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Le chant de Terézin, où la musique par-dessus les cendres et l’oubli

09 Mar Publié par dans Musique classique | Commentaires

Ce concert exceptionnel était d’abord dédié à « un hommage aux compositeurs juifs », en fait principalement le très injustement oublié Viktor Ullmann.

Aussi il nous faut parler de façon plus concise des deux œuvres qui ont encadré ce moment intense, pour un peu éclairer ce que fut « le chant de Terézin » et son plus illustre compositeur.

Concert de l’Orchestre National du Capitole, le jeudi Jeudi 08 mars 2012
Joseph Swensen  direction
Nathalia Romanenko  piano

Mendelssohn : Ouverture du Songe d’une nuit d’été
Ullmann : Concerto pour piano op.25
Schumann : Symphonie n°2

Mendelssohn : Ouverture du songe d’une nuit d’été (1826)
Cet autre compositeur interdit par les nazis, qui firent réécrire par Carl Orff cette musique du Songe d’une nuit d’été pour effacer jusqu’au nom du lumineux Félix, ouvrait le concert par ce rêve éveillé qu’est cette musique en toiles d’araignée, légère, translucide, et où l’on peut entendre les pas des fées. Joseph Swensen lui n’a pas donné dans le diaphane, la transparence. Il a mis en avant ce que l’on n’entend quasiment jamais dans les interprétations de cette musique, la scansion des rythmes plus que la blanche tendresse, l‘agogique plus que la grâce intemporelle de cette onde fuyante qu’est cette œuvre. On y perd en magie sonore, on oublie le compositeur de 17 ans à ce moment, mais on y gagne en limpidité, en lignes d’évidence. L’orchestre ductile et souple suit l’énergie du chef qui visiblement préfère les faunes aux fées. Et un nouveau visage de cette œuvre nous est ainsi donné, séduisant également.

Schumann : Symphonie n° 2

Ici encore l’interprétation de Joseph Swensen est déroutante et originale.
Cette symphonie de la douleur et des doutes devient une œuvre claire, et les timbales d’époque, voulues par le chef, accentuent la fièvre de cette musique et non pas son angoisse latente. Dans un premier mouvement toute en énergie et clarté, la musique se dégage de toute lourdeur germanique d’habitude collée à cette œuvre. Elle avance, sans désarroi, sans chute de tension, mais comme une course d’un fleuve. Le deuxième mouvement semble un scherzo de Mendelssohn par la légèreté dansante que lui donne le chef. L’adagio prend des couleurs de mouvements lents brucknériens, et dégage une émotion portée par la clarinette et le hautbois. Le finale, souvent la partie la plus faible et la plus lourde de cette symphonie, ici s’envole vers une sorte de joie apaisée. Rarement on a joué ainsi cette symphonie de Schumann, et le chef ,qui ne marque ni les entrées, ni les détails, car tout est réglé préalablement en répétitions, et il se contente de pétrir à mains nues la musique et obtient de l’orchestre une splendide réalisation sonore.

Viktor Ullmann : Concerto pour piano

Pour cet hommage à Terézin, un seul compositeur a été retenu parmi bien d’autres codétenus. Il s’agit du plus important sans doute, qui de 1942 à sa déportation finale à Auschwitz en 1944, aura composé dans ce camp de Theresienstadt, vitrine des nazis pour tromperie du monde et de la Croix-Rouge, près de 20 compositions, dont 18 ont été conservés au stade des manuscrits.

Mais qu’était le camp de Terézin ?

Ce camp fut ouvert le 24 novembre 1941 et devint en février 1942 un camp où seront uniquement regroupés des juifs de différents pays. Dans ce camp, lieu pour « une culture juive alibi pour le IIIe Reich », on n’exterminait point, même si 33 430 personnes y ont trouvé la mort suite aux conditions épouvantables. C’était un centre de triage pour Treblinka, Auschwitz, Bergen-Belsen…  Il aura reçu près de 155 000 juifs dont 15 000 enfants. La plupart seront partis en fumée « avec une tombe dans les nuages là où ils ne seront pas serrés » (Celan). Seuls les résidents culturels ont pu rester de 1942 à 1944 pour donner l’image du ghetto modèle, « cité idéale des juifs » où l’on donnait conférences, des concerts, des représentations théâtrales, des récitals de musique, des lectures de poésies et de journaux de magazines recopiés à la main. Et effectivement il y eu une intense vie culturelle, près de 20 opéras ont été composés dans ces conditions dont Brundibar du compositeur Hans Krasa et L’empereur d’Atlantis d’Ullmann, 5000 dessins d’enfants ont été retrouvés.

Les grands compositeurs du camp étaient Hans Krasa, Victor Ullmann, Pavel Haas et Gideon Klein, tous gazés à Auschwitz, entre le 17 et le 18 octobre 1944.

Plus de renseignements sont disponibles sur le lien d’ Esprits Nomades.

