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Philomena et Ida, deux femmes et deux films qui sortent de l’ordinaire

08 Mar Publié par dans Cinéma | Commentaires

En ces temps où le sociétal remplace volontiers le social comme mode de gouvernement, où l’on voit resurgir des comportements manichéens à gauche comme à droite, d’un côté des « bouffeurs de curé » confondant laïcité et laïcisme, religion et inquisition, de l’autre des « chevaliers de l’ordre moral » retrouvant leurs bonnes vieux préceptes rétrogrades et leurs jugements péremptoires, il est réjouissant de voir deux films qui peignent deux femmes sortant de l’ordinaire face à leur spiritualité, dans un jeu d’actrice remarquable et un langage cinématographique réjouissant.

Philomena d’abord, une excellente réalisation de Stephen Frears, incarnée par une Judi Dench habitée, raconte « l’extraordinaire histoire d’une femme ordinaire ». Philomena Lee, adolescente naïve dont le seul péché fut de tomber enceinte hors des liens sacrés du mariage, « mise à l’écart » dans un couvent par une société irlandaise sous le joug de l’Église catholique, a élevé pendant trois ans son petit garçon tout en travaillant à la buanderie. Puis, comme pour des milliers d’autres « femmes déchues », ces « filles-mères » dont l’enfant était illégitime, elle a du se résigner à le voir disparaître, « vendu » à des riches américains en mal d’enfant, comme cela se faisait couramment à l’époque (pas seulement dans l’Espagne franquiste ou dans les dictatures d’Amérique du Sud). Sur le tard, ayant refait sa vie, elle a voulu retrouver sa trace, au risque de perdre sa foi et ses illusions. En fait, c’est l’histoire d’un être humain remarquable au courage exceptionnel et dont le pardon a de quoi rendre humble*. Entre temps, elle aura découvert le monde moderne de l’Amérique et l’amour homosexuel de ce fils perdu, ce à quoi elle n’était nullement préparée.

Judi Dench  - Philomena

Reste ce sentiment de colère contre un détournement sordide de la religion, celui dont on parle beaucoup ces derniers temps, à juste titre, car « sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur », disait le Figaro de Beaumarchais. Et libérer la parole, c’est souvent libérer les êtres.

Ce qui ne doit pas faire oublier les nombreux religieux et religieuses anonymes qui se dévouent pour les plus défavorisés, comme les Petites Sœurs des Pauvres dans les pays sous-développés, mais aussi en Europe, en Toulouse en particulier, avec les Franciscains ou les prêtres de la Mission catholique italienne pour les sans-papiers par exemple. 

Lady Judi Dench, reconnue pour son talent au théâtre notamment au sein de la Royal Shakespeare Company, célèbre pour sa participation aux derniers James Bond, est remarquable une fois de plus, comme dans Chambre avec vue de James Ivory, ou Orgueil et préjugés, d’après le roman de Jane Austen.

D’un point de vue esthétique, les images sont magnifiques: la campagne irlandaise comme la ville de Washington sont superbement filmées, les éclairages sont somptueux et le film est un plaisir à regarder avec une palette de couleurs riches et chaudes.

C’est un tout autre registre avec Ida, le drame réalisé en 2013 par Pawel Pawlikowski: Agata Trzebuchchowska, pour son premier rôle, interprète une jeune orpheline élevée au couvent que la Mère supérieure envoie rencontrer une tante pour le moins non-conformiste, avant de prononcer ses vœux.  Point de départ d’un road-movie (comme on disait aux USA) à travers la Pologne des années 1960, où la novice, dans tous les sens du terme, découvrira qu’elle est juive, que sa famille a été massacrée pour lui voler sa ferme, que sa tante était procureur de la République dans le Parti communiste polonais des années 1950, et qu’on la surnommait « Wanda la Rouge » quand elle condamnait des sociaux-traîtres au nom d’un idéal depuis longtemps obsolète; ce qui fait beaucoup pour une jeune femme tout juste sortie de l’enfance!

Dans ce pays gris et gelé, les jeunes gens, qui ressemblent aux ados de Milos Forman dans Les Amours d’une blonde, s’ennuient dans des hôtels tristes aux sons de tubes des sixties; mais Ida va découvrir la sexualité dans les bras d’un jeune saxophoniste fan de John Coltrane, qui ne peut, honnêtement, lui offrir de perspectives d’avenir idyllique. Au final, ayant vu la médiocrité et l’abjection dont le monde est capable, elle reviendra au couvent, puisque là, au moins, elle se sent en sécurité et ne se pose pas de questions.

