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Andemu ! : Allons à la Chapelle Notre Dame de Nazareth

L’Ensemble de Polyphonies corses ANDEMU! a ouvert en beauté le 1° cycle de concerts et de lectures (avec support musical) en la Chapelle Notre Dame de Nazareth de Toulouse (connue aussi sous le vocable de ND de l’Annonciation),  4 rue Philippe Féral (métro Carmes), à l’initiative de la Mission Catholique Italienne.* Le maitre mot de ce cycle pourrait être « Chanter la Beauté du Monde ».

Cette Chapelle est un harmonieux édifice gothique construit de 1452 à 1520, sur le site d’un sanctuaire où était conservée une Vierge découverte vers 1265 devant la Porte du Jardins des Plantes, lors du recreusement des fossés de la ville : la Maison de la Vierge, objet de grande dévotion, prendra le nom de Notre Dame de Nazareth, par allusion à l’Eglise cette ville de Judée, la plus grande église du Moyen-Orient. Devenue Chapelle des gens du Palais de Justice, elle a accueilli les sépultures de plusieurs de leurs notables. Le 6 mars 1954, par ordonnance du Cardinal Saliège*, elle est devenue le siège de la Mission Catholique Italienne de Toulouse, qui accueillait les nombreux immigrants, les hébergeant dans la maison attenante et les aidant à s’insérer dans la société française ; y est toujours célébrée une messe en italien le premier samedi du mois à 18h et la solidarité comme la spiritualité des fondateurs perdurent chez son responsable, Don Mario Daminato.

Le maître-autel est surmonté d’un fronton et d’un retable en bois doré à colonnes cannelées encadrant une magnifique annonciation du XVIIe siècle. De part et d’autre, 4 bas-reliefs en bois peint doré du XIIIe siècle dont un représente une Vierge à l’Enfant ; au-dessus encore, un tableau de la Visitation de Jean-Pierre Rivals (1625-1706), architecte et peintre toulousain de renom. Le vitrail de l’abside daté du XVIe siècle, un des très rares épargnés par la Révolution, représente une Nativité dans l’étable. De la même époque, face Sud, au fond de la nef, une importante toile de 2,8m sur 2,2m d’une autre Vierge à l’Enfant couvrant de son manteau 9 religieuse vêtues de noir et blanc, en compagnie de Saint Ignace de Loyola et d’un ange.

C’est cet ensemble méconnu que la Mission Catholique a décidé d’ouvrir au public pour des concerts et des lectures en harmonie avec le cadre. Une première tentative a été faite au printemps 2011 avec les Baladins d’Icarie qui ont présenté leur concert poétique sur les Musardises d’Edmond Rostand, avec trois chanteuses, deux récitants, une flutiste et un accordéoniste, devant plus de 70 personnes : l’acoustique exceptionnelle de la Chapelle, avec une réverbération très courte enluminant les chants mais permettant aussi de comprendre parfaitement les textes parlés, avait enchanté l’auditoire ; d’où la décision de mettre en place une série de concerts et lectures musicales, dès que la saison s’y prête.

Le 5 mai, le public tout aussi nombreux, attentif, et enthousiaste, n’a pas regretté de s’être déplacé malgré les averses froides et l’orage qui tournait au-dessus de nos têtes.

ANDEMU!* est un ensemble polyphonique corse, composé de deux hommes et deux femmes. Dans le sillage de prestigieux précurseurs (Marcel Pérès et surtout Jean-Etienne Langianni dont les membres du groupe furent élèves), cette formation explore essentiellement le répertoire traditionnel insulaire -classé au Patrimoine immatériel de l’humanité en 2009- et le corpus de chants franciscains du XVIIe siècle, récemment redécouvert.

