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Manijeh Nouri, Jean-Pierre Laffite, Michel Raji à l’Ostal d’Occitania : une ballade d’Occitanie en Perse

La salle Antonin Perbosc est auréolée d’une chaude couleur qui sied bien aux drapeaux occitans et catalans accrochés sur le manteau de la grande cheminée; au sol, un magnifique tapis persan, afin de nous souhaiter la bienvenue pour cette suite de la rencontre entre Perse et Occitanie entamée il y a 40 ans; et de la première création de Manijeh Nouri en 2009, déjà avec Jean-Pierre Laffite aux flutes en roseau.

Madame Nouri*, d’origine iranienne, est enseignante de langue et de littérature persanes. Diplômée en littérature et linguistique, chargée de cours à l’Institut Catholique de Toulouse, elle a traduit des œuvres de poésie mystique persane, notamment celles de Rûmî**. Elle a proposé une nouvelle traduction du Langage des oiseaux, Manteq ut-Tayr, oeuvre du poète mystique persan du XIIIe siècle Farid ud-Din ‘Attâr, un des plus grands soufis, avec Rûmî, de la Perse médiévale.

Comme elle le dit si bien, la Poésie est ce qui relie les êtres et qui permet de faire la rencontre avec l’autre, avec l’inconnu, avec l’étranger; grâce à sa «musique», elle dépasse la frontière des langues, rend agréable le son, la mélodie des mots que l’on ne comprend pas. 
Les poésies persane et occitane, en particulier celles des nobles Troubadours tels Guirault de Borneilh, et Bernard de Ventadour d’une part;  et la poésie soufie persane de Mowlânâ Jalâl ud-Dîn Rumi et de Attâr d’autre part trouvent les points communs de sens et de pensée et parfois de rythme.

Jean-Pierre Lafitte*** est un souffleur de roseau et fabricant de musique qui façonne ses instruments de ses mains, en bon artisan. Son but principal est de transmettre l’art du souffle et de la fabrication de l’instrument de musique en roseau essentiellement des pays d’Oc, mais également d’autres continents comme l’Afrique du Nord ou l’Amérique Latine. Depuis des décennies, il court les routes d’Occitanie avec son compère Renat Jurié ; mais aussi l’accordéoniste Didier Dulieux, le tubiste Laurent Guitton et le percussionniste Pierre Burlin, au sein du groupe Abus de souffle (à ne pas rater s’ils passent par chez vous).

 

 

Michel Raji**** est artiste chorégraphe et pédagogue. Son parcours professionnel de danseur contemporain, ses explorations multiples sur la Pulsation du Souffle, de la profondeur des Rythmes qui fondent et harmonisent les mouvements du corps humain, sa pratique du tournoiement, lui ont ouvert la voie d’une expérience nouvelle, à la fois artistique et spirituelle. C’est cela qu’il met en scène et qu’il transmet dans ses spectacles, ateliers et stages. Il a nommé sa pratique la Chorésophie.

Jean-Pierre Laffite commence par un long solo de sonarel, clarinette double -bourdon et mélodie- pour nous ouvrir les portes d’un univers mystérieux (mais qui pourtant a des résonnances étonnantes et parfois familières) de l’autre côté de la Méditerranée et bien au delà. Il gonfle ses joues comme des oranges à la manière de l’ange Boufarou de la Pastorale des santons de Provence quand le Bon Dieu est content, ou comme Don Cherry, le grand trompettiste d’afro-jazz.

Avant de les psalmodier, Dame Manijeh nous offre en français la substantifique moelle des ghazals (poèmes) de Jalâl ud-Dîn Rûmî : la musique de ces poésies, rythmée et cadencée par la danse, le souffle et le chant du roseau occitan, forment le spectacle vivant présenté aujourd’hui.

Venez,venez, promenons nous dans la roseraie,

Venez,venez, le Bien-aimé est arrivé !

Présentez d’un seul coup, le monde et l’âme,

confiez-les au soleil, il a dégainé son sabre, quel bonheur!

Battez les tambours et ne dites rien d’autre,

Quelle place ici pour le cœur et la raison ? même l’âme s’est enfui!

(Ghazal 96)

L’universitaire est aussi une belle conteuse qui nous introduit en douceur dans les arcanes de cette poésie mystique.

La vie qui est passée sans Amour,

Ne la considère pas.

L’Amour est l’Eau de Jouvence,

Accueille-la dans le cœur et dans l’âme.

Lorsque l’Amour fait halte et dépose son fardeau,

Chaque arbre verdit,

Les jeunes feuilles poussent à chaque souffle des vieilles branches.

Tu as détourné ta tête de Dieu,

As-tu trouvé un quelconque chemin ?

Retourne vers le Chemin,

Ne t’entête pas à partir sottement.

