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Hommage à John Trudell : Amérindien, Homme libre, Révolté, Poète

18 Mar Publié par dans Littérature, Musique | 2 comments

Il s’appelait John Trudell (1), mais Cœur de Tonnerre (2), du titre du film de Michael Apted qui l’a fait connaître au grand public, aurait pu être son surnom.

Trudell Bad Dog

Il vient de s’éteindre à 69 ans, après une dure vie de combats, d’amour et de poésie, dans une indifférence quasi générale, dans un silence assourdissant.

Il est né aux USA, Born in the USA, comme la chanson de Bruce Springsteen dédiée aux vétérans du Vietnam si mal accueillis à leur retour et laissés pour compte dans la société de consommation, souvent mutilés et traumatisés, en particulier les Amérindiens qui ont non seulement servi leur pays dans ses guerres coloniales, mais, ne l’oublions pas, pendant les deux guerres mondiales en Europe participant en particulier à la Libération de la France en 1944 (chanson que Ronald Reagan a tenté, en vain, de détourner pour en faire un hymne patriotique) :

Born down in a dead man’s town
Né dans une ville paumée
The first kick I took was when I hit the ground
J’ai reçu mon premier coup quand j’ai touché le sol
You end up like a dog that’s been beat too much
On finit comme un chien trop battu
Till you spend half your life just covering up
Passant la moitié de sa vie à s’en remettre

Got in a little hometown jam
Foutu dans le pétrin à la ville
So they put a rifle in my hand
Ils m’ont mis un fusil dans les mains
Sent me off to a foreign land
M’ont envoyé dans un pays lointain
To go and kill the yellow man
Pour aller tuer l’homme jaune…

Amérindien, ou Native american, de la nation Sioux, né à Omaha dans le Nebraska, le 15 février 1946, vivant près d’une réserve dans le Dakota, il est très tôt confronté à des conditions de vie difficiles : misère, violence, alcool, drogue… A 17 ans, il a du effectuer son service militaire dans les Marines, en essayant « de ne pas finir chair à canon ». A son retour, il s’engage dans la défense des droits bafoués de son peuple, qui a failli disparaître (3), persécuté par tous les moyens (guerres, introduction d’alcool frelaté et de maladies dans les tribus, acculturation, assimilation et stérilisations forcées etc.) pendant la colonisation, puis au XX° siècle, un des premiers génocides de l’Histoire : au sein de l’AIM, American Indian Movement,  il a mené des actions non violentes mais très médiatiques, à la manière de Gandhi et Martin Luther King, ce qui attire sur lui l’attention du FBI qui possédera sur lui un des dossiers les plus documentés (17000 pages !) comme ceux de Charlie Chaplin ou John Lennon (!), et ne cessera de le harceler avec ses camarades (4). Il s’est imposé très vite comme l’un des plus ardents défenseurs de l’extraordinaire héritage culturel et politique des Indiens d’Amérique.

Le 20 novembre 1969, avec deux cent Amérindiens, il a participé à l’occupation pacifique du pénitencier de l’île d’Alcatraz, en Baie de San Francisco, dont ils revendiquaient la possession au nom d’un traité de 1868, et devint leur porte-parole. On se souvient de cette extraordinaire proclamation adressée au grand chef blanc et à son peuple, où il résumait, avec beaucoup d’humour, noir, l’oppression subie par son peuple :

Nous, les Américains d’origine, revendiquons la terre connue sous le nom d’Alcatraz, au nom de tous les Indiens d’Amérique, en vertu des droits de la découverte. Nous désirons être justes et équitables envers les Caucasiens habitant l’île et proposons par ces présentes le traité suivant :

Nous achèterons l’île d’Alcatraz pour vingt-quatre dollars payables en verroterie et en toile rouge, précédent établi lors de l’achat par l’homme blanc d’une île semblable, il y a environ trois cents ans. Nous savons que vingt-quatre dollars de marchandises pour seize acres de terrain représentent plus que ce qui a été donné pour l’île de Manhattan, mais nous savons aussi que le prix de la terre a augmenté avec les années. Notre offre d’un dollar 24 par acre est supérieure à celle de 47 cents que les hommes blancs donnent par acre de terre aux Indiens de Californie. Une partie de l’île sera laissée à la disposition de ses habitants et leur sera remise par le bureau des Affaires indiennes et le bureau des Affaires caucasiennes, à perpétuité – aussi longtemps que le soleil se lèvera et que les fleuves couleront vers la mer. Ultérieurement, nous conduirons ses habitants vers de justes mœurs. Nous leur offrirons notre religion, notre éducation, nos mœurs afin de leur permettre d’atteindre notre degré de civilisation et de les élever ainsi que tous leurs frères blancs, hors de leur état sauvage et malheureux. Nous proposons le traité suivant de bonne foi, soucieux d’équité et d’honnêteté dans tous nos rapports avec les hommes blancs…

