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Rencontre avec Lucile Hadzihalilovic, réalisatrice du film « Evolution »

02 Avr Publié par dans Cinéma | Commentaires

Il en aura fallu du temps pour que « Evolution », le nouveau film de Lucile Hadzihalilovic, se tourne et soit en salles… en encore, très peu de salles. Il n’est jamais bon d’être trop impatient de voir un film, qui satisfait rarement nos nombreuses attentes. Pas là ! « Evolution » est juste le meilleur film français que j’ai pu voir en 2016, « Les premiers, les derniers » étant belge. L’histoire, l’enfance, la photo, le son : que ça fait du bien d’immerger dans ce conte, pourtant si inquiétant, où on ne comprend pas tout, où on doute à chaque instant de ce que l’on ressent. Une expérience sensorielle rare, et belle !

Lucile Hadzihalilovic était présente à Toulouse pour discuter avec le public, l’occasion pour moi de discuter de ces choix.

Retrouver « Les films que j’aime » de Lucile ici.

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Copyright : Versatile Mag

Je voudrais savoir la toute première idée à l’origine du film

L’embryon du projet était un hôpital où une mère emmène son fils adolescent juste avant qu’il ne commence à grandir trop, pour le garder en quelque sorte, éviter qu’il change peut-être, ou pour le remplacer par un autre. A la démarche de la mère, j’ai développé les angoisses de l’enfant sur les manipulations et la transformation du corps, une espère de gestation-pénétration. L’océan est venu en dernier.

L’eau était aussi importante dans « Innocence » où certaines répliques sont aussi semblables. D’où vient cette obsession pour les seringues, présentes depuis « La Bouche de Jean-Pierre » ?

Cela vient peut-être du fait que mes parents sont médecins, ils faisaient eux-mêmes nos vaccins. Je relie les seringues à l’enfance. Un médecin qui va faire une piqûre est un geste familier pour moi, et à la fois c’est un élément sur lequel on peut beaucoup délirer. Je ne sais pas bien pourquoi la biologie m’intéresse autant, mais c’est toujours une biologie déviante et délirante. Dans « Innocence », l’idée est simplement effleurée, mais j’aime penser que l’Homme n’est pas la seule espèce vivante sur Terre aussi évoluée. C’est une perspective à la fois terrifiante, excitante et passionnante.

Le choix de Manu Dacosse en chef opérateur et pourquoi ne pas avoir retravaillé avec Benoit Debie ?

Je lui avais proposé mais il ne pouvait pas. Le projet l’intéressait car il y avait des choses à faire à l’image mais il est très très demandé. Comme il a beaucoup de projets, il a souvent ce souci d’emploi du temps qui change, des projets qui se décalent. C’est très difficile d’être sûr à l’avance qu’il va vraiment être là car il peut choisir tellement de beaux projets. En plus, jusqu’à 4 mois avant le tournage, je n’étais pas sûre qu' »Évolution » allait se faire. Je disais à tout le monde qu’on allait tourner mais je ne pouvais pas le garantir à Benoit. Mais je ne suis pas du tout déçue de ne pas avoir pu travailler avec lui car j’ai eu Manu Dacosse qui est un jeune Benoit Debit je trouve (rires). Ils sont un peu de la même famille. J’ai repéré Manu grâce au film « Amer », après avec « L’Étrange couleur des larmes de ton corps » et le film de Fabrice du Welz, « Alleluia ». J’ai trouvé « Amer » magnifique, il y a plein de choses différentes, des éclairages très colorés, de l’obscurité, des séquences de jour, de la lumière naturelle. On peut voir toute une palette chez lui. L’idée de travailler avec lui est venu de ce film. Je l’ai rencontré, il est très sympathique et on a fait ensemble le court-métrage « Nectar », et on a fait « Évolution » du coup. Je suis très heureuse de notre nouvelle collaboration.

Quelles consignes lui avez-vous dites car c’est votre premier film en numérique ?

Manu n’était pas là durant la phase d’écriture parce que le financement a pris des années. Il a lu le scénario à peu près dans sa forme terminée, et on s’est mis d’accord sur des principes. Avoir travaillé ensemble sur « Nectar » nous a permis de nous connaître et de voir qu’on était d’accord sur certaines choses, qu’on avait la même sensibilité, comme l’idée de tourner en lumière naturelle, ne pas utiliser de projecteurs, de faire en scope des plans fixes. On avait très peu de temps et de moyen, on ne pouvait pas faire de steadycam et encore moins de grue. On suivait le scénario, on n’avait pas de storyboard. En fonction des décors, je faisais de petits croquis, un petit découpage, quelque chose de très très schématique, et Manu proposait des cadres.

