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Les Maîtres d’Ingres au Musée Paul-Dupuy : l’adieu en beauté d’un Conservateur

25 Déc Publié par dans Arts plastiques | Commentaires

En l’absence remarquée des représentants de la Mairie de Toulouse, Monsieur Jean Penent, Historien et Historien de l’Art, Docteur en Histoire de l’Art de l’Université de Toulouse-Le Mirail, Conservateur en chef des musées Paul-Dupuy et Georges-Labit à Toulouse pendant 22 ans, a présenté à un public très nombreux sa dernière exposition : Les Maîtres d’Ingres… et autres dessins (XVIIème-XXème siècle)*.

On ne sait où donner des yeux, tant est riche la collection exposée de dessins toulousains et languedociens, néoclassiques et européens, sans oublier le fonds de l’Académie Royale et de l’Ecole des Beaux-Arts de Toulouse : de Guy François (av.1578-id.1650) à Marc Saint-Saëns (1903-1979), des plumes au lavis, des sanguines aux fusains, des paysages aux nus académiques, du portrait de Madame Rivalz (épouse de l’artiste) aux études d’Henri Martin pour les fameuses fresques du Capitole, en passant par la Vue de Vicdessos de Joseph Ingres…

L’on voit bien combien l’art de la peinture commence par le dessin, essentiel pour la technique, pour la formation de la main mais aussi du regard : « La peinture n’est pas bien difficile quand on ne sait pas…mais quand on sait ! » disait Edgar Degas. Cette exposition porte témoignage d’une époque révolue où l’on ne peignait qu’après avoir dûment copiés et admirés ces maîtres, avec la modestie de ne peut-être jamais pouvoir les égaler. Et l’on regrette que cette Ecole toulousaine n’ait pas survécu au XXIème siècle, qu’il ne soit pas à l’ordre du jour que le reste des richesses du cabinet des dessins et des estampes soit exposé pour le plaisir des amateurs d’art.

Après cette ultime exposition, Monsieur Jean Penent a pris sa retraite, tirant sa révérence. Durant sa longue carrière, il a accumulé une documentation personnelle « pour 2 vies de plus » ! Comme il n’est plus tenu au devoir de réserve, il aurait beaucoup de choses à nous raconter ; en tout cas, il part en ayant le sentiment de laisser inachevé la rénovation d’une des plus riches collections des Musées de France, sans savoir s’il aura un successeur, à une époque où l’on demande aux Conservateurs moins d’être des spécialistes et des chercheurs que des animateurs du Patrimoine. A l’écouter, on se prend à rêver d’un Club des anciens conservateurs originaires de Toulouse, exceptionnel en France, mais pas à l’étranger où le conservateur doit défendre les collections locales.

Mais heureusement, il va bien sûr continuer son activité d’écrivain et de Président de l’Académie occitane.

Né à Villeneuve-Tolosane, avec de nombreuses attaches familiales dans le Gers, il découvre très tôt l’Archéologie grâce à Louis Méroc (1904-1970) –grand préhistorien- qui avait ouvert un chantier de fouilles chez lui… Plus tard, le même Louis Méroc, puis Michel Labrousse (1912-1988) –titulaire de la chaire d’Histoire antique et romaine à l’Université de Toulouse- devenu un voisin tenteront de convaincre ses parents de lui faire abandonner ses études d’Histoire de l’Art, « sans débouchés selon eux » ! Mais il tiendra bon et aura sa licence d’Histoire.

« Une jeunesse folle d’oiseau sur la branche » l’a préparé à affronter les difficultés. Très jeune, il fonde deux revues culturelles, l’une avant son service militaire, militant pour la langue d’oc, et une autre après, consacrée à l’art régional.  A cette époque, il participe à la brève aventure de l’hebdomadaire toulousain d’actualité, L’Autan, dont le rédacteur en chef était Jean-Paul Delor, disparu très jeune.

En même temps, il est conservateur bénévole  du Musée du Vieux-Toulouse. Le siège de la société est, au cœur même de la vieille ville, en l’Hôtel du May, ancien hôtel particulier de la Renaissance. L’hôtel du May abrite aussi le Musée du Vieux Toulouse, créé par la société au moment de sa fondation, en 1904,  qui évoque l’histoire de la cité de l’Antiquité au XXème siècle ; la société possède aussi une bibliothèque et un important fonds d’archives.  Et pendant 20 ans, à la suite de René Calestroupat, Jean Penent se consacrera à la mise en valeur des collections de ce Musée par des articles d’Histoire de l’Art, des biographies et des monographies sur des peintres régionaux.