Nous trouvons l’île dite d’Alcatraz plus que convenable pour servir de réserve indienne, suivant en cela les critères de l’homme blanc. Nous voulons dire par là que cet endroit ressemble à de nombreuses réserves indiennes par les caractères suivants :
Absence de moyens de transport appropriés et isolement; absence d’eau courante naturelle; aménagements sanitaires insuffisants; aucun droit sur le contenu du sous-sol; absence d’industrie et chômage important; absence de centres médicaux; sol rocheux non cultivable; terres ne convenant pas au gibier; absence d’équipements scolaires; la population a toujours été en surnombre; les habitants ont toujours été retenus comme des prisonniers et gardés sous la dépendance d’autrui. De plus, il serait juste et symbolique que les bateaux en provenance du monde entier, qui franchissent la Golden Gate, aperçoivent en premier une terre indienne et qu’ainsi leur soit rappelée la véritable histoire de cette nation. Cette île minuscule symbolisera les espaces immenses jadis possédés par les fiers et nobles Indiens.  

Les nobles Indiens refusèrent de partir sur les ordres du gouverneur et furent expulsés manu militari, par la force (armée, garde nationale, police, milices etc.) en juin 1971. John fut incarcéré un an à la prison fédérale de Springfield. A sa sortie, il a continué de plus belle ses actions non violentes. Mais en 1979, il a mis le feu à un drapeau américain, devant les bureaux du Federal Bureau of Investigation (F.B.I), à Washington, lors d’une manifestation. Douze heures plus tard, dans la réserve Shoshone Paiute, dans le Nevada, un incendie, manifestement criminel, a réduit en cendres sa maison: sa femme, sa belle-mère (très impliquées dans la défense des Anciens, contre la mainmise des multinationales sur les nappes phréatiques et les ressources naturelles, comme l’uranium, présentes sur les réserves), et ses trois enfants (5 ans, 3 ans et 1 an) furent brûlés vifs prisonniers des flammes.

Le Bureau des Affaires Indiennes a conclu à un accident : il n’y aura pas d’enquête…

John Trudell family

Effondré, le militant non violent s’est réfugié dans l’écriture : « ces mots étaient mes larmes, mes bombes, ma vie. »

Il a par ailleurs accepté de jouer son propre rôle dans Thunder Heart, Cœur de Tonnerre – avec Val Kilmer (qui joua Jim Morrison dans le film d’Oliver Stone retraçant la vie du leader des Doors) – et dans un documentaire, Incident à Oglala, produits par Robert Redford, tous les deux retraçant les conflits qui ont opposé le gouvernement américain à l’American Indian Movement, dans les années 70.

Puis, John Trudell a enregistré « Tribal Voice », un disque où ses textes sont seulement soulignés par des percussions et quelques chants indiens ; en 1985, il a rencontré Jesse Ed Davis, un indien Kiowa d’Oklahoma, véritable star du rock, ayant joué avec Eric Clapton, Bob Dylan, John Lennon, et Jackson Browne, qui a composé pour lui et permis de faire entendre ses textes de révolté dans le monde entier, avec son groupe nommé Bad Dog, mauvais chien, (surnom qui avait été donné à John par les agents du FBI).

La Révolte avec la défense des droits de son peuple occupait une place importante dans les textes de ce spoken-word-artist, de ce récitant comme on dirait en français ; à part égale avec l’Amour, et les Femmes qui sont pour lui les piliers du monde: il leur a consacré des poèmes superbes, comme « Regarde les Femmes », dont la chute rappelle un vers célèbre d’Aragon :

Sous toutes les latitudes

Elles sont sœurs de la Terre

Dans toutes les situations

Elles sont le rameau de la vie

 

Regarde les yeux des Femmes

Fleurs ondoyantes

Sur les collines éparpillées

Soleil dansant

Qui appelle les abeilles

Regarde la beauté des Femmes

Gouttes de pluie embrumée

Sur les douces roses sauvages

 

Regarde l’esprit des Femmes

Jour après jour servant le courage

Avec le sourire du printemps

Ecoute leur respiration

C’est un rêve et une prière

Dans cette vie

Elles sont notre avenir.

Et il enchainait avec un de ses textes les plus virulents, soutenu par ses musiciens de blues-rock et les chants traditionnels de son ami Quiltman:

Mais il y a une ombre sur le Pays des Sœurs 

Avec un colt Smith et Wesson

Pointé sur leurs têtes

Pointé sur leurs têtes !