La scène où l’infirmière lui demande s’il peut garder un secret, où l’image est très réduite semble être tournée en pellicule.

On a rajouté aussi un peu de grain à l’étalonnage, et puis c’est aussi le choix de la matière des décors, des murs. Sur la matière même de l’image, ça me faisait très peur de tourner en numérique. Comme le film est onirique il était important pour moi d’avoir de la matière dans l’image, pas quelque chose de trop défini. Pour moi, le numérique c’est vraiment le réalisme, cette image tellement nette, tellement définie, tellement froide, on a essayé de travailler ça autrement en ajoutant de la matière, des expositions. Je suis vraiment contente de ce qu’il a réussi à faire. A l’étalonnage, on a encore complété ces directions.

Le numérique a-t-il été imposé ?

On s’est retrouvé à tourner en numérique alors que je voulais vraiment le tourner en 16 mm. C’était un petit peu plus cher, mais ce n’était pas tellement ça. On était sur cette île et il aurait fallu que quelqu’un tous les jours aille envoyer les rushes en Espagne ou en France. On les aurait vus avec plus de difficulté. Et en pellicule, on aurait mis plus de temps pour tourner. Pour ces deux raisons, on a décidé d’abandonner la pellicule. Ce n’était pas imposé mais on aurait eu moins de temps de tournage, alors je me suis dit qu’il ne valait mieux pas.

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Et avec l’ingénieur son ? parce que son travail est tout aussi fantastique.

Merci beaucoup, cela me fait très plaisir que vous parliez du son. Comme ça allait très vite sur le tournage, je lui avais demandé de faire des sons seul sur les décors, surtout quand on était à Lanzarote. Il n’a pas vraiment eu le temps d’en faire, c’était un peu dommage. On a surtout travaillé le son au montage, il y a une monteuse son qui a fait un énorme et super travail. L’idée était que le son devait être assez mental et qu’il devait refléter les émotions de l’enfant, et pas forcément un son réaliste dans le sens un plan = un son. C’était vraiment donner le sentiment émotionnel de l’enfant, pas forcément avec de la musique. Au début, je pensais ne pas mettre du tout de musique et ne faire que du son design en utilisant du son réel. On a travaillé sur des sons réalistes. Si on enregistrait la mer, on obtenait un bruit blanc, inutilisable. La monteuse son a dû recréer toutes les vagues. Elle a fait un énorme travail sur la mer. Les gens ne le savent pas et n’en rendent pas compte mais les vagues sont toutes construites. On s’est dit aussi que ce serait bien d’utiliser les éléments de cette île comme le vent, l’eau, des bruits de transformateurs aussi. C’est quelque chose que j’ai fait dans mes autres films. Il fallait faire des sortes d’effets, mais pas des effets comme il y en a dans les films fantastiques ou d’horreur, ni avec des choses électroniques, mais des sons réels, travaillés pour accentuer des choses, faire des nappes pour travailler ces choses. Il y a eu la couche de musique, on n’avait pas tous les sons au moment du montage image, et la monteuse a réclamé de la musique pour monter. Au début, j’étais très réticente, puis je me suis prise au jeu. J’ai cherché des morceaux et ça marche très bien. On a trouvé un morceau aux ondes Martenot un instrument acoustique inventé à la fin des années 20, utilisé par Messiaen entre autres. On n’avait pas les droits mais il marchait tellement bien que j’ai été à la poursuite de ce son-là. J’ai coincé le musicien pour qu’il fasse un morceau similaire. Il y a des bouts de musique avec un thème qui revient, un thème au son un peu étrange et un peu mélancolique. Ça me plaisait que ce soit un instrument peu connu : c’est un monde particulier donc c’est bien que le son soit différent.

La part du film qui se décide au montage ?

Le film se crée beaucoup au montage.

