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Un final sublime, mais le paradis se sera fait attendre

17 Mar Publié par dans Musique classique | Commentaires

Concert du 16 mars 2012

Deuxième Symphonie de Gustav Mahler, dite « Résurrection »

Orchestre National du Capitole de Toulouse
Direction Tugan Sokhiev
Chœur basque Orfeón Donostiarra
Soprano : Anastasia Kalagina
Mezzo-soprano : Janina Baetche

Gustav Mahler

La Deuxième symphonie semble d’une seule coulée, emportant l’auditeur vers l’élan final, vers l’au-delà. Pourtant elle aura mis plus de six ans à venir au monde. Elle a une genèse très particulière dont la première partie était déjà écrite par ailleurs (premier mouvement Totenfeier). Elle avait commencé à être écrite dans la foulée de sa première symphonie, explosion juvénile, mais elle ne verra le jour qu’à 34 ans, quand Mahler est bien installé à Hambourg et proche de sa conversion de juif en chrétien.

Mahler aimera toujours cette œuvre et en fera sa carte de visite auprès des orchestres. Mahler l’a dirigée treize fois et l’a choisie pour son concert d’adieu à Vienne afin de marquer la fin de son règne de 10 ans comme directeur de l’Opéra de Vienne.

« Ma Deuxième pourrait-elle cesser d’exister sans perte irréparable pour l’humanité ? » (Lettre à Foster).

Plus qu’une œuvre chrétienne, Mahler ne sera obligé de se convertir qu’en 1897, c’est une sorte de symphonie du remords d’avoir tant souhaité voir disparaître son tyrannique patron. Spirituelle et métaphysique, très ambitieuse, elle est aussi très ambiguë, à cheval sur deux mondes. Le monde juif natal de Mahler avec ses questionnements et ses angoisses, et le nouveau monde chrétien du nouveau prosélyte. C’est sa seule œuvre véritablement chrétienne qui tienne pour évidente la vie éternelle et la ressuscitation des corps. Mahler y adhère. Mais la délivrance tant souhaitée, la « mort du père » enfin advenue, compte encore plus dans cette œuvre. Il est libre, enfin libre.

Ayant sans doute inconsciemment souhaité la mort de Hans Bülow, son terrible patron à Hambourg. Et il y eut comme un déclic, une délivrance psychologique à la mort de celui-ci. Lors de la cérémonie funèbre le chœur entonna une Ode de Klopstock. Ce fut le choc, la révélation, il va l’utiliser en y ajoutant ses propres vers. Il est libéré et croit entendre par ces voix, les réponses enfin attendues. Pour le final, Mahler songeait déjà à un grand ensemble réunissant un chœur, deux solistes et l’orchestre à son complet. Mais il lui manquait l’étincelle d‘un texte. L’illumination vint :

«L’état d’esprit dans lequel j’étais là, songeant au défunt, correspondait exactement à celui de l’œuvre qui me préoccupait sans relâche. Le chœur à ce moment précis entonna le choral de Klopstock Résurrection ! J’en fus frappé comme d’un éclair, tout était devenu limpide, évident. Le créateur vit dans l’attente de cet éclair : c’est son Annonciation. Il me restait à transposer en musique cette expérience. Et pourtant, si je n’avais déjà porté cette œuvre en moi, comment aurais-je pu la vivre ? » (17 février 1897). La composition comme telle fut terminée en trois semaines. À l’été 1894, il peut orchestrer la partition qui sera créée à Berlin, le 13 décembre 1895, et en avant – première par Richard Strauss.

Il s’agit donc d’une œuvre essentielle dans la production de Mahler qui porte en elle une signification existentielle profonde. Il faut donc savoir rendre cela. Plus qu’une musique c’est une vision. Vision spirituelle et métaphysique et aussi description des combats tumultueux pour arriver à la lumière. Le thème est vieux comme le monde : le problème de la vie et de la mort résolu par la résurrection.

Bien des forces antagonistes se combattent, en cela elle est la plus beethovénienne des musiques de Mahler.

« Le chaud et le froid » s’y mêlent, les contradictions aussi. Le premier mouvement est brutalement dénoncé par le gracieux mouvement suivant, qui lui-même est montré du doigt par l’étonnant scherzo parlant des ambiguïtés du monde. De son impossible rédemption : ainsi va le cours du monde.

Mahler a ajouté ses propres vers à ceux de Klopstock, les voici :

O crois, mon âme, crois
que rien n’est perdu pour toi !
Tu as maintenant ce que tu as désiré,
ce que tu as aimé, ce pour quoi tu as lutté !
O crois que tu n’es pas née en vain,
que ce n’est pas en vain que tu as vécu et souffert !

