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Mozart et Bruckner à la Halle

31 Mar Publié par dans Musique classique | Comments

 

C’est pour le 7 avril à 20h. L’Orchestre National du Capitole est dirigé par un des plus fidèles chefs de notre phalange, et l’un des plus appréciés, Joseph Swensen. En deuxième partie, il dirige la Symphonie n°6 d’Anton Bruckner, pas la plus jouée d’où l’intérêt immédiat de la retrouver à l’affiche. En ouverture de concert, c’est le Concerto pour piano n°9, « Jeunehomme » de Wolfgang Mozart. Il est interprété par Adam Laloum, jeune pianiste aux racines toulousaines que l’on accueille ici avec toujours autant d’enthousiasme.

Adam Laloum

Quelques mots sur notre concertiste préféré. Nous relations, il y a peu, notre impatience de savoir le sort qu’Adam Laloum allait faire de chacune des pièces qu’il avait mises à ses programmes donnés au Théâtre Garonne, le jeune pianiste étonnant son auditoire pratiquement à chacune de ses apparitions en concert que ce soit en récital ou comme concertiste. Pour le dire simplement, l’artiste ne joue pas qu’avec ses doigts déclenchant alors chez l’auditeur comme une sorte d’attraction. Jeu captivant car très singulier, interrogateur. « Jouer avec son cœur, c’est déjà pas mal. » a-t-il pu confier.

Un analyste de haut vol vous dirait : « Pourtant, il y a un mystère Laloum, qui émeut, fascine ou dérange, en tout cas impose le respect : plus il se produit, et moins on le connaît. Plus l’artiste se livre, et plus les ressorts secrets de son jeu se dérobent. »

Vous vous devez donc de consulter cette adresse qui vous apprendra beaucoup sur le pianiste et vous donnera aussi quelques clés sur ses choix délibérés d’interprétation. De cette “bio“, je retiendrai les quelques phrases suivantes : « Evidemment, l’époque dans laquelle nous vivons, exige une grande solidité mentale, mais Schumann est mort fou, Chopin était très dépressif, et je crois que pour être un bon interprète, il faut une sorte d’empathie, essayer de pénétrer dans le monde des compositeurs, cela demande beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Les expériences de la vie (intérieure et extérieure) sont très importantes, elles font les interprètes que nous sommes. Il me semble que parfois, on perd le sens des priorités, la dimension artistique de notre métier, bien que nous ne soyons que des interprètes. »

Que je complèterai encore par ces clés, clés qui vous aident à mieux “rentrer“ dans telle ou telle de ses interprétations, liées à un besoin de sa part, semble-t-il, de modestie et d’effacement devant le compositeur. Des qualités que l’on ne retrouve pas chez tout interprète ! « …Je crois que nous aimons tous quand la musique est jouée naturellement, je fais donc tout mon possible pour préserver ce naturel, qui nous échappe si souvent et que l’on peine à retrouver. Un naturel déjà faussé à la base par nos connaissances et nos névroses…Souvent ce naturel n’arrive qu’après des heures de “prises de tête“ avec la partition, c’est un moment plutôt gratifiant dans le travail d’interprétation. »

Pour ce concert, c’est avec Wolfgang Amadeus Mozart qu’il s’explique, compositeur qu’il connaît bien, car ce n’est pas le premier concerto pour piano qu’il interprète, et celui-ci, le n°9, me semble lui aller tout à fait comme un gant.

Je ne sais pourquoi, dès les premiers accords, et Adam Laloum ne m’en voudra pas, j’ai comme l’impression que deux images de pianistes vont se confondre, notre toulousain d’origine et Mademoiselle Jeunehomme, cette jeune virtuose que Mozart rencontre alors à Salzbourg. Les circonstances, on les ignore.