Comme vous avez peu tourné, je suppose qu’il y a peu de chutes…

Tout à fait. En fait, j’ai écrit le scénario, et il y a eu pas mal de versions. Sylvie Pialat ma dit que l’on n’aurait jamais plus que tant d’argent, qu’on ne pourrait pas tourner tout ce qu’il y avait dans le scénario. Si je coupais, Sylvie s’engageait à le faire. J’ai donc coupé plus d’un tiers du scénario, ça a changé pas mal l’histoire, pas le fond mais anecdotiquement l’histoire. C’était quand même 6 mois avant le tournage. On s’est débarrassé au montage des traces d’une ancienne version. Mais surtout le montage devait créer des continuités émotionnelles, comme toujours, et de trouver un rythme aussi. Il y a une séquence coupée qui changeait les choses narrativement mais c’est tout, elle n’était pas très intéressante.

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Combien de temps pour écrire, tourner et monter ?

Pour l’écriture c’est très difficile de répondre à cette question car j’ai écrit au fil des années. Le tout début de ce projet, je l’ai écrit avant Innocence, l’histoire de la mère qui emmène son fils à l’hôpital. Après je suis partie sur « Innocence », j’ai laissé tomber le projet pendant plus de deux ans, j’y suis revenue et après on a mis à peu près huit ans à financer le film. Sur ces huit ans, il y a des moments où je n’ai rien écrit. J’ai eu un autre projet qui ne s’est pas fait entre temps mais on a fait pas mal de versions, j’ai beaucoup écrit. Comme je suis partie d’émotions, de sensations, de sentiments et pas d’une histoire, c’est passé par plein de méandres pour écrire une histoire. On en a vraiment raconté une avec plein de choses qui ne sont pas dans le film et que l’on s’est racontées avec ma scénariste, avec qui j’ai travaillé durant les trois dernières années environ. C’est très difficile de dire combien de temps l’écriture a nécessité mais ça a été des versions successives sur pas mal d’années.
Le tournage a duré 25 jours et on a monté pendant 4 mois l’image, et le son c’était différent. La monteuse son est espagnole, elle avait une façon très particulière de travailler, elle a pris beaucoup de temps. On a commencé à travailler très tôt, et le travail a duré 3 mois.

De nombreuses années séparent vos deux longs-métrages.

Oui, à cause du financement d' »Évolution ». Plusieurs fois, j’ai cru qu’on allait tourner dans les 6 mois à venir. J’ai eu un autre projet qui ne n’est pas fait. A un moment je voulais vraiment tourner quelque chose alors j’ai fait ce court-métrage, « Nectar ». C’est un luxe de pouvoir faire un court-métrage car ça prend beaucoup de temps. Voilà pourquoi je n’en fais pas beaucoup. Et à plusieurs reprises, j’ai cru que le tournage d’ »Évolution » allait se faire…

Pensez-vous que ce soit lié au fait que ce soit un film de genre ? Je pense que vous êtes la seule à en faire en France, ou alors les Français les font à l’étranger.

Je pense que le problème est double : « Évolution » est un film de genre et aussi un film d’auteur. Pour les spectateurs du genre, ce n’est pas assez commercial, pas assez horreur, frontal, explicatif. Le fait que ce soit un film de genre m’a effectivement beaucoup desservie pour le cinéma d’auteur, alors que je penserais que ça aiderait justement parce qu’il n’y en a pas beaucoup et que c’était un moyen de mettre une étiquette par rapport à Innocence qui était plus inclassable. Là, je peux dire que c’est un film fantastique ou de science-fiction. On m’a dit à de nombreuses reprises que les films de genre ne sont pas considérés comme quelque chose de sérieux. Le financement a été difficile car je n’ai jamais eu le CNC avec ce projet malgré plusieurs présentations. « Évolution » est aussi un film d’auteur et dans le circuit du film d’auteur, on n’arrivait pas à le financer parce que les gens ne comprenaient pas. Ceux qui ont mis de l’argent dans le film sont Canal +, Wild Bunch, pas le CNC.

La scène la plus difficile à tourner ?

Probablement la scène où ils sont enlacés ensemble sous l’eau. C’était très difficile parce qu’il fallait qu’ils arrivent à se mettre en position, à la tenir, au bon endroit avec les bons déplacements, la bonne lumière.

On ne sait jamais si cette infirmière est bienveillante ou malveillante…

Cela me fait plaisir que vous disiez ça.

L’interview s’est faite entre 6 yeux, je rajoute les liens des rencontres faites après la mienne, à savoir celle de notre Maxounet nationale dans aVoir aLire,  et celle de Frédéric pour Versatile-mag.

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