Ida de Paweł Pawlikowski

Reste une jeune femme à la beauté virginale qui irradie un film où le noir et blanc devient photographie à la Doisneau ou à la Salgado. Cette lumière manichéenne, c’est bien celle de ce pays, à la fois si près et si loin de nous, qui semble n’avoir pas changé malgré l’effondrement du mur de Berlin.Pour être allé jouer au festival de international de Théâtre étudiant de Wroclaw à la fin des années soixante, je n’ai pas été dépaysé par ce clair-obscur des forêts sombres trouées d’éclats de soleil comme par un projecteur. A l’époque, on disait qu’un bon éclairagiste pouvait faire de la couleur sans gélatines (filtres de couleurs), avec des spots blancs, suivant les préceptes du maître en la matière, François-Eric Valentin**, disparu en 2012. Le travail de l’éclairagiste est de créer une lumière aussi essentielle au comédien et au public que le soleil l’est à l’homme dans la vie de tous les jours, disait-il, et cela est tout à fait d’à propos dans ce film.

J’ai toujours beaucoup aimé les beaux personnages féminins: je ne suis pas près d’oublier Philoména et Ida qui ont marqué pour longtemps mon imaginaire cinématographique de leur aura.

Comme celles qui ont illuminé mon adolescence rêveuse, les Sophia Loren d’une Journée particulière, ou Meryl Streep du Choix de Sophie,

Elles furent la mer en moi

Comme un cadeau

A un gosse du Front populaire

Jamais sorti du HLM.

E.Fabre-Maigné

3-III-2014

 

*Je trouve renversant que le sentiment religieux de Philomena soit demeuré aussi fort malgré tout ce qu’elle a subi. Elle n’hésite pas à remettre les choses en question et demeure très ouverte au sujet de son expérience, et malgré cela, sa foi est inébranlable et sans failles. Lorsque l’on m’a demandé de tenir son rôle dans le merveilleux film réalisé par Stephen Frears, j’ai songé à mes propres racines irlandaises. Ma mère est née à Dublin et toute sa famille était irlandaise. tous ses cousins d’ailleurs.

Bien que ma mère ait été élevée en tant que méthodiste, elle allait dans une école catholique et je sais qu’elle avait de beaux souvenirs de certaines des religieuses qu’elle a côtoyées. Acceptant sa propre foi, elles lui permettaient d’être dispensée des prières catholiques et lui ont plutôt gentiment donné la tâche d’épousseter les statues en lieu et place. Ma mère disait souvent à la blague qu’elle avait le devoir de garder la Vierge Marie propre. J’étais donc soulagée de constater que le livre de Martin Sixsmith et le film qui en a résulté ne dépeignaient pas l’Église Catholique sous un jour complètement sombre. Le rôle de l’Église dans l’histoire est scruté avec soin, mais on a bien pris soin de ne pas caricaturer ce qui s’est produit.

C’était une époque bien différente. Ce système était horrible, à n’en point douter, mais beaucoup de ces religieuses étaient de bonnes personnes et ce ne sont pas toutes les jeunes femmes qui ont été traitées avec cruauté. Comme bien des Irlandais dans les années 50 et 60, ma famille n’avait aucune idée que ce genre de chose existait en Irlande. Pourtant, le cas de Philomena est loin d’être un cas isolé…

J’espère sincèrement que la quête héroïque et le courage dont elle a fait preuve en racontant son histoire sauront apporter un peu de réconfort à toutes celles et ceux qui ont connu un sort similaire au sien. Je peux affirmer que l’histoire et le personnage de Philomena m’habitaient très profondément durant le tournage de ce film. Ce fut un défi de taille et le fait de pouvoir parler à Philomena, de me référer à elle quand j’en avais besoin était tout simplement fantastique. Cela m’a permis de toucher à l’essence même du rôle, ce qui était impossible lorsque j’ai interprété Elizabeth I ou Iris Murdoch, qui étaient mortes depuis longtemps au moment où j’ai incarné leur rôle, ce que j’avais trouvé particulièrement ardu. Ce que je désirais plus que tout, c’était que le film rende justice à Philomena et au livre de Martin Sixsmith.

…Je suis vraiment heureuse d’avoir participé à ce film, et j’espère sincèrement que Philomena le sera tout autant de ce que nous avons humblement fait pour raconter son histoire.

Judi Dench

**Lumière pour le spectacle Librairie théâtrale.

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