Mozart est alors, toujours au service d’un certain Colloredo, et il ressent comme un besoin d’espace. Un certain soulagement va transparaître dans les quatre concertos pour piano composés entre janvier 1776 et janvier 1777, dont un pour trois pianos. Il se dédie à lui-même le premier, puis le suivant, ce sera à l’une des anciennes élèves de son père, et enfin le troisième, le Concerto pour piano n°9 en mi bémol majeur K. 271, à une célèbre virtuose de l’époque, Mademoiselle Jeunehomme, ou “Jenomé“ ou “Jenomy“ comme se plaisait à l’appeler le compositeur.

1-Allegro

2-Andantino en ut

3-Rondo : presto et Menuet cantabile  (30 minutes environ.)                                                    

Ce concerto au caractère exceptionnel marque un élargissement de la conception concertante chez Mozart, et de par ce fait, revêt une importance certaine. Si la date n’en était pas connue, il aurait très bien pu passer pour un des grands concertos de l’époque viennoise, composés après 1783. L’orchestre y est plus symphonique, la forme thématique plus riche. Par exemple, le climat expressif du second mouvement, cet andante en ut mineur, tonalité dramatique que Mozart utilise pour la première fois dans un concerto, est d’une profonde intensité, presque parlante. C’est ainsi que le joyeux et brillant “rondo“ final est coupé par un intermède en mouvement de menuet avec quatre variations évidentes. Curieusement, on ne sait rien de plus sur cette muse Mlle Jeunehomme, une muse qui a bien fait de croiser le chemin de ce garçon d’une vingtaine d’années tout juste qu’elle a dû fortement inspiré et qui a composé, à mon goût, un de ses plus beaux concertos pour piano sur les vingt-sept au total. On ne sait toujours pas, mais le saura-t-on un jour, si ce concerto avait été demandé par la jeune pianiste de Paris, ou bien était-ce un concerto déjà écrit pour lui-même que Mozart lui a offert. Je penche pour la première hypothèse, mais la chose a-t-elle quelque importance ?

Il suffit de fermer les yeux : est-ce Laloum qui est au clavier, ou Mozart, ou Jenomé ?

On ne présente plus ce chef qui a ses habitudes à la Halle depuis maintenant plus de quinze ans et que nous retrouvons avec grand intérêt à chaque fois. Chef d’orchestre mais aussi violoniste et…compositeur, c’est souvent Mahler qu’il affectionne à la tête de l’ONCT. Là, ce sera Anton Bruckner et l’une de ses cathédrales qui vous saisit dès les premiers accords et ne vous lâche plus. C’est parti pour près de cinquante minutes.

Joseph Swensen

Symphonie n°6 de Bruckner : quelques repères

Coincée entre la très gothique et élancée Cinquième symphonie, et la frémissante beauté de la Septième symphonie, « la petite effrontée », comme le disait Bruckner de sa Sixième symphonie, est peu connue, moins fréquemment enregistrée, et souvent moins bien dirigée car elle a un langage particulier.

Après la majesté architecturale et la lumière d’un monde nouveau ouvert par Bruckner, avec l’utilisation insurpassable du contrepoint, dans la Cinquième, celui-ci voulut resserrer son écriture, échapper au poids écrasant du sublime.

La composition d’un quintette à cordes permettra la transition, mais pas plus que la plupart de ses autres œuvres, il ne parvient à le faire jouer. Toutefois, cette œuvre mineure lui permet de se dégager de l’ombre immense de la symphonie précédente – un voyage le mènera même jusqu’au Mont Blanc !

Aussi dès le 24 octobre 1879 il se jette sur une nouvelle symphonie, la Sixième en la qui, elle, ne fera l’objet d’aucune retouche, d’aucun remords, d’aucune altération ou remaniement. Pour un musicien, autant terrassé par le doute, le fait est à signaler, d’autant plus qu’il interrompt sa composition pour refaire un nouveau final à sa Quatrième. Rares sont ses symphonies qui n’ont subi aucune modification.