Durant toute sa carrière, Jean Penent a défendu l’organisation des Musées de Toulouse élaborée après la Libération par Raymond Badiou et mise en œuvre par Robert Mesuret et Jean Vergnet-Ruiz. Il se souvient avec émotion du premier (1905-1997), Professeur de Mathématiques au Lycée de Garçons (qui deviendra Lycée Pierre de Fermat à son initiative), Maire de Toulouse de 1944 à 1958 : cet homme de conviction et grand Résistant, au lendemain de la Libération, a réorganisé les Musées de Toulouse sur le modèle des Départements du Musée du Louvre. Par la suite, on a préféré un Musée des Arts décoratifs, et Jean Penent s’opposera avec succès, grâce à l’appui des associations toulousaines, à une tentative de dépeçage des collections graphiques.

Sa carrière de conservateur a commencé en 1981 à l’abbaye de Flaran (Gers), où il a organisé plusieurs expositions sur les sculptures médiévales et sur la

Jean Penent

peinture du Languedoc du XVIIème et du XVIIIème siècle. Il a poursuivi sa carrière de 1984 à 1989 au musée des Augustins de Toulouse, alors dirigé par Denis Milhau, en même temps que Madame Monique Rey-Delqué : il était responsable du département des peintures et sculptures ; il organisant deux expositions importantes Le Portrait toulousain du XVIIème et XVIIIème siècle et Toulouse et le Néoclassicisme.

Enfin, il a pris la direction du Musée Paul-Dupuy et Georges-Labit en avril 1990, à la suite de Robert Mesuret (1908-1972) et de Madame Jeanne Guillevic : il entreprend l’édition raisonnée des Catalogues des Collections et va valoriser le Cabinet des Dessins, dont les collections étaient depuis longtemps invisibles. Par ailleurs, il mène une politique d’enrichissement par des acquisitions concertées et suscite des dons de collections particulières. Il s’attache à la mise en lumière des grands artistes toulousains : Antoine Rivalz, Pierre-Henri de Valenciennes (né à Toulouse, comme son nom ne l’indique pas), François de Troy, Jean-Paul Laurens etc.

Le 12 décembre, deux jours avant son départ à la retraite, est paru le 3° catalogue des acquisitions depuis 2008, qui a donné lieu à sa dernière exposition ; il part avec le sentiment d’avoir accompli sa mission de Conservateur, même s’il regrette de n’avoir pas pu faire tout ce qu’il souhaitait, en particulier la publication du Catalogue des Dessins.

Sous sa direction, le Musée Georges-Labit a été refait de fond en comble sur une décennie, avec la création d’une Bibliothèque dans la maison du concierge au fond du jardin également refait, au bord du canal, et d’une salle d’animation. Des donations importantes ont enrichi considérablement le fond et plusieurs legs de collections d’art asiatiques de qualité sont en cours.

Rassemblant autour de lui de nombreux spécialistes dans des domaines très variés (la peinture et la sculpture mais aussi le dessin, l’architecture, les arts décoratifs, les textiles, l’Egypte et les arts asiatiques), il est l’auteur de nombreux articles et catalogues : La peinture de Toulouse et du Languedoc de 1590 à 1650 (Somogy, 2001) et Antoine Rivalz (1667-1735), le Romain de Toulouse (Somogy, 2004), Les Pyrénées des Peintres, gouffres, chaos, torrents et cimes avec Claire Dalzin, et (même s’il n’est pas cité dans les crédits) : Le Temps du caravagisme…Pour un total de 74 expositions rien qu’à Paul-Dupuy sur 22 ans ! Une exposition sur la peinture chinoise aux Jacobins et une à Chongqing sur l’art de la peinture midi-pyrénéenne du XVIIème au XXème siècle.

Passionné de Littérature et d’Histoire, son violon d’Ingres étant l’étude des Belles Lettres, en particulier de littérature occitane, il a participé à de nombreuses revues dont L’Auta, et Ménestral dont il a été le directeur.

Dernièrement, il a publié Occitanie-L’épopée des origines (éditions Cairn)**. Ayant parfaitement assimilé toute la littérature ancienne et moderne sur le sujet, il présente dans ce livre, à destination du large public, une synthèse inédite de l’histoire de la future Occitanie de l’Antiquité à l’An mil.

En 2012, il a commencé la publication aux Editions Lettres d’Oc, des œuvres de Pey de Garros (Lectoure vers 1530-Pau 1583), poète français d’expression occitane, protégé de Jeanne d’Albret, sympathisant de la Réforme, qui décrivit dans son recueil de Poesias gasconas (1567), les malheurs de la guerre ; et dont le Cant nobiau (Chant nuptial) est l’un des plus anciens spécimens en France d’une poésie littéraire d’inspiration populaire. Dans Les Eglogues, il se pose avec humour en Virgile gascon, faisant le parallèle entre Auguste et en Henri IV. Le 2° volume est en préparation.

