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Chez Hélène Duffau, il fait froid à l’extérieur mais chaud à l’intérieur

29 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

Depuis « Trauma », son premier récit publié chez Gallimard (une maison qu’elle connaît bien pour y avoir travaillé au côté, notamment, de Philippe Sollers) par lequel elle a signé une entrée remarquée en littérature en 2003, Hélène Duffau s’intéresse à ce qui bouleverse les êtres, ce qui les bouscule, ce qui les blesse, ce qui les transforme, ce qui les réconforte aussi. Elle ausculte le douloureux et le doux à la fois. Mais, si le regard qu’elle porte sur le monde est empreint d’une implacable lucidité et si, avant de noircir ses feuillets, elle plonge sa plume dans une encre bleu-gris, elle s’attache aussi à décrire la nature – celle-là même qu’on malmène trop souvent – et les êtres avec bienveillance.

Tous les deux sans maman…

Hélène Duffau

Dans « Vingt et une heures », son 6e roman publié à L’Ecole des Loisirs (un éditeur exigent), Hélène Duffau nous entraîne dans ces Landes qui sentent bon l’odeur des pins maritimes mais que n’atteignent ni les téléphones portables ni les réseaux sociaux, au bord de l’océan atlantique et de ses dangers pour nous faire vivre ce qui se passe dans la tête d’une adolescente de 15 ans, Pauline, au cours de ces heures où, sans le savoir, elle devient adulte.

D’une écriture sobre, exigente, équilibrée, au plus près des personnages, sans artifice ni superflu, Hélène Duffau nous prend par la main et ne nous lâche pas tout au long des trente chapitres, brefs et denses à la fois, qui sonnent comme autant d’heures à la pendule d’un temps suspendu au retour de celle qui s’en est allée chercher du pain au petit matin et tarde à revenir de chez le boulanger (« Vingt et une heures, Emilien, ça fait vingt et une heures qu’on est tous les deux sans Maman »).

Le calme après les tempêtes

Dans « Vingt et une heures », huis-clos familial, il y a donc Pauline qui se débat dans une sorte de tempête intérieure. Pauline qui vit ces heures tumultueuses et bouillonnantes qui marquent le passage de l’adolescence à l’âge adulte et scellent la fin de l’innocence.

Mais, il y a aussi Emilien, le jeune frère, préado « sec comme un sandwich SNCF » qui en a « marre d’avoir une soeur qui n’est pas comme les autres, une soeur bonne en maths, une soeur que tous (les) copains vénèrent » mais qui lui exprime son amour au cours de tendres parties de mange-sable. Emilien que Pauline va « ramener dans le monde des vivants » au cours d’une baignade qui manque lui être fatale.

Et puis il y a Nina, la mère, passionnée de littérature et de livres dans lesquels « elle (trouve) des réponses à bien des questions qu’elle se (pose) ». Nina qui, durant cette journée particulière, va aider sa fille à entrer dans le mondes des grands. Nina qui, au fond, est le personnage central du récit car, bien plus que la mère nourricière qui rapporte du pain à la maison, elle est celle qui donne à sa fille la clef qui lui permet d’entrer de plain pied dans ce monde inconnu qu’est celui des adultes.

Un roman d’apprentissage tendre et violent

Avec « Vingt et une heures », Hélène Duffau signe un magnifique roman d’apprentissage, le plus beau écrit au cours de ces dernières années. Elle y parle des relations soeur/frère, de l’adolescence (l’âge des prises de risque, des doutes, des interrogations), de l’équilibre fragile qui est celui d’une famille endeuillé (le mari et père est mort), de l’importance de la mère (« je ne peux pas vivre sans ma mère »), de la difficulté de vivre sans père (« c’est dur, papa, de continuer à vivre sans toi »). Elle y parle aussi du rôle de l’écriture dans l’affirmation de soi. Elle y parle, enfin, de la quête identitaire et de la notion (galvaudée) de responsabilité.

Hélène Duffau a écrit là un roman qui lui ressemble – il est lucide et combatif, froid à l’extérieur mais chaud à l’intérieur – dans lequel l’amour – ici familial et maternel – permet aux êtres d’échapper aux dangers, de résister aux tempêtes, d’affronter les éléments, de faire face aux aléas. C’est pour cela que j’aime – et nous sommes nombreux dans ce cas – la plume aiguisée d’Hélène Duffau, une écrivaine pour de vrai.

Philippe Lasterle
Club Littéraire du Belvédère

Hélène Duffau  – « Vingt et une heures »,  éd. l’École des loisirs

La Table du Belvédère

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