Shadow Over Sisterland – John Trudell (5)  A découvrir absolument sur Johnny Damas and me ; de même que le reste de sa discographie, AKA Grafitti Man,  Bone days, Blue Indians etc. Sans oublier la version d’anthologie de son Crazy Horse, avec Jeff Beck à la guitare, sur le magnifique double album Oyate de Tony Hymas chez Nato.

John Trudell était aussi le co-fondateur avec Willie Nelson de Hempstead Project Heart, un projet de l’Institut Earth Island Institute, consacré à sensibiliser l’opinion des avantages environnementaux, sociaux et économiques, en particulier médicinaux de légaliser le chanvre industriel en Amérique. Ce qui n’a pas du lui attirer que des amis, encore une fois…

J’ai eu la chance de rencontrer cet homme exceptionnel, d’une grande simplicité, (ainsi que Quiltman) le 19 avril 1995, à la FNAC de Toulouse où il a parlé de sa vision du monde, de sa poésie et de son combat, où il nous a dit « qu’il avait été sauvé par l’Art » ; puis en concert au Bikini (du temps où celui-ci, encore au bord de la Garonne, n’avait pas été détruit par l’explosion d’AZF), avec son groupe Bad Dog. Presque hiératique, ce qui contrastait avec les riffs de guitare échevelés et la rythmique sauvage de ses musiciens, il émanait de lui une grande dignité et ses poèmes allaient droit au coeur.

Je lui avais évoqué la Croisade des Albigeois et offert les textes de mon Chant des Brûlés, où je réunissais Indiens et Cathares à Montségur-le-Château, en Ariège, lieu de la fin d’une violente colonisation au XIIIème siècle ; et il m’avait offert ceux de ses Indigo rouges (6), pour lesquels il cherchait un traducteur et un éditeur français.

C’était un guerrier de l’arc-en-ciel. Selon une très ancienne légende des Indiens Cherokee, le jour viendra où les peuples du monde se reconnaîtront comme les membres d’une même famille. Alors ces Guerriers de l’Arc-en-Ciel se rassembleront afin de conduire pacifiquement à de grands changements qui concerneront autant les relations harmonieuses entre les peuples que les relations avec tout ce qui existe sur la Terre-Mère. Comme les Indiens compatissants d’autrefois qui donnaient à tous l’opportunité de vivre en harmonie sur notre seule Terre et prenaient soin des pauvres, des malades et des faibles, au sein de la tribu, les Guerriers de l’Arc-en-ciel travailleront à construire un nouveau monde avec joie et louanges envers le Grand Esprit.

Nous sommes, hélas, à des années-lumière de ce monde-là. Même si, comme John Trudell, il ne faut jamais cesser d’y croire.

Mais c’était surtout un grand poète, dans la tradition de son peuple, qui connaissait aussi ceux du monde entier. Il n’oubliait jamais, entre beaucoup d’autres, les vers de Pablo Neruda dans J’explique certaines choses, écrits à La Casa de las Flores, sa maison à Madrid, au moment de la prise sanglante de cette ville par les troupes franquistes durant la guerre civile espagnole :

Vous me demanderez : pourquoi votre poésie ne parle-t-elle pas que du rêve, des feuilles, des grands volcans de votre pays natal ?

Venez voir le sang qui coule dans les rues, venez voir le sang qui court dans les rues, venez voir  le sang qui court dans les rues !

Il me les avait cités lors de notre rencontre.

Comme Pier Paolo Pasolini, John Trudell a été et est occulté en tant que poète par des gens qui ne supportent pas son action militante. Mais j’espère que de plus en plus de personnes le (les) découvriront en tant que révolté-s de la tendresse. Comme l’écrivait Gabriel Celaya : la Poésie est une arme chargée de futur et René Char ajoutait : Elle tire des salves d’avenir !

J’avais peint mon visage en rouge dans mon concert poétique Hommes-rouges, Fils de la Terre (créé à la Mounède, la Maison des Racines du Monde aujourd’hui disparue) avec mes amis musiciens, qui lui était dédié.

Aujourd’hui, mon cœur saigne, rouge, même si le passage de John Trudell sur notre Mère-Terre n’aura pas été vain.

Comme il m’avait aussi dit : Ils peuvent tuer nos corps, ils ne tueront jamais nos esprits.

John,-no-glasses,Roxy_1

Au revoir John Cœur de Tonnerre, salue pour moi Cheval fou, Taureau assis, et Elan Noir.

Que le Grand Esprit

T’emmène sur son cheval bleu

Son grand cheval bleu

Son immense cheval bleu

Et qu’il te fasse vivre éternellement

Homme-Rouge

Fils de la Terre

Chevauchant la liberté

Marchant dans la Beauté.