Enfin, Jean Penent est Président de l’Académia occitania, qu’il a créée en 2008, avec Jean-François Laffont, Président de Convergencia occitana, et Jean Salles-Loustau, Inspecteur général de l’Education nationale. Le Président d’honneur est Pierre Bec, sommité reconnue, spécialiste de la littérature médiévale, ancien directeur du Centre d’Etudes médiévales de Poitiers. L’Accadèmia compte vingt membres, des universitaires, enseignants d’occitans, par forcément des linguistes mais aussi des personnalités intéressées par la langue et engagées dans la société, comme Muriel Batbie-Castell, professeur d’occitan et soprano.

Le principal objectif est la codification de l’occitan afin de favoriser l’enseignement comme une langue vivante commune à tous, colonne vertébrale des différents parlers locaux adaptés à la modernité. L’Académie se réunit une fois par mois, et son site est consultable en ligne***.

Concernant les Musées Paul-Dupuy et Georges-Labit, la question se pose de la transmission : la succession n’étant pas à l’ordre du jour, la sauvegarde des collections reste prégnante (la poignée XVIIème siècle de la porte du Musée ayant par exemple, il n’y a pas longtemps, disparu en plein jour). En tout cas, Jean Penent est libéré du poids de la responsabilité des collections, jour et nuit.

Il s’est effacé le 12 décembre avec un rapport d’activité et catalogue des acquisitions 2008-2012, l’exposition durant jusqu’au 12 mars 2013. Il laisse un des plus grandes collections d’artistes régionaux en pays toulousain, réalisant par sa politique audacieuse d’acquisition un des rêves de son prédécesseur Robert Mesuret.

La cascade de Garret, près de Bagnères dans les pyrénées centrales par Louise-Joséphine Sarazin de Belmont – cliché Patrice Lefort

 

Sa passion reste son pays natal, Toulouse, le Gers, et les Pyrénées avec leurs 3.000 mètres vénérés des alpinistes comme des poètes, tel le toulousain Marc Laffargue****:

Lacs miroitants, prés lumineux, lointains sommets,

Plateaux roses et bleus, monts fleuris de bruyères,

Bois sombres  sous les flots aveuglants de lumières,

Vous êtes la splendeur de mon âme à jamais.

(in Les montagnes-L’Âge d’or).

 

 

 

 

 

E.Fabre-Maigné
Chevalier des Arts et Lettres
26-XII-2012

* Les Maîtres d’Ingres… et autres dessins (XVIIème-XXème siècle) Musée Paul-Dupuy 13 rue de la Pleau 31000 Toulouse Métro Carmes Tél. : 05 61 14 65 50

www.musees-midi-pyrenees.fr/musees/musee-paul-dupuy/

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** Héritière des anciens peuples de la Méditerranée et de l’empire romain, l’Occitanie a connu, durant le haut Moyen Âge, plus de 40 rois et, avec les Guillelmides, des princes dont se réclament encore les dynasties modernes. Patrie des héros des chansons de geste et théâtre de leur exploits, soucieuse de tolérance religieuse et instauratrice de la « paix de Dieu », elle sera à la veille de l’an Mil – autour des duchés d’Aquitaine et de Gascogne, des comtés de Toulouse et de Barcelone, et du marquisat de Provence – le creuset d’une civilisation sur laquelle l’Europe d’aujourd’hui fonde encore ses valeurs. Cette somme devrait compter 2 autres tomes (jusqu’au XVIème siècle et jusqu’au XXème siècle).

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*** Acadèmia Occitana (Consistòri del Gai Saber) www.academiaoccitana.eu/

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**** Marc Laffargue (1876-1927). Poète, peintre, critique d’art, auteur d’études (Delacroix, Poussin, Lorrain, Corot). « Toulousain de Toulouse » qui défendit âprement, dans L’Auta d’octobre 1916, le Pont-Neuf, l’Hôtel-Dieu La Grave, menacés de destruction. Il fait partie de l’anthologie de Mr Arlet « Poètes toulousains de la Belle Époque » aux Editions Loubatières.

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M. Camboulives a lu, devant sa tombe, deux de ces poèmes : Ode aux quais de Toulouse, et Lorsque mon cœur mortel aura cessé de battre...

Le monument à sa mémoire financé par un comité de 75 membres et sculpté par Henry Parayre, installé dans le jardin devant les Augustins rue de Metz, a malheureusement disparu.

 

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