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Vers la musique de notre temps, mais à tout petit pas

20 Nov Publié par dans Musique classique | Commentaires

Bruno Mantovani direction avec Alain Billard clarinette basse

SCHOENBERG La Nuit transfigurée
MANTOVANI Mit Ausdruck
BARTÓK Le Prince de Bois, op. 13, Sz. 60

Avant tout commentaire sur le concert de l’ONCT dirigé par Bruno Mantovani, il y a lieu de se réjouir de pouvoir entendre enfin une programmation qui cesse de ronronner parmi les œuvres traditionnelles, jouées et rejouées jusqu’à la lassitude, voire l’écœurement.

Schoenberg (portrait)

Ainsi il était donné d’entendre La nuit Transfigurée de Schoenberg dans sa version pour grand orchestre à cordes, version sans doute inédite à Toulouse. Puis une œuvre de 2003, du compositeur Bruno Mantovani, en première audition Toulouse, ce qui est moins surprenant. Et enfin, pour la première fois de puis sa composition (1914-1916), une œuvre fondamentale de Bêla Bartók, son Prince de Bois.

Un public cela s’éduque, et ne se gave pas forcément des mêmes rengaines classiques, assurant la continuation de la suprématie tonale, alors que l’histoire de la musique a donné bien d’autres formes musicales, tout aussi passionnantes. À faire une civilisation qui remâche ses morts en aussi musique, on finit par appauvrir le public de demain et anesthésier celui d’aujourd’hui.

Aussi un fort préjugé favorable était acquis pour ce concert, un peu plus téméraire que la moisson habituelle.

Pourtant cette adhésion de principe avait ses limites. L’œuvre de Schoenberg date de 1899, et n’est pas la plus significative du compositeur. L’œuvre de Bartók date de presque cent ans, et on peut alors s’interroger sur le fait qu’elle n’est jamais été encore jouée ici. De plus un choix contestable pour une première audition, fait que ce n’est pas le ballet intégral qui sera joué, mais la suite d’orchestre, comme si on avait encore eu peur du public. Et comme cela était peu indiqué, le public, en toute bonne foi, aura cru avoir entendu l’œuvre entière, et donc repartira avec une idée faussée de l’œuvre. Le courage a donc eu ses limites.

Mais qu’en est-il de l’interprétation des œuvres proposées.

Schoenberg La nuit transfigurée

Cette œuvre du jeune Schoenberg, de 25 ans, est encore plongée dans son admiration antagoniste pour Brahms et Wagner, et dans le postromantisme triomphant (Mahler vient juste de terminer sa troisième symphonie il y a peu). Conçue comme un présent amoureux pour la sœur de son professeur Zemlinsky, Schoenberg écrit dans une grande fièvre créatrice, en moins de trois semaines, cet hymne à l’amour et à la tolérance amoureuse, ce chant passionné d’un seul souffle. Schoenberg se repose sur un texte du poète Richard Dehmel, son ami, et aussi un poète souvent mis en musique par Brahms disparu juste deux ans avant cette composition. Cette transfiguration de la fille-mère sous la lune blafarde a sans doute des échos ou Schoenberg semble dire qu’il pardonnera tout à l’avance à Mathilde. Cela ne sera pas le cas plus tard, et il poussera au suicide le futur amant de sa femme.

Mais pour l’heure cette partition faite pour un sextuor à cordes, puis élargie à un petit orchestre de chambre, puis à un vaste orchestre de chambre, deviendra après des débuts difficiles, la musique la plus jouée de Schoenberg, car frémissante et facile d’accès. La bonne idée du concert fut de faire dire par un grand récitant, Thomas Niklos, le texte en allemand de Dehmel, que Schoenberg suit fidèlement. Il fallait le programme pour les non-germanophiles pour se repérer.

La mauvaise idée fut de vouloir interpréter sans émotion cette musique débordante d’affects. Ce que l’on a gagné en transparence, on l’aura perdu en vertiges, car ainsi peu de transfiguration nous est donnée, et les soulèvements de la musique ont été aux abonnés absents. Quel dommage, car toutes les cordes ont sonné merveilleusement, avec justesse et profondeur. Elles n’attendaient qu’un chef d’orchestre impliqué et ne s’attachant pas exclusivement à battre la musique. Il fallait un romantique, il n’y avait qu’un sémaphore, à la tête certes bien pleine, mais au cœur sec.

Mantovani Mit Ausdruck

Il s’agit d’un hommage à Schubert dont certains des lieder les plus connus sont censés parcourir l’œuvre (Gretchen am Spinnrade, Die Forelle et Der Tod un das Mädchen, Erlkönig, In der Ferne).
Avouons qu’ils sont bien enfouis et cachés dans la partition, car pas une bribe de lied ne nous est apparue.