(Ghazal 1129)

Quand Michel Raji commence à rythmer sa déambulation de son souffle guttural, on est prêt à entrer dans le rituel; même si dans l’assistance, quelques-uns peuvent rester hermétiques à ce spectacle, ils sont pour le moins sidérés, époustouflés par la performance technique du danseur, librement inspirée des tournoiements mystiques des derviches tourneurs. Comme il le dit lui-même, « cette danse tourne parce que la terre tourne ». Et quand ils sont tous les trois à l’unisson, la grande robe bleue de Michel Raji hypnotisant l’assistance tout autant que la poésie et la musique, le tapis persan est devenu tapis volant.

 

Dame Manijeh conclue par une chanson de son pays a capella avant que le silence ne se fasse sur la Salle Perbosc. Nous restons un très long moment dans nos pensées avant d’applaudir chaudement.

Le Simorgh de l’Amour est revenu de la montagne Qâf,

L’âme clame et appelle l’Amour,

L’Amour, lui, tel un monstre marin brise la barque de la raison!

L’oiseau du cœur des amoureux s’envole à nouveau,

Il a trouvé un nouvel élan, sortant de la cage de la poitrine,

Il s’envole vers le vaste horizon de l’Amour.

Ghazal 467

 

Cette création contemporaine s’inscrit dans la continuité des liens entre les cultures qui est chère aux fondateurs de l’Ostal d’Occitania, elle contribue à édifier un pont de mar blava, un pont de mer bleu, comme le chantait magnifiquement Lluis LLach, entre deux rives de Madre Meditteranea :

Je te laisse un pont d’espoir
 et l’ancien phare de notre avenir
afin que tu ne perdes pas le nord
dans tes navigations…


En repartant dans l’agitation de la ville, je ne peux m’empêcher de penser qu’en ce moment même une théocratie asservit la population iranienne mais aussi qu’une autre dictature sanguinaire est en train de détruire par exemple la ville d’Alep, qui accueillait depuis des siècles musiciens et soufis, comme l’Ensemble Al-Kindi, venu à Odyssud il y a quelques années.

Avec le soutien de Jean-Pierre Lafitte et Michel Raji, Manijeh Nouri oeuvre pour que la langue, la poésie et la culture persane continuent à rester vivantes : c’est à nous aussi de soutenir cette démarche, tant la pluralité et le métissage des cultures sont une nécessité sine qua non pour la pérennité d’un monde de paix. Et du seul peuple dont nous faisons tous partie, parce que si un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir.

E.Fabre-Maigné

Chevalier des Arts et Lettres

4-X-2012

 

*La conférence des oiseaux Seuil, Paris, 2002

Cœur et Beauté ou le livre des amoureux Mystiques et religions Dervy, Paris, 1997

Le sens de l’amour chez Rumi Dervy, Paris, 2004

Manijeh Nouri donne également des cours de Persan à l’Ostal d’Occitania

www. Associationariana.com

 

** Rûmî est né à Balkh dans le grand Khorâssân iranien (l’antique Bactres de l’Empire achéménide, aujourd’hui en Afghanistan) en 1207 (604 de l’Hégire), mais il dut quitter sa ville natale avec sa famille à l’âge de 14 ans et sa ville natale fut détruite par Gengis Khan peu après qu’il l’eût quittée. Installé à Konya, dans l’Empire ottoman, il suit l’enseignement de Termazi, grand théoricien de Konya qui l’envoie étudier à Alep et à Damas afin d’y parfaire ses connaissances philosophiques et théologiques. C’est à Damas qu’il rencontrera pour la première fois le derviche Shams Tabrizi, qui transformera sa vie en faisant de lui un mystique extatique.

Le collège où Rûmî, docteur en théologie, enseigne jurisprudence et loi islamiques, est fréquenté par de nombreux disciples. A 36 ans, on commence à l’appeler Mowlânâ, notre maître. Son érudition attire à Konya les plus illustres savants du monde dit civilisé. On rapporte que c’est au cours de sa retraite de quarante jours en compagnie de Shams Tabrizi à Konya qu’il se met à tournoyer à la manière des derviches tourneurs et apprend à jouer du luth. « Plusieurs voies mènent à Dieu, j’ai choisi celle de la musique et de la danse », écrira-t-il. C’est en tout cas après cet épisode décisif de sa vie qu’il fonda la tarîqa mawlawiya ou confrérie mevlevi.

Même si toutes les traductions artistiques s’y référant semblent rejeter au second plan la spiritualité qui était le moteur même des derviches du XIIIème siècle, elles constituent, par leur beauté plastique et leur modernité, un bel hommage à l’ordre créé par Rûmî voici huit siècles, montrant avec force son appartenance au patrimoine de l’humanité et illustrant l’universalité et l’esprit de tolérance de sa philosophie.

(voir Eva de Vitray-Meyerovitch, Mystique et poésie en Islam – Djalâl-ud-Dîn Rûmî et l’Ordre des Derviches tourneurs, Ed. Desclée Debrouwer, 1972).

 

*** Vent de Solana

Chants sacrés et chants profanes, Joi de Levant et Ressons avec Renat Jurié.

Abus de souffle avec Didier Dulieux…

www.musiqueenroseau.fr/

 

**** m.raji@mac.com

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