THOMAS DUNFORD & THEOTIME LANGLOIS DE SWARTE: THE MAD LOVER
Le 17 avril en l’Eglise Saint Jérôme de Toulouse, pour clore en beauté leur saison 2025-2026, les Arts Renaissants (1) ont invité deux musiciens parmi les plus talentueux de la nouvelle scène musicale baroque, Thomas Dunford (2), luthiste, et Théotime Langlois de Swarte (3), violon: ceux-ci ont puisé dans le répertoire anglais de la fin du XVIIIᵉ siècle pour nous conter l’histoire du « Mad Lover », un amant inconsolable promenant ses rêves et son désespoir dans les rues de Londres.
Avant que les lumières de la nef ne s’éteignent, un de mes voisins expliquait doctement à son jeune fils: « Il n’est pas étonnant que Théotime Langlois de Swarte soit attiré par cette musique anglaise si profonde, puisque son prénom, en grec ancien « celui qui honore Dieu » a une dimension spirituelle forte et qu’« Anglois » est l’orthographe ancienne du mot « anglais. » Il aurait pu ajouter: « Et il est noir de cheveux » (swarte en flamand…)
Dès le premier morceau, le public est sous le charme de cette musique si raffinée, les virevoltes du violon au son très pur sont très oniriques et ma jeune voisine au visage angélique a fermé les yeux comme emportée dans un rêve intérieur.
Même si l’acoustique du lieu (mais elle perdrait grandement à être sonorisée) sied mieux au violon qu’au luth, ces deux instruments s’associent ici dans une vision très intime de la musique baroque anglaise au tournant du XVIIIe siècle, autour du thème de la folie amoureuse.

A mi-chemin entre musique savante et populaire (ce qui a sans doute séduit Jean-Marc Andrieu), le programme propose des œuvres arrachées à l’oubli.
Outre les frères Eccles (dont le père quaker fanatique, pourtant compositeur, leur interdissait de s’adonner à leur art, mais ils ont eu bien raison de passer outre), les frères Purcell père et fils, et Joan Ambrosio Dalza (un luthiste) avec une Calata, danse populaire italienne des XVe siècle rapide et dansante mise au goût du jour par des musiciens de cour comme souvent, le programme fait la part belle à Nicola Matteis avec une Sarabande amoureuse, diverses Bizarreries sur la vieille Sarabande, une pure Chaconne, une Aria burlesque, une Gigue au génie turc, etc. Sans oublier une Folia bien sûr, (plus connue sous le nom de Folies d’Espagne) clin d’oeil à l’immense popularité de cet air illustré par les plus grands compositeurs de l’époque baroque: Bach, Corelli, Marais, Vivaldi, Geminiani… de Nicola Matteis père, un autre de ces musiciens italiens établis à Londres, resté dans l’ombre (contrairement à Haendel), jusqu’à ce que le duo de ce soir ne le remette à l’honneur.

Le luthiste joue la basse continue de multiples manières aux dynamiques différentes, ce qui permet au violoniste de donner libre cours à une expression musicale presque brute des émotions d’un musicien en quête de survie grâce à son art, dans une période sombre et dure de l’Histoire de l’Angleterre.
Et une improvisation à l’archiluth donne la mesure de son talent.

Je ne sais pas si Théotime est aimé de Dieu ou si les fées se sont penchées sur son berceau, en tout cas il semble né avec un violon en main qu’il fait parler comme une voix humaine; et celui qu’il joue, un Carlo Bergonzi de 1733, en a une magnifique.
Et comme chez tous les grands interprètes, même les silences sont encore de la musique.
En tout cas, les anges musiciens de Saint-Jérôme ont l’air ravis, et même la bergère et son mouton sur le bas-relief à droite du chœur.

