce prix sera disponible sur le site de la revue Conflits dans quelques semaines, et en kiosque dans le numéro d’octobre.

Propos recueillis par Brice Christen

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