En sept « mouvements » Mantovani dit radiographier les lieder de Schubert en mettant en avant les éléments d’accompagnements du piano, obsessionnels souvent, dramatiques toujours. Mantovani va donc les développer en un concerto pour clarinette basse et grand orchestre: J’ai écrit dans une logique de prolifération, une idée énoncée par le soliste trouvant des échos ou des contrepoints multiples à l’orchestre.

« La substance musicale est tirée de Schubert », sans doute, mais l’œuvre pourrait à l’écoute rendre hommage à n’importe quel musicien, tant tout est crypté, masqué. Et la conception que Mantovani a de Schubert est noire et dramatique. Les orages de cuivre et de percussions n’orientent pas vers l’univers schubertien, mais rappellent les musiques contemporaines actuelles avec leurs effets à la mode d’orchestration. Le concerto n’est que le cheminement solitaire de la clarinette basse, avec en parallèle et sans dialogue apparent un orchestre qui fait ses gammes de musique actuelle. D’habitude lyrique Bruno Mantovani ici, dans une œuvre déjà ancienne de 2003, reste dans la virtuosité, ce qui n’est pas le meilleur hommage à rendre à Schubert.

Bartók Le prince de bois (A fából faragott királyfi,)

1914-1916, Le Prince de bois (opus 13), est un ballet-pantomime en un acte sur un livret de Béla Balazs, qui est également le librettiste du Château de Barbe-Bleue et du Mandarin Merveilleux. Il fut créé à Budapest le 12 mai 1917 à l’Opéra royal hongrois sous la direction de Egisto Tango qui demanda plus de trente répétitions, à la surprise de Bartók. Celui-ci fut encore plus surpris devant le succès inattendu de cette œuvre qui lui permit de représenter enfin son unique opéra auquel il tenait tant. Cette œuvre est bien le miroir jumeau du Château de Barbe-Bleue. Plus que la même couleur orchestrale (rutilements, chatoiements de l’orchestre), c’est par la vision pessimiste de la femme, forcément cruelle et futile, qu’ils se rejoignent. Pour Bartók l’homme et la femme sont séparés à jamais. Bartók liait dans son esprit Le Château de Barbe-Bleue, et le Prince de Bois :
« Je pensai tout de suite que, grâce au caractère spectaculaire (du Prince de bois), à ses actions variées, riches en couleurs et en événements, il deviendrait possible que mes deux œuvres soient représentées ensemble, dans la même soirée. Je crois inutile d’insister sur le fait que le ballet aujourd’hui m’est aussi cher que mon opéra. »

Étrange musique que celle de ce ballet qui mélange l’impressionnisme à la Debussy, à l’expressionnisme, et au grotesque. On passe du chatoiement genre l’Oiseau de feu à Petrouchka et sa marionnette ou à Chout de Prokofiev, voire déjà à des intonations du Mandarin Merveilleux. Il est presque impossible de lier ses univers si opposés. À l’époque Bartók est quasiment enfermé par la guerre en Hongrie, et la musique populaire lui est fermée, car il ne peut plus voyager hors de son pays. Aussi les deux châteaux du conte sont bien symboliques, comme la marionnette de bois qui remplace l’humain dans cette époque terrible, ce « cataclysme » écrira Bartók.

Si la nature semble libre et sauvage, les humains sont prisonniers des apparences et de leurs châteaux. C’est donc une œuvre grave, acerbe, amère. Bartók va vers la modernité et c’est une erreur de ne donner que la suite, qui ne met en avant que les aspects impressionnistes de ce ballet.

Certes le prince de Bois, si elle intrigue par sa modernité, n’est pas l’œuvre la plus réussie de Bartók, car mariant des choses trop antagonistes. Cette suite de 1931 adoucit trop l’œuvre originale et les discordances voulues. Bartók l’a voulu ainsi soit, mais à quand le ballet entier ?

L’orchestre n’a pas eu les 30 répétitions de la création, mais il s’en tire avec magnificence et restitue les timbres bartokiens avec fidélité et richesse. Là encore, mais moins que pour Schoenberg, le manque d’engagement du chef d’orchestre ne nous donne à entendre qu’une lecture transparente et appliquée, mais non passionnée de cette musique. Or elle est indispensable pour faire vivre ardemment ce conte. Boulez savait le faire tout en respectant la modernité de l’écriture.

Pour conclure ces remarques un peu désabusées, il faut dire que grâce à un orchestre sonnant supérieurement, ce fut quand même un bon concert, permettant de découvrir des œuvres souvent en première audition. Il ne manquait à cet orchestre en majesté qu’un grand chef. Chef d’orchestre est un métier différent de celui de compositeur, et pour un Mahler, un Boulez, combien de tâtonnements comme Stravinsky lui-même. Cela s’apprend longuement. Bruno Mantovani a suffisamment de talent et a encore le temps de comprendre que l’ONCT n’est pas l’ensemble Intercontemporain et que les œuvres romantiques sont des œuvres romantiques.

Gil Pressnitzer

 

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