Curieusement la fumée sur la coupole au-dessus de l’autel et du tableau de Guillaume Lethière, « L’allégorie de la Croix » (1788) devient rose et l’humeur chagrine de certaines compositions vire au mode enjoué.
The Mad Lover pourrait être l’histoire d’un violoniste itinérant de l’époque d’Eccles, parcourant avec un luthiste les rues et les cours. Et ce violoniste oscille mélancolie et désespoir, espoir et folie.
Le poème original d’Alexander Brome, pour le moins médiocre, qui a servi de prétexte à une tragi-comédie de John Fletcher, est largement transcendé par l’écriture musicale de John Eccles qui en a créé une pièce de quelque trois minutes « au caractère éminemment sensuel avec une émouvante alternance du majeur et du mineur. »
J’ai connu l’amour, les dettes et la boisson,
pendant tant d’années ;
et ces trois fléaux suffisent amplement, pourrait-on croire,
à supporter pour un pauvre mortel.
C’est l’alcool qui m’a fait tomber amoureux,
et l’amour m’a endetté.
Et bien que j’aie lutté sans relâche,
je ne parviens pas encore à m’en sortir.
Seul l’argent peut me guérir
et me délivrer de toute ma souffrance ;
il paiera toutes mes dettes
et lèvera tous mes arriérés.
Et ma maîtresse, qui ne peut me supporter,
m’aimera encore et encore,
alors je replongerai dans l’amour et la boisson pour toujours.
En rappel, les musiciens ont fait chanter le public sur John Come and Kiss Me William Byrd
En second rappel, Yesterday, magnifique chanson de Paul McCartney, au chant et à la guitare acoustique, accompagné en son temps par un quatuor à cordes, mondialement connue. Il s’agit d’une ballade mélancolique, typiquement britannique, ayant pour sujet une rupture amoureuse: sur un ton nostalgique, le chanteur regrette le temps où lui et sa bien-aimée étaient ensemble, avant qu’elle ne le quitte. Parfaitement en accord avec le thème du Mad Lover.
Et le public est ravi de la chanter a cappella accompagnés par ces deux stars de la musique baroque.

Merci encore à Jean-Marc Andrieu et aux Arts Renaissants de nous avoir régalé une fois de plus. Nul doute que la prochaine saison le fera aussi.
Photographies © Monique Boutolleau / Les Arts Renaissants 2026.
CIAO GIORGINA d’ALEXIS PALAZZOTO
Giorgina, en argot italien, c’est le surnom que l’on donne à l’accordéon, « le piano du pauvre ».
Ce spectacle musical et théâtralisé dans lequel Alexis Palazzotto (4) incarne plusieurs personnages au service d’une narration qui intègre un large répertoire musical, allant de la bourrée auvergnate à la musique classique, en passant par la valse musette, la chanson, le blues et ses propres compositions.

Il entremêle les destins croisés des migrations italiennes, des moments phares de la vie de l’accordéon, et l’histoire personnelle de l’artiste, virtuose de l’instrument sous toutes ses déclinaisons.
Démontant l’accordéon au sens propre comme au figuré, et lui parlant (!),

il parcourt le répertoire des musiques du monde (en particulier celles du bassin méditerranéen) et tout en tiré-poussé, il évoque les chemins migratoires des exilés italiens du XXe siècle dont furent aussi ses ancêtres.

© Philippe Vauchelle
N’oublions jamais qu’entre les années 1860 et 1960, environ 27 millions d’italiens sont partis sur les routes et ont traversé les mers, et qu’ils ont enrichi les pays qui les ont accueillis par leurs savoirs et leur travail. Dans leurs maigres bagages ils emportaient souvent leur accordéon.
Je me rappelle Giuseppina, une vieille dame hospitalisée en Gériatrie, dans la cour Saint Joseph de l’Hôpital La Grave, qui pleurait en écoutant l’accordéon de Didier Dulieux, autre grand accordéoniste, bouleversée parce que « son papa était venu à pied d’Italie avec une valise à chaque main et son accordéon sur le dos qui l’obligeait à se tenir droit et à ne pas regarder derrière lui; quand il avait envie de pleurer, il s’asseyait sur ses valises et il jouait des airs de son Piémont natal. »

Et je me souviens de mon vieux copain Léo Ferré qui chantait le « piano du pauvre » et Mister Giorgina:
Tu joues, tu joues d’l’accordéon dans un bistro qui n’a plus d’nom
Tell’ment les gens sont habitués à y danser, à y danser
La comparsita que tu leur joues toutes les nuits
Pour un salaire qui fait pas d’bruit
Car ton métier, c’est d’faire danser, c’est d’faire danser…
Alexis Palazzotto est non seulement un passeur de mémoire mais aussi un vendangeur de musiques populaires captivantes avec lesquelles il nous enivre.
HÔTEL ROMA DE PIERRE ADRIAN