Camp de Terézin

Terézin restera dans l’histoire comme la plus grande mystification du régime nazi qui fit croire au monde entier, qui d’ailleurs voulait bien le croire, que cet endroit était le ghetto modèle où tous les juifs chantaient et jouaient, donc s’épanouissaient pleinement grâce à la bonté légendaire des nazis ! On y organisa des visites guidées en juin 1944 et on y tourna des films de propagande, donc d’ailleurs un court extrait datant de 1944, soit juste quelques mois avant la déportation finale à Auschwitz de tous les prisonniers, hommes et, enfants, fut projeté dans la salle avant la présentation émouvante de Marek Halter. Marek Halter croit reconnaître Viktor Ullmann comme chef d’orchestre dans le court extrait projeté, je pense plutôt qu’il s’agissait de Karel Ancerl, l’un des rares rescapés de ce camp, et qui figure pendant tout le film Theresienstadt – ein Dokumentarfilm aus den Jüdisches Siedlung (Terézin un film documentaire sur l’installation juive.) Viktor Ullmann avec son humour noir légendaire avait dit le 22 août 1944 « Les droits d’exécution sont réservés par le compositeur jusqu’à sa mort », sachant sa mort prochaine. Et il aura été assassiné deux fois, car son opéra L’empereur d’Atlantis n’a été monté qu’en 1975 à Amsterdam, et son très dionysiaque concerto pour piano de 1939 aura attendu ce soir pour sa création française.

Parmi ses compositions à Terézin on possède deux chefs d’œuvres absolus, l’opéra L’empereur d’Atlantis (1943) et le cycle sur des poèmes de Rilke, La chanson de l’amour et de la mort du cornette Christophe Rilke (1944).

Il était né le 1 janvier 1898 en Autriche-Hongrie, et a vécu d’abord à Vienne dès 1909, où il reçoit l’enseignement de Schoenberg, mais surtout d’Alexandre Zemlinsky. Et on retrouve dans ce splendide concerto des sonorités de la Symphonie Lyrique (1922) de son maître. Il alla à Prague où il assista Zemlinsky. Il connut un intermède mystique de théosophie, comme tant d’autres à cette époque (1930-1931) et retourna vivre à Prague et suit l’enseignement curieux d’Aloïs Haba, grand prêtre du quart de ton.

D’après des sources tchèques, c’est à Prague, déjà sous occupation allemande, qu’il donna la création en décembre 1939 de son concerto, qu’il fait éditer à compte d’auteur à Prague en 1940. Quelques mois après il est déporté à Terézin en 1942, et beaucoup de ses compositions écrites à Prague sont perdues.

Sur Viktor Ullmann, pour plus de renseignements voir le lien sur Esprits Nomades.

Viktor Ullmann

« En silence se glisse encore un peu d’espoir pour un lointain retour » écrit Ullmann dans le ghetto. Le Concerto n’est pas dans cette atmosphère. Et d’ailleurs il ne semble pas avoir été jamais joué à Terézin, simplement la partition a été revue par Ullmann dans ce camp. Ce n’est donc pas une musique de l’époque de Terézin, mais du temps de Prague. La partition, comme d’autres, fut donnée par Ullmann à des amis qui survécurent. Mais comme sous le poids de la culpabilité, elle ne fut jamais rejouée pendant longtemps. Mahler connut un certain temps la même chape de plomb des consciences.

La véritable redécouverte date de 1992 grâce à un pianiste Konrad Richter qui reconstitua tous les éléments de la partition et le joua et l’enregistra. Ce concerto en quatre mouvements est imprégné de réminiscences de Janacek (Concertino), du Prokofiev motorique des concertos pour pianos, du Bartok percussif du second concerto pour piano. Mais l’œuvre est belle et originale avec son premier mouvement où un thème éclatant, entre ironie cinglante et désespoir va et vient sans cesse avec les coups de butoir de l’orchestre et des percussions et cette sorte d’appel angoissé du début que reprend note à note le piano. On dirait une fuite éperdue. Le second thème de ce mouvement est tout aussi étrange. On entre ainsi de plain-pied dans un univers tragique avec des moments cristallins où le piano court sur toute l’étendue de son registre.

Son andante est un moment en suspension par son étrange et lente progression aux portes du silence. Son allegro en forme de scherzo mahlérien, est noir et inquiétant, plein d’amertume. Son finale est tournoyant comme pressentant la venue du vide et du néant.

Cette musique hors du contexte tragique qui l’entoure est avant tout une musique, puissante, fascinante, témoin de son temps. Une sorte de stèle musicale.

La pianiste d’origine ukrainienne Nathalia Romanenko se donne corps et âme à cette réparation de l’histoire. S’aidant de la partition, et de son superbe chapeau, elle redonne avec flamme vie à cette musique enfouie. D’ailleurs quand l’estrade s’ouvre pour faire monter le piano sur scène, on ne peut s’empêcher de voir se rouvrir une fosse commune. Magnifiquement portée par un chef concerné et attentif, un orchestre ému et parfait, le concerto de piano de Viktor Ullmann rejoint les grands concertos pour piano de son temps. Elle donne en bis, en hommage au film Le pianiste de Roman Polanski un nocturne posthume de Chopin qui servit d’apogée sonore à son film. Belle idée, dommage quand même de jouer juste après Ullmann, un compositeur à l’antisémitisme non dissimulé.

Donc plus qu’un concert, il s’agissait ce soir-là d’un acte de résistance contre l’oubli et comme l’avait dit le généreux Marek Halter: « Le chant de la musique est plus puissant que le silence », et tous, organisateurs, chef, pianiste, orchestre survolté et ému, n’ont pas voulu laisser le dernier mot aux barbares face à la musique.

Ils ont gagné.

Merci à tous, et écoutez les autres œuvres du grand Viktor Ullmann !

Gil Pressnitzer

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