E.Fabre-Maigné

18-III-2016

PS. John Trudell était aussi le co-fondateur avec Willie Nelson de Hempstead Project Heart, un projet de l’Institut Earth Island Institute, consacré à sensibiliser l’opinion des avantages environnementaux, sociaux et économiques, en particulier médicinaux, de légaliser le chanvre industriel en Amérique. Ce qui n’a pas du lui attirer que des amis, encore une fois…

Pour en savoir plus :

1)    http://www.johntrudell.com/

Le dernier disque de John Trudell & Bad Dog, Wazi’s Dream, gorgé de ce blues-rock lyrique et apaisé avec une touche de country music, portant sa voix unique disant ses poèmes si profonds, est disponible directement sur ce site.

2) c’est une fiction policière de 1992 (très proche de la réalité), dans le style de Tony Hillermann, avec Sam Shepard et Graham Greene, où Val Kilmer trouve un de ses meilleurs rôles. Du même réalisateur, Incident at Oglala, réalisé en 1991, où Trudell joue son propre rôle, produit par Robert Redford qui narre les incidents violents ayant eu lieu sur cette réserve et ont conduit à la condamnation de Léonard Peltier, pour un crime qui n’a pas été prouvé, et qui fait de celui-ci aujourd’hui le plus vieux prisonnier politique du monde, d’après Amnesty International.

3) Sur l’histoire et l’actualité des premiers habitants du Nouveau Monde, les Amérindiens, vous pouvez-vous reporter à l’excellent site Oklahoma Occitania (OK-OC) de Montauban, emmené avec fougue par Jean-Claude Drouilhet, qui œuvre sans relâche pour les relations d’amitié avec ces nations autochtones et souveraines, malgré le déni du gouvernement américain, organisant chaque année des rencontres et des actions d’information : Association loi 1901 qui se propose d’établir et développer des échanges culturels avec les peuples d’Amérique, de promouvoir la culture Occitane aux Etats-Unis, de faire connaître en France les cultures Amérindiennes, leur histoire et leur réalité actuelle. Fondée en 1989 à la suite de la découverte d’un fait d’histoire locale montalbanaise: l’arrivée à Montauban, en novembre 1829, d’Indiens de la tribu Osage, l’association entretient des liens privilégiés avec ce peuple qui vit en Oklahoma, ainsi qu’avec une vingtaine d’autres tribus autochtones d’Amérique.

http://oklahoccitania.canalblog.com/

4)  Léonard Peltier n’est toujours pas libéré, malgré d’innombrables interventions en sa faveur, dont celles du Parlement européen. Il mourra sans doute en prison.

http://www.csia-nitassinan.org/spip.php?rubrique3

5) Shadows over Sisterland sur l’album Johnny Damas and me  1994 (Rykodisc)

6) Indigo rouges est paru en 1999 aux Editions Encres et Plumes.

 

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2 commentaires

  • caroline Massiera dit :

    …J’ai connu son histoire dans les années 90, par un journal qui s’appelait  » l’Autre journal  » ( n’existe plus), et j’ai eu la chance de le rencontrer ( ou plutôt de l’approcher…) deux fois, après des concerts à Bordeaux en 1995 et 2002 …J’étais émue ( lui, très réservé…, sans jeu de mots), mais si contente de le voir, enfin… ! J’ai appris son décès avant hier et, je suis partagée entre peine et joie : certes, il est parti devant …mais il est aussi au-delà de la souffrance qui l’habitait depuis si longtemps… Il nous reste ses mots, sa voix , son énergie…

    Un proverbe africain dit :  » Seul, on marche plus vite . Ensemble, on marche plus loin « . Il marche peut-être près de nous…

    …See you John…avec ou sans jeu de mot !

    • Réponse John Trudell
      Bonsoir Caroline,
      et merci de ce témoignage: John ne laissait personne indifférent.
      Les Amérindiens qui se battent en ce moment, de façon non-violente, contre les multinationales qui veulent une de fois de plus « saloper » leurs terres sacrées pour un profit maximum (voir la vidéo postée par Neil Young sur son site et l’article sur le blog d’Oklahoma-Occitania) font toujours référence à ce « guerrier de l’arc-en-ciel et à son action au sein de l’American Indian Movement.
      Nous restent aussi sa belle poésie en musique.
      J’évoquerai son souvenir (entre autres) dans la représentation de Mes Poètes du Rock que je donnerai le 15 décembre à 18h 30 à la Bibliothèque Nathalie Sarraute de Soues (Tarbes).
      Cordialement.
      Elrik Fabre-Maigné


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