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Le Roman de Jaufré : les Sacqueboutiers survolent les siècles

19 Nov Publié par dans Musique | Commentaires

C’était le jeudi 17 novembre 2016 à l’auditorium Saint-Pierre des Cuisines.

C’est toujours un grand plaisir de revenir à Saint-Pierre des Cuisines, en traversant la Garonne sur le Pont Saint Pierre, avec ce panorama si cher à mon cœur d’enfant de Toulouse, dans cet auditorium où j’ai entendu de si beaux concerts, (et où j’ai créé Femmes que j’aime, Anthologie de la Poésie féminine en France du XIème au XXème siècle, avec des musiciennes que j’aime), dans la plus vieille église du sud-ouest de la France (1).

D’y revenir dans le cadre du Festival Déodat de Séverac, un de mes musiciens préférés avec Gabriel Fauré.

D’y revenir pour un concert des Sacqueboutiers (2) qui ne cessent de me faire passer de magnifiques moments musicaux (tout comme les Passions).

J’ai d’abord laissé mon regard s’attarder une fois de plus sur les ogives de briques.

J’ai apprécié ensuite que sur le programme, Saint Pierre des Cuisines soit traduit en occitan Sant Pèire dels Coquins : cela m’a fait sourire, cet espèce de faux ami qui rapproche cuisine et coquin, -même si je sais que c’est une allusion aux petits artisans du quartier au Moyen-Âge,-moi qui apprécie autant les nourritures terrestres que spirituelles.

Mais les musiciens étaient déjà là, et, outre les Sacqueboutiers, j’ai reconnu Xavier Vidal, au violon et instruments traditionnels, Jodel Grasset-Saruwatari, au oud, nabulum, psaltérion (déjà apprécié la semaine précédente avec l’Ensemble Suonatori). Et bien sûr Renat Jurié (2), ce musicologue-baryton qui vit au quotidien sa passion pour les musiques occitanes, (que ce soit avec son compère le flutiste Jean-Pierre Laffite ou avec les Passions dans leur Cantem Nadal, Noël occitan (3), et la transmise à des générations de lycéens: il sait faire revivre des traditionnels comme Lo Comte Arnaud ou Dessus la nostras trilha, souvent d’anonymes, qui n’ont pas pris une ride.

D’emblée la musique m’a pris comme une mer, avec cette Chanson de la Croisade, déjà appréciée (mais ce n’est pas un hasard), sur le disque de Jordi Savall, « Le royaume oublié ».

Dès que les Sacqueboutiers « sonnent » de leurs étranges instruments, on remonte le temps vers des cultures si riches, même dans leurs aspects les plus martiaux, dont nous avons souvent tendance à oublier que nous sommes les héritiers : Jean-Pierre Canihac, cornet à bouquin, Philippe Canguilhem, chalemie, Daniel Lassalle, sacqueboute, Laurent Le Chenadec, bombarde ; sans oublier, Florent Tisseyre, dont les percussions sont aussi ingénieuses qu’au diapason des sacqueboutes.

Et nous avons découvert sur scène un très grand flutiste, Pierre Hamon (5), dont j’appréciais déjà les interprétations de traditionnels médiévaux, comme le Lai du Chèvrefeuille, le travail avec l’Ensemble Alla Francesca, mais aussi avec les Chanteurs d’Oiseaux. Lorsqu’il joue, cet homme-là semble souvent dans un rêve intérieur, comme s’il transcendait le temps.

jaufre

Alem Surre-Garcia qui a adapté Jaufré (4), ce grand roman occitan de chevalerie du XIIIème  siècle, est un excellent conteur, en occitan, épaulé par Pierre-Yves Binard, en français ;  celui-ci est aussi ténor, très à l’aise dans ce répertoire.

Pour illustrer musicalement ce chef d’œuvre, dans la tradition « Batalhas e Lanhadas » (batailles et lamentations), n’ont été choisis que quelques épisodes dans la profusion des aventures de Jaufré, en essayant de préserver l’essence même des grandes scènes de l’univers chevaleresque du roman : La Chevalerie, La Nature, La Terreur, L’Amour et La Fête.