À cinquante-six ans, pour une fois éloigné de ses abîmes dépressifs, amoureux de surcroît, mais bien sûr d’un amour impossible, pour une toute jeune fille, il se laisse aller à la manière de Janacek, dans l’enthousiasme d’une composition rapide et sans états d’âme.

Le premier mouvement de la Sixième est bouclé en septembre 1880 à Vienne, et il va poursuivre à corps perdu, heureux de composer. Entre temps, le triomphe inattendu de la Quatrième, enfin créée en 1881, le surprend si totalement qu’il se croit obligé d’en rendre grâce à Dieu par la composition d’un Te Deum.

Heureux, amoureux et serein, Bruckner compose avec une « légèreté » que l’on ne retrouvera plus. Ce n’est pas de la sagesse, mais l’inconscience presque malicieuse d’un Bruckner printanier et très philosophe. Enfin, le 3 septembre 1881, la Sixième est achevée à Saint-Florian. Œuvre qu’il n’aura pas le temps, ni la volonté de remodeler. Elle est beaucoup plus concise, et certains la considèrent beaucoup moins élaborée que les autres.

Dans les cinquante minutes seulement qu’elle dure, Bruckner ne cherche pas à édifier des échafaudages de contrepoint ou de blocs de forêts profondes et inextricables. Il se laisse aller au fil des thèmes et des combinaisons qu’il avait eu le loisir d’improviser longuement sur le grand orgue de Linz. Aussi, semble-t-elle être le vilain petit canard au milieu des cygnes majestueux des dernières œuvres. Elle a pourtant son charme, par sa vitalité, son absence d’introspection lourde propre aux autres œuvres. Sa fraîcheur, sa beauté contemplative et souriante, ses montées lyriques et chaleureuses, en font l’œuvre à part dans le monde foisonnant des autres symphonies.

Cette symphonie a donc une couleur spécifique, un ancrage terrien prononcé, et aucune préoccupation métaphysique apparente ne vient à tout prix prendre l’auditeur dans le piège de l’admiration obligée du sacré. Aussi, conçue heureusement, dégagé du romantisme de l’œuvre souvent écrite avec le sang et les larmes du compositeur, elle est bien négligée.

De l’inconvénient de n’être pas né martyr !

Sa création le 11 février 1883 ne comprenait que les deux mouvements médians et ne suscita aucun intérêt particulier, ni haine, ni adulation. Contemporaine du Parsifal de Wagner, du Klagende Lied de Mahler, cette Sixième reprend les formules de composition déjà fixées par Bruckner. Elle semble plus appartenir au passé que les œuvres novatrices citées, avec pourtant quelques avancées du langage brücknérien qui apparaissent (mode de développement bi-thématique).

Pourtant, plutôt qu’une œuvre « naturelle et heureuse », elle fait plutôt penser à un concentré implacable de l’univers brucknérien. Sa compacité laisse à nu, de façon presque impitoyable, la rigoureuse organisation propre à Bruckner. Les chemins de traverse entre les grands blocs thématiques, les effets de contrepoints desserrés par des fourmillements de micro-évènements, tout cela n’a pas cours, car ici le temps n’est pas dilaté. Dans cette symphonie « avare de temps », si on n’est plus écrasé par les vastes voûtes, on se trouve oppressé par cet effet de bloc, cette compression extrême du temps brucknérien, cette absence de variation du rythme.

Quelques repères sur cette Sixième qui possède un côté granitique, où les blocs de mesures évoluent peu, une démonstration d’intériorité puissamment clamée.

Anton Bruckner

Elle est en quatre mouvements :

– Majestoso

– Adagio : Sehr Feierlich

– Scherzo : nicht zu schnell

– Final : bewegt, doch nicht zu schnell.

Majestoso

Ce mouvement est à l’image de la symphonie, volontaire et sans retenue.

