Telles sont les premières paroles chantées dans cet opéra de Richard Strauss, son troisième, intitulé Salomé, donné pour cinq représentations, à partir du 22 mai, au Théâtre du Capitole dans le cadre de cette saison de l’Opéra national du Capitole de Toulouse. Sa création eut lieu à Dresde le 9 décembre 1905. Véritable symphonie avec voix, la partition évolue de climax en climax, les deux sommets étant la célèbre Danse des sept voiles et la scène ultime de délire érotique de cette femme-enfant vénéneuse, Salomé, meurtrière par caprice. Richard Strauss, l’enfant prodige né en 1864. Il sera un tout jeune brillant chef d’orchestre, un compositeur prolifique de poèmes symphoniques, de lieder, et de quinze opéras. Tout simplement un génie de la musique.

Salomé © Maquette décors d’Hernan Penuela
L’opéra est en un acte, sans entracte donc, sur un livret fantastique du compositeur, rédigé en prose, d’après la pièce de théâtre Salomé, écrite en français, en 1891, de l’écrivain irlandais francophone Oscar Wilde. Richard Strauss l’avait découverte, jouée à Berlin en 1896. Elle était traduite en allemand par Hedwig Lachmann. Il fera du livret comme un peu du travail de Verdi allié à Boïto pour l’Otello par rapport à celui de Shakespeare, les coupures visant tout d’abord à la synthèse de l’intrigue, tout en soulignant avec plus de force et de vérité les traits de ses personnages. Pas d’ouverture, ni de prélude, on entre directement dans l’exposition et c’est parti pour cent minutes. « Une seule ascension vers un cataclysme annoncé, une danse où le corps jouit de lui-même, une mort enfin exaltée de sang, de sueur et de désir. »
La mise en scène est du baryton allemand Matthias Goerne, l’incomparable interprète du lied, de réputation mondiale. Il fut aussi Oreste dans Elektra ici même, mais encore le Roi Marke dans Tristan, Amfortas de Parsifal. Le Théâtre du Capitole, il connaît. Et bien sûr, la mise en scène le fascinait, aussi. C’est lui qui proposera à Christophe Ghristi, directeur artistique, Salomé. Deux grands amis, deux complices ne pouvant que tomber d’accord. Et nous avec. Ce sera événementiel, à n’en pas douter, quand on pense à toutes les mises en scène “successfull“ que nous avons eues ces dernières années. D’autant que le tandem s’est fort bien entouré avec Hernán Peñuela à la scénographie, Christof Cremer aux costumes et l’incontournable magicien aux lumières Vinicio Cheli. Les éléments de chorégraphie seront de notre Directrice de la danse, Beate Vollack. Avec une telle équipe, on sait que le grotesque, le laid nous seront épargnés.

Mathias Goerne © Marie Staggat
Autre élément qui nous enchante, la présence à la direction musicale de Frank Beermann qui aura dans la fosse un orchestre “monstrueux“ pour un opéra. Ce sont les musiciens de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse et l’effectif nécessaire aura du mal à se “caser“. L’entretien mené par Dorian Astor avec le chef nous renseigne fort sur, comment gérer ces torrents musicaux tout en ménageant et soutenant et respectant les voix sur le plateau. Une partition qui a tout de la descente en pirogue du Grand Canyon ! avec ces rapides et ces trombes d’eau ou ces accalmies. Les quelques minutes de la Danse des sept voiles, enclave puissamment lyrique, en sera un parfait résumé. Il faut les gérer toutes ces dissonances et ces diverses discrépances des lignes orchestrales. Quant aux premières notes à la clarinette que l’on entend, on admire par avance la gestion de la pression ! Mais Frank Beermann est là, et les musiciens ont toute confiance, à 100%.