Les musiques choisies par Jean-Pierre Canihac sont des plus grands troubadours de cette époque, Bertran de Born, Bernard de Ventadorn,  Girau de Bornèlh, encadrées par des pièces instrumentales des XIIIème et XIVème siècles, des Cantigas de Santa Maria, des chansons et danses anonymes de tradition orale.

tutti

Quand l’erba frescha, A l’entrada del temps florit, Quant ai lo mon consirat, Quant lo rius de la Fontana etc. : je suis toujours saisi d’amitié pour ces troubadours (ou ces trobairitz, même si ce soir il n’y a pas de femme sur scène), animés de cette foi d’amour, de cet élan qui fait « l’éternelle jeunesse des poètes » : ils sont toujours en fleurs, comme des arbres qui ne connaitraient pas l’automne et l’hiver, ni l’été, toujours le printemps. En cette fin de civilisation, en nos temps de plus en plus incertains, ils témoignent encore et toujours que les chant des hommes sont plus durables que leurs armées, comme l’écrivait Nazim Hikmet, le plus grand poète turc du XXème siècle qui passa la moitié de sa vie en prison et en exil, mais ne cessa jamais de clamer « son espoir à pleurer de rage d’un monde meilleur pour tous ».

Lors d’un rappel joyeusement enlevé, A l’entrada del temps clar, eya (6), avec tous les musiciens, Xavier Vidal entonnant une magnifique cornemuse faite d’une peau entière de mouton richement ornementée, Renat Jurié a fait reprendre le refrain par le public, et esquissé quelques pas de danse.

Une fois de plus, j’ai réalisé que ces musiques vivantes survolent les siècles, et qu’elles réjouiront encore nos descendants dans quelques siècles ; contrairement à certaines musiques contemporaines, très à la mode, sans mélodie, sans harmonie, sans âme, qui se veulent d’avant-garde mais ne survivront pas au XXIème siècle.

Ce soir-là, grâce aux Sacqueboutiers et à leurs invités, je me suis senti rajeunir de plusieurs siècles ; et je n’étais pas le seul.

Vivement que ce Jaufré d’anthologie soit enregistré et disponible !

Nous reviendrons danser A l’entrée du temps clair (printemps) Pour la joie retrouver avec la Reine qui a fait partout mander Qu’il n’y ait jusqu’à la mer Donzelle ni bachelier Qui ne s’en vienne danser En la danse joyeuse. Allez, allez-vous en jaloux. Laissez, laissez-nous Danser entre nous, entre nous.

E.Fabre-Maigné

18-XI-2016


Pour en savoir plus :

  • Renat Jurié sera honoré le Dimanche 20 novembre à 15h à la Cinémathèque de Toulouse pat la diffusion du film-documentaire « RENAT JURIE , dins la votz dels sègles » dans le cadre du festival Peuples et Musiques au Cinéma à la l S’en suivra un échange avec le réalisateur et le principal personnage…mais aussi un débat plus large sur le thème : « écologie, écologie humaine et pluralité linguistique et culturelle ».
  • C’est un très long poème du cycle arthurien, de près de onze mille vers écrit en occitan. On ne connaît pas le nom de son auteur, mais la langue laisse à penser que le poète était de Catalogne ou du sud du Languedoc.

Il décrit avec ferveur les aventures du chevalier Jaufré dont la mission principale est de vaincre le terrible Taulat qui a défié le roi Arthur à la cour de Cardeuil, en venant tuer sous son regard, un de ses chevaliers.
Combats, scènes d’aventures et d’amours, épisodes magiques et épreuves initiatiques… se  succèdent avec vivacité. Rien de convenu. La surprise est permanente, contretemps, coups du sort, coups de foudre…
Une société se dessine dans la trame romanesque, avec ses personnages nombreux, ses lieux, ses objets, ses mœurs et ses codes. Mais plus que tout, ce qui fait le bonheur et l’actualité de ce roman, c’est l’ironie souveraine qui naît de la distance complice que l’auteur entretient avec son héros, le preux Jaufré.

  • Cette chanson à danser a été composée par un troubadour limousin. Le texte, en langue d’oc, raconte qu’à « l’entrée du temps clair » la reine invite les jeunes gens à venir danser pour ressusciter la joie et montrer à quel point elle est amoureuse. On dit qu’il s’agit d’Aliénor d’Aquitaine.

 

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