Obsession rythmique du premier mouvement comme un fil rouge. Souvenons-nous que Bruckner avait quelque délire de ce côté là. Rythme vindicatif voire martial, sur le seuil des envols, marque ce mouvement. Dans les rares biefs de silence, la musique avance à genoux dans le gel des notes.

Dans le lieu-dit d’un espace temporel, Bruckner sans rien abdiquer de ses méthodes, en les radicalisant même, semble inlassablement se concentrer sur la seule essence rythmique. La fin de mouvement est raide et escamoté.

Adagio très solennel

Peu connu, ce mouvement est de ceux qui nous font aimer les murmures de cascades, les basses vibrantes des mystères brucknériens. Mouvement central de l’œuvre, il a une majesté énigmatique. Parmi les plus beaux mouvements lents de Bruckner, chantant aux quatre vents, phrasé presque avec tendresse, il ne recèle ni tristesse ni drame étouffé. Simplement des mystères passent aux cordes, des oiseaux chantent à voix sourde dans les hautbois.

Un rythme de procession s’en va vers une étrange cérémonie, sans amour et sans peine.

De cette musique transmise comme un secret de bouche à oreille, pleine d’ombres portées, de visages perdus, provient une autre lumière. Ces thèmes principaux bruissent comme des feuilles sans avoir l’air de se mêler, et ils apparaissent tour à tour, mais des bribes de chacun peuvent aller de l’un à l’autre.

La fin réexpose le thème principal, et violons et altos referment doucement le Grand Livre.

Scherzo – Nicht Schnell sans précipitation

Encore une étrange réussite brucknérienne, où l’aspect inquiétant des légendes germaniques semble vouloir déferler comme une cavalcade fantomatique.

Une certaine sauvagerie passe dans ses montées d’intensité et le trio est presque escamoté dans sa brièveté où les trois cors semblent témoigner d’un mystère inquiétant.

Bruckner, à l’apparence rustaude, devait receler bien des brisures noires pour des chevauchées d’apocalypse libérées dans ses scherzos.

Plus tard toute une jeunesse, sur de splendides chevaux, ira se fracasser sous la mitraille de la fin de l’Europe Austro-Hongrois. Déjà leurs fantômes semblent ici apparaître.

Final – mouvementé mais pas trop rapide

Ce mouvement est le plus contesté de l’œuvre, le maillon faible pour les experts. Pourtant, il est bien représentatif de Bruckner avec son insistance, ses piétinements.

Le recours au tri-thématisme, les unissons, les trémolos enfin tout le théâtre brucknérien de l’élévation se met en place. Mais là il n’y a rien à célébrer, ni Empereur, ni Dieu, aussi ce mouvement est plus autoritaire que grandiose. Beaucoup d’évidences sont amenées sans la très grande variété de sonorités habituellement utilisée par Bruckner. Des rythmes de marche piétinent les espaces paisibles. Ce mouvement très curieux, ramassé sur lui-même, avec de brusques accélérations, des péroraisons qui retombent sur des pizzicatos de cordes, est le plus mal compris de Bruckner. Ses subtilités n’apparaissent qu’après bien des écoutes répétées.

Cette Sixième symphonie n’a pas le velouté des autres, les vertiges non plus. Elle se déroule avec ses arêtes à vif, ses couleurs mates, ses idées à profusion et non élaguées, sa colonne vertébrale peu rigoureuse, ses obsessions rythmiques. Elle n’en est que plus saisissante, car c’est du Bruckner à l’état brut.

« Effrontée », disait-il ? Plutôt tendue avec des yeux plus grands que le visage.

« La parole émerge d’une ombre qu’elle n’a pas quittée » (Louis René Des Forêts). Il en est ainsi pour ce final, et en fait pour l’œuvre entière.

Michel Grialou


Orchestre National du Capitole
Joseph Swensen (direction) – Adam Laloum (piano)

Halle aux Grains
vendredi 07 avril 2017 à 20h00

Swensen Joseph © Ugo Ponte

 

 

 

 

 

 

 

 

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