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Exposition Metropolis au Bazacle

Marc Lafargue écrivait dans l’Auta d’octobre 1916 un hymne à la beauté des quais de Garonne à la fin du jour, aux soirs pleins de somptuosités « où les masses de briques accentuent la beauté déjà mystérieuses de l’eau… Qui ne s’est pas accoudé longtemps sur le parapet des quais, jouissant de cet incomparable tableau, n’a pas connu un des plus beaux plaisirs de la vie… ». Je fais partie de ces vieux Toulousains pour qui c’est un grand plaisir de se rendre au Bazacle, un des plus beaux panoramas de la Ville Rose, par où Raymond VI le Faydit revint dans sa ville, là où furent les moulins flottants, puis à terre, considérés comme les plus puissants du monde et que les voyageurs ne manquaient pas de visiter comme l’une des merveilles de la ville, -Rabelais vantant le cours de la Seine, jugeait « qu’un moulin y eût pu moudre, mais non tant toutefois que ceux du Bazacle à Toulouse »-, qui alimentaient en farine la ville et les campagnes alentour du Moyen Âge au XIX° siècle ; et je m’attarde à contempler le panorama avant de pénétrer dans ce site industriel qu’est la vieille centrale électrique, souvenir d’une époque révolue où l’énergie n’était que naturelle, transformée fort justement par EDF en lieu culturel.

Là se tient jusqu’au 15 avril 2012 une exposition exceptionnelle sur une légende du cinéma : Métropolis de Fritz Lang ; et c’est Maria, son héroïne robot (dont C3-PO, le robot vedette de Stars Wars est sans doute un descendant), qui nous accueille devant les sept turbines hydrauliques, ses contemporaines (qui datent de 1919 et de 1933) tournant à plein régime. L’équipe de la Cinémathèque de Toulouse a fait un travail remarquable, en partenariat avec celle de Paris et de Berlin : on n’insistera jamais assez sur la qualité de ce lieu vivant toulousain de conservation et de transmission, -fondé en 1950 par Raymond Borde du groupe des Cinéastes Indépendants et porté par des professionnels passionnés-, qui conserve un patrimoine incroyable pour le mettre à la disposition du plus grand nombre, et porta même pendant deux décennies le septième art au chevet des personnes hospitalisées, enfants et personnes âgées en particulier.

Cette exposition, dans une floraison d’images et de sons, de gravures préparatrices et de sculptures surréalistes, de photographies du tournage, dans une scénographie qui nous entraine sur les lieux mythiques du film, fait écho au printemps -qui montre le bout de son nez sur les berges de la Garonne-, y compris celui des Poètes, tant elle donne à rêver. On a du mal à imaginer que Metropolis fut un échec commercial en son temps. Et Luis Bunuel a été l’un des rares à saluer « cette enthousiasmante symphonie du mouvement », cette vision surréaliste des années folles et de leur débauche de plaisirs, mais aussi de la montée du nazisme, du durcissement de la lutte des classes, des grandes migrations économiques qui vidèrent l’Italie par exemple de ses forces vives au profit du nouveau monde.

Presque un siècle plus tard, cette œuvre de science fiction humaniste qui avait été mutilée et dont on croyait la version originale perdue, mais qui faisait encore rêver les cinéastes contemporains, retrouve une seconde jeunesse par un quasi miracle, un deus ex machina comme on dit au théâtre, (la découverte d’un contretype négatif 16mm au Musée Pablo C.Ducros Hicken de Buenos Aires) qui n’aurait pas déplu à Fritz Lang, et grâce au travail passionné de trois Cinémathèques européennes. N’oublions pas que les fondateurs de l’Europe voulaient qu’elle soit culturelle avant tout.

En repartant sur le quai, et croisant les SDF autour du camion des Restos du Cœur, je ne peux m’empêcher de songer aux nombreux métiers qui prospérèrent autour de ce site : parcheminiers, blanchets, rémouleurs, tanneurs, amidonniers, tisserands, papetiers ou forgerons ; à ceux qui broyaient le pastel du pays de cocagne, pour assurer le confort des actionnaires du site industriel. A ceux du film de Fritz Lang justement, à « ces crapauds humiliés de la société industrielle : la vie qui marche a piétiné leur raison, leur laissant le quignon, la soif et la misère, et les grands chiens galeux des désastres fermiers » (Xavier Grall).

Et je n’oublie pas les poissons migrateurs chers à mes enfants : ils peuvent facilement descendre des Pyrénées, mais au printemps, quand il s’agit de remonter la Garonne, la digue constituent pour la plupart d’entre eux un barrage insurmontable ;  il y a là, sous les turbines, les décors et les costumes de Métropolis, des « échelles à poissons » qui leur permettent de remonter vers les lacs de hautes montagnes pour frayer.

Comme notre imaginaire qui s’est ressourcé avec la destinée incroyable d’un des chefs-d’œuvre du septième art.

« Certaines œuvres du passé ont de plus en plus d’avenir » (Alain Robbe-Grillet).

E.Fabre-Maigné

lacinemathequedetoulouse.com
bazacle.edf.com

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