Original à plus d’un titre (voix mixtes, timbres typés) l’ensemble s’enrichit des parcours et origines divers de ses chanteurs, parmi lesquels, deux Corses, Sophie Lasserre (voix de terza et de seconde), et Etienne Orsini (voix de basse et de seconde), mais également un Espagnol Ángel-David Martín-Blas (voix de seconde et de bassu), réunis autour de Julie Foisil (voix de seconde, terza et contraterza)

Andemu ! explore d’autres registres proches, tant par la géographie que par l’Histoire, mais la polyphonie corse constitue le socle du répertoire du groupe : il s’agit du cantu in paghjella classé au Patrimoine immatériel de l’Humanité par l’UNESCO en 2009 :

La Paghjella fait un large usage de l’écho et se chante a capella dans diverses langues parmi lesquelles le corse, le sarde, le latin et le grec. Tradition orale à la fois profane et liturgique, elle est chantée en différentes occasions festives, sociales et religieuses : au bar ou sur la place du village, lors des messes ou des processions et lors des foires agricoles. Le principal mode de transmission est oral, principalement par l’observation et l’écoute, l’imitation et l’immersion, d’abord lors des offices liturgiques quotidiens auxquels assistent les jeunes garçons, puis à l’adolescence au sein de la chorale paroissiale locale.

La paghjella est une tradition de chants corses riche d’émotion grâce à ces trois registres vocaux que nous retrouvons aussi au Sud d’Italie et surtout en Sardaigne. Les trois vois sont : la sicunda, qui assure le ton et la mélodie ; l’u bassu, qui accompagne et qui soutient ; et la terza, qui est la voix haute. Je me rappelle encore ma mère et ses copines lorsqu’elles commençaient chanter un répertoire en grec, car en Calabre existait des communauté d’origine Grecque avec un riche répertoire dans le style de la paghiella. Une seule règle: observer et écouter. Par l’imitation des adultes, nous qui étions jeunes et adolescents on a vu naître la passion pour le chant libre. Même si la transmission hélas a vu son déclin.  (Rocco Fémia Rédacteur en chef de la Revue Radici)

Les chants religieux sont au cœur du programme, en particulier le chant franciscain : depuis le 1XIVe siècle, la présence franciscaine s’est affirmée de manière notable en Corse avec des répercussions profondes sur la vie des insulaires. Des passerelles se sont très tôt tissées entre les chants profanes et liturgiques des villages de l’intérieur et le répertoire franciscain dont de précieuses pièces ont été exhumées et mises en lumière récemment (couvent de Marcassu, de Bastia, du Nebbiu…).

Par ailleurs, les chants des « voisins » et les créations contemporaines sont également une source d’inspiration constante pour le groupe qui interprète  chants sardes (A me Brunetta), napolitains (Discanto) ou grecs (Gianni mou to) ou encore de créations de groupes de référence tels Tavagna ou A Filetta.

Malgré les efforts pour réactiver le répertoire, la paghjella a progressivement perdu de sa vitalité du fait du déclin brutal de la transmission intergénérationnelle due à l’émigration des jeunes et de l’appauvrissement du répertoire qui en a résulté. Si aucune mesure n’est prise, la paghjella cessera d’exister sous sa forme actuelle, survivant uniquement comme produit touristique dépourvu des liens avec la communauté qui lui donnent son sens véritable.

Souhaitons de tout cœur que le succès mérité de l’Ensemble ANDEMU! contribue à stopper ce déclin.

Et que les prochains concerts proposés en ce lieu magnifique** soient aussi couronnés de succès.

 

 

 

E.Fabre-Maigné

Chevalier des Arts et Lettres

5 mai 2012

NB. Ce concert était organisé en partenariat avec l’association Arpalhands dont le président est Pierre Vieussens. www.arpalhands.org

*Une tournée Espagne (région de Castille-La Mancha) est en cours de programmation pour l’automne 2012.

http://www.andemu.com/

 

** 15 septembre à 16h Récital de Muriel Batbie-Castell : chants sacrés et profanes du monde entier a capella, dans le cadre des Journées du Patrimoine.

** 6 octobre à 16h Lecture poétique bilingue avec support musical « La meglio juventu » (poèmes de jeunesse de Pier Paolo Pasolini) par les Baladins d’Icarie.

 

 

 

 

 

 

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