Qui aime l’Italie connaît Cesare Pavese, un grand poète du XXᵉ siècle partagé entre lyrisme et pessimisme, chantre du Piémont et de Turin-Torino la royale, auteur-traducteur éminent, reconnu par ses pairs mais habité de grandes ombres au point de se donner la mort. Cet intellectuel bourreau de travail était capable de porter délicatement dans ses mains une hirondelle tombée du nid dans une rue de Turin jusqu’au dernier étage et au toit d’un grand immeuble pour lui permettre de s’envoler.
Pierre Adrian a voulu mettre ses pas dans ceux de l’auteur du Bel été, de La lune et les feux, d’Avant que le coq chante, entre autres, mais qui n’a jamais pu se résoudre au Métier de vivre et savait que La mort viendra et (qu’)elle aura (s)es yeux.
Dans Hôtel Roma de Pierre Adrian (5) la suite du « piéton de Turin », on déambule du Caffé Elena piazza Vittorio Venetto et du Caffé Firo piazza Carlo Alberto (ah ! le délicieux sabayon tiède !) jusqu’à Brancaléone (village de Calabre) où l’écrivain a été reclus par le régime de Mussolini en passant par la maison familiale à Santo Stefano Belbo dans les Langhe, La maison des collines.
Annie Ernaux a écrit: « Lire Pavese, c’est être à la terrasse d’un café, en été, les voitures défilent, la peau des femmes scintille lointainement, on ne sait plus depuis combien de temps ont est là, ni pourquoi, mais on ne voudrait pas être ailleurs(…) »
Le ciel sera limpide.
Les rues s’ouvriront
sur la colline de pins et de pierre.
Le tumulte des rues
ne changera pas cet air immobile.
Les fleurs éclaboussées
de couleurs aux fontaines
feront des clins d’œil
comme des femmes gaies.
Escaliers et terrasses
et les hirondelles
chanteront au soleil.
Cette rue s’ouvrira,
les pierres chanteront,
le cœur en tressaillant battra,
comme l’eau des fontaines.
Ce sera cette voix
qui montera chez toi.
Les fenêtres sauront
le parfum de la pierre
et de l’air du matin.
Une porte s’ouvrira.
Les tumultes des rues
sera le tumulte du cœur
dans la lumière hagarde.
Tu seras là – immobile et limpide.
PS. Le sabayon (de l’italien zabaione) est une spécialité culinaire italienne, aux vertus énergétiques, à base de jaune d’œuf auquel un produit (du marsala par exemple) a été ajouté.
Pour en savoir plus :
Sous la direction artistique de Jean-Marc Andrieu, Les Arts Renaissants organisent chaque année six concerts dans des lieux prestigieux et atypiques du centre-ville toulousain (Eglise St Jérome, Auditorium St Pierre des Cuisines…) Fondée par Xavier Darasse, l’association a initié les Concerts au musée, concept alors inédit en France, au musée des Augustins en 1982. La saison accueille récitals, musique de chambre et petites formations. Interprètes célèbres et jeunes talents sont invités à s’y produire. D’abord consacrée aux musiques anciennes, la programmation s’ouvre progressivement à un répertoire plus récent et aux musiques du monde, avec toujours le même souci d’exigence et de qualité.
Le programme de la saison 2025-2026 nous met déjà l’eau à la bouche !
2) Thomas Dunford né à Paris en 1988, a découvert le luth à l’âge de 9 ans. Il a poursuivi ses études au Conservatoire de Paris où il a obtenu un premier prix à l’unanimité dans la classe de Charles-Édouard Fantin, puis à la Schola Cantorum de Bâle avec Hopkinson Smith.
Il donne des concerts dans le monde entier. Il est régulièrement invité à jouer ou à diriger de nombreux ensembles et orchestres parmi lesquels on peut citer Les Arts Florissants, l’Academy of Ancient Music, La Cappella Mediterranea, Pygmalion… Il dirige aussi depuis 2017 des productions à l’Opéra Lafayette à Washington. En 2018, il a créé son propre ensemble, Jupiter, né de la rencontre et de l’amitié avec de jeunes et brillants musiciens de sa génération.
Son grand éclectisme l’a amené à jouer des musiciens d’horizons très différents comme Keyvan Chemirani, percussions, d’une grande famille de musiciens iraniens.
3) Théotime Langlois de Swarte s’est imposé comme l’un des violonistes les plus en vue de sa génération, tant sur instruments modernes que baroques. Soliste recherché, chambriste engagé, récitaliste raffiné et chef d’orchestre en pleine ascension, il mène une carrière internationale au rayonnement fulgurant. Son talent a été salué par de nombreuses distinctions, dont le prestigieux Diapason d’or de l’année 2022 pour son enregistrement des concertos de Vivaldi, Locatelli et Leclair (Harmonia Mundi). Il a également été nommé « Ambassadeur de l’année » par le Réseau européen de musique ancienne (REMA).
4) Alexis Palazzotto
https://www.surlapeaudumonde.com/ciao-georgina/
5) Hôtel Roma de Pierre Adrian – Editions Folio