Avec les ailes que j’ai conquises, dans un brûlant désir d’amour, je m’envolerai
vers la lumière que nul regard n’a jamais pu atteindre
Je mourrai afin de vivre !
Ressusciter, oui, tu vas ressusciter, mon âme, seul instant !
Et ce que tu as vaincu
te mènera vers Dieu !

Ils traduisent bien son état d’exaltation absolue.

L’exécution d’une telle œuvre doit être aussi tellurique que la partition et elle doit soulevée le public. C’est donc un test redoutable pour un chef d’orchestre. Cette houle de musique, qui est une marée d’espérance qui emporte tout, est pourtant la plus facile entrée dans l’univers de Mahler. Difficile de ne pas se lever, se soulever au dernier mouvement tant les portes du ciel semblent s’entrouvrir en l’entendant  et tant sont violentes son espérance et sa force, du moins si le chef nous transporte.

Ce « Chant nostalgique » plus fort que les forces élémentaires, est avant tout une grande œuvre dramatique. Elle est une déflagration cosmique. Elle est subjective et fusionnelle. La Résurrection n’est obtenue que de très haute lutte, après un combat féroce.

Toutes ces remarques préliminaires pour laisser et expliquer quelques impressions très contrastées sur ce concert qui aurait pu être une immense apothéose avec un orchestre qui n’est pas certes au niveau du Mariinski, mais bien au-dessus de la plupart des orchestres français, et qui ce soir fut, j’allais dire comme de coutume, excellent et professionnel. Un chœur basque extraordinaire de souplesse, de nuances, de pianissimos miraculeux formait les colonnes du temple. Seule une prononciation allemande un peu chuintante trahissait leur origine, mais quand les anges ont un petit accent, ils n’en sont que plus délicieux.

Les deux chanteuses avaient de belles voix, mais pas le même magnétisme. La soprano Anastasia Kalagina avait tout compris de Mahler et fut émouvante et parfaite. La mezzo, elle, fit du superbe quatrième mouvement Urlicht, qui doit être une incantation véhémente, un moment banal et quelconque. Sa voix était trop légère pour ce lied, et son style mahlérien totalement inexistant, ne parlons pas de sa prononciation. Nous comprenons alors pourquoi elle fut refoulée du chemin du paradis.

Mais tout cela n’aurait pu n’être qu’un élément secondaire du décor, car tout dépendait de la conception du chef et de son implication. C’est la première fois que Tugan Sokhiev dirigeait cette partition en France. Après nous avoir donné un Quatrième de Mahler d’anthologie, il ne donnera ce soir qu’un cinquième mouvement magique et sublime, certes c’était le sommet de l’œuvre. C’est uniquement dans ce vaste appel à la résurrection qu’il transfigure la partition, bien que l’orgue et le tam-tam prévus par Mahler ne se firent point entendre.

Un final sublime, mais le paradis se sera fait longtemps attendre.

Là où les réserves sur son interprétation peuvent apparaître, c’est surtout  sur sa volonté de ralentir systématiquement la musique, puis de donner de brusques accélérations. Cela donne certes des contrastes, mais pas de fluidité. Ainsi le premier mouvement, qui est une marche funèbre, fut certes d’une expression grave et solennelle, mais nullement allegro. Quand la musique de Mahler se distend ainsi, l’édifice peut s’écrouler. Il faut qu’elle soit cinglante et incisive comme voulue par l’auteur. Et la catastrophe finale de ce mouvement qui doit s’écrouler de façon vertigineuse n’est pas perçue.

Sokhiev n’a pas fait la pause demandée en enchaînant une danse paysanne, un ländler, si cher à Schubert, Bruckner et Mahler. Toute la grâce souhaitée n’était pas totalement présente, mais le charme opérait.

C’est dans le troisième mouvement basé sur « Le prêche de Saint – Antoine de Padoue aux poissons », donc avec une musique ondoyante, ironique, tournoyante, que revient la déception. Tout devait être à la fois sinueux et amer devant la vanité de parler « au monde déformé », où Mahler prêche lui aussi en vain. À la fin du mouvement, un cri de désespoir emplit tout l’orchestre dans un vaste tutti. Tout n’est donc qu’illusion, autant célébrer le grotesque et l’éphémère, ce qui fuit, ce qui coule loin de nous. Ceci Sokhiev le rend très bien.

Passons sur le lied du quatrième mouvement (Lumière originelle) hors sujet, pour encore une fois célébrer le dernier mouvement, à la fois violente explosion de doutes et merveilleuse élévation. Là Tugan Sokhiev fut immense, et rarement, « avec « la plus grande force possible »comme indiquée, on a pu entendre une telle conviction, une telle élévation. Elle est retrouvée, l’éternité à ce moment. Cela rend d’autant plus intrigant et frustrant le fait que Sokhiev n’ait pas maintenu toute la symphonie à ce niveau, du moins ce soir là.

Mais pour ces longs moments d’extase, il lui sera tout pardonné.

Gil Pressnitzer

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