Marie-Adeline Henry© DR
Poursuivons l’alignement des planètes avec la distribution vocale concoctée par Christophe Ghristi. Dans le rôle principal, c’est un pari assumé avec la prise de rôle de la soprano dramatique Marie-Adeline Henry, entendue ici même dans Jenufa. Elle devra affronter des moments déchaînés de l’orchestre avec le plein soutien du chef, et on n’oublie pas que Salomé n’est jamais qu’une gamine d’une quinzaine d’années. Allons plus loin avec l’aide de l’Évangile selon Saint Matthieu : « C’est en effet qu’Hérode Antipas – Tétrarque roi de Judée – chanté par le ténor Nikolai Schukoff – avait fait arrêter, enchaîner et emprisonner Jean le Baptiste, à cause d’Hérodias, -chanté par Sophie Koch – la femme de son frère Philippe, banalement éliminé . Jean lui disait : « Il ne t’est pas permis de l’avoir pour femme. » Il avait même voulu le tuer mais avait craint la foule, parce qu’on le tenait pour un prophète. Or, comme Hérode fêtait ce soir-là son anniversaire de naissance, la fille d’Hérodias – Salomé, ce mot dérivé du mot hébreu shalom signifiant la “pacificatrice“– dansa au milieu des convives et plut à Hérode au point qu’il s’engagea par serment à lui donner tout ce qu’elle demanderait. À l’instigation de sa mère, elle lui dit : « Apporte-moi, ici, sur un plateau d’argent, la tête de Jean le baptiste ». – Jokanaan chanté par le baryton Jérôme Boutillier. Le roi fut abasourdi, mais à cause de ses serments et des convives présents, il commanda de la lui donner et envoya décapiter Jean dans la prison (par son bourreau habituel, Mannaëi, pour une fois peu enthousiaste). Sa tête fut amenée sur un bassin en argent et donnée à la jeune fille qui la porta à sa mère. Les disciples de Jean vinrent prendre le cadavre et l’ensevelirent et puis partirent pour informer Jésus. »

Jérome Boutillier © Bérengère Lucet
C’est ainsi que cet épisode biblique fort prisé, la cruelle décollation de Jean-Baptiste, effectuée au départ pour assouvir la haine d’Hérodias par l’entremise de sa fille Salomé, a traversé plusieurs siècles et courants esthétiques, avec une immense fortune en pleine époque symboliste, ayant alors la faveur de nombreux peintres, surtout des symbolistes ! d’écrivains, de poètes et compositeurs. Et de créations en ballets ! Mais George Balanchine le chorégraphe réputé, n’est-il pas allé jusqu’à penser qu’Oscar Wilde, en écrivant la pièce, avait songé à un jeune garçon ! Quant aux études rédigées sur cette figure obsessionnelle de l’ère décadente et symbolique, c’est par milliers qu’elles sont publiées. Un véritable point de convergence des arts reparu en plein éclat grâce au poète allemand Henri Heine en 1843.

Salomé avec la tête de Jean Baptiste – Peinture de Jakob Cornelisz van Ooustanen
Mais, tout cela ne se borne pas à satisfaire Herodias, sa mère, c’est aussi cet antagonisme entre Salomé, princesse vierge à l’aube de ses premiers frissons de désir et Jean-Baptiste le prophète, celui qui a baptisé Jésus, l’ascète, le saint sacrifié par caprice. Dans Salomé, de Richard Strauss, le personnage d’Hérodias est passablement effacé. Seul compte celui de cette gamine dont la qualité de l’entourage depuis sa naissance ne pouvait que la conduire sur le chemin de cette cruauté sans faille, à ce désir plus fort que la mort, qui seul compte, suscité par un être qui lui tient tête.
Image bouleversante que celle de cette jeune fille portant une tête sanglante. Avec de surcroît, l’ironie sacrilège qu’implique la danse et le plateau sanglant. La jeunesse et la beauté y érigent l’objet funeste en cadeau précieux, l’innocence se complaisant dans le meurtre, la grâce et le charme devenant instruments de mort. On note qu’en 1904, le sujet proposé pour le fameux prix de Rome était : « Salomé reçoit la tête de saint Jean-Baptiste. » Fascinant !

Salomé © Maquette des décors d’Hernan Penuela
Pendant qu’à côté, le Jeune Syrien capitaine des gardes, Narraboth, fou amoureux mais “transparent“ aux yeux de Salomé, ne peut supporter d’être ignoré ainsi et se suicide – chanté par le ténor Fabien Hyon.
Signalons le rôle du page d’Hérodias interprété par Floriane Hasler. Ainsi que le groupe des cinq juifs qui voudraient récupérer ce soi-disant prophète emprisonné qui pourrait concurrencer le prophète Élie, le seul bien sûr qui a vu Dieu. Pendant qu’un petit groupe dit des nazaréens s’intéressant au Messie qui serait venu dans la région ! sans oublier les deux soldats qui gardent la citerne-prison de Jokanaan, avec qui la Princesse Salomé converse. Tous participent à cette œuvre d’art créée, ne l’oublions pas, fin décembre 1905, à l’aube du XXè siècle. Une période fantastique de création dans toutes les formes d’art.


