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Liberté, j’écris ton nom: de Charlie Hebdo à la Familia Pradal, une histoire d’hérédité.

10 Jan Publié par dans Autres | 2 Commentaires

Après la sidération et l’horreur d’un acte de guerre en plein Paris,  de l’exécution de journalistes-humoristes, sans oublier de représentants de l’ordre et de simples particuliers, après l’inquiétude pour nos proches, après les larmes et la colère, il est temps de se remettre à user de notre liberté d’expression, de notre liberté tout court, que certains ont voulu assassiner à la kalachnikov.

Cette liberté qui a été si chèrement conquise, au prix du sang souvent, par les générations qui nous ont précédés, pendant des siècles, n’oublions surtout pas qu’elle est très jeune dans l’histoire de l’humanité et qu’elle ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

Surtout n’oublions pas que la meilleure réponse à l’obscurantisme, c’est la Culture.

Fernand Léger (1881-1955) avec l'autorisation de Madame Sylvie Seghers

Fernand Léger (1881-1955) avec l’autorisation de Madame Sylvie Seghers

Ariane Mnouchkine, une grande dame du théâtre français, disait il y a quelques années: « L’Art est toujours une lutte contre la barbarie ».

De tous temps, des « barbares »*, des fanatiques ont essayé d’assassiner la liberté d’expression, la liberté tout court. L’Histoire regorge de massacres au nom d’une idéologie, d’un dogme, d’une religion: les dictatures, les inquisitions, les croisades, s’en sont toujours pris en premier aux esprits libres, aux artistes.

Combien ont été sacrifiés sur l’autel de la haine et du totalitarisme: Federico Garcia Lorca, Miguel Hernandez, Victor Jara, Pablo Neruda, Vladimir Maïakowski, Ossip Mandelstam, Robert Desnos, Max Jacob, Marianne Cohn, Jean Prévost, Jean Sénac, Pier Paolo Pasolini… et tant d’autres, rien qu’au siècle dernier. Souvent dans le silence complice, l’indifférence, la peur.

La seule différence aujourd’hui, c’est que l’information circule à la vitesse d’internet et que l’on ne peut plus dire, que plus personne ne peut plus dire: « Je ne savais pas ». Le raz-de-marée des manifestations de soutien est déjà un espoir; reste à chacun comme aux responsables politiques à mettre en application les bonnes résolutions…

Le mot caricatura** (du latin populaire caricare, charger, exagérer, lui-même issu du gaulois carrus, char) a été employé pour la première fois dans la préface d’un album d’Annibal Carrache en 1646. Il donnera les mots français charge et caricature, ce dernier mot apparaissant pour la première fois dans les Mémoires de d’Argenson en 1740. Le traitement déformé de la physionomie s’inscrit dans la tradition de la satire et on peut faire remonter le procédé à certains portraits de l’Égypte antique, à certaines représentations sur des vases grecs, aux graffitis couvrant les murs des maisons pompéiennes.

Au Moyen Âge la caricature est très présente dans les sculptures extérieures et intérieures des églises ou dans les miniatures : personnages grotesques, animaux fantastiques et symboliques, culs de lampe ou gargouilles. Ce qui ne manque pas de sel, c’est que la religion a toujours été une des cibles préférées des joyeux trublions de la caricature.

De Charivari à l’Assiette au Beurre, de Carrache à Daumier et Doré, les temps modernes et le développement de la presse verront cette forme d’art plastique prendre toute sa force politique, liée à la liberté d’expression. Notons que ces surdoués du crayon et du pinceau chargent aussi bien leurs élèves et leurs amis qu’eux-mêmes.

C’est en mai 68 que le mouvement connaîtra ses riches heures avec une jeune génération qui s’exprime dans une presse alternative et parallèle comme Hara-kiri et Charlie-hebdo sur le registre de la provocation vis-à-vis du public bien-pensant et de ses valeurs. Et le dessin de presse va progressivement remplacer la caricature et la formation, le statut et les pratiques des dessinateurs de presse évoluent. Ils se revendiquent dessinateurs-journalistes.

Les caricaturistes de Charlie Hebdo étaient (et restent) les héritiers d’une longue lignée, d’une tradition très ancienne et d’un art très prisé, celui de la satire, aucun sujet n’y échappant et surtout pas les sujets d’actualité.  Mais ils n’obligeaient personne à les acheter ou à les lire.

Même s’ils choquaient certains, n’ayant pas de barrières à leur humour en bons libertaires, ils n’étaient que des dessinateurs dont le but était de nous faire rire, même jaune, rire et réfléchir, de nous dire comme Ernest Renan: « Il ne sert à rien de revendiquer la liberté si l’on ne commence pas par penser librement ». 

Même s’ils étaient athées pour la majorité, ils ne s’attaquaient qu’à ceux qui détournent la religion, par exemple, à des fins théocratiques; aux communautaristes de tout poil, aux chantres de l’exclusion, du repli sur soi, de la préférence nationale, au manichéisme obtus… N’en déplaise aux censeurs qui sont toujours du côté des forts, des riches, des maîtres, des grands, de ceux qui se sentent suffisamment le vent en poupe pour entreprendre et conquérir, même s’ils doivent faire au passage peu ou beaucoup de casse et fouler au pied quelques droits légitimes… Et ils servaient de parrains à ceux qui n’ont pas la chance de vivre, comme nous, dans un pays où l’on peut tout dire, tout écrire, à ceux qui dans des états théocratiques ou non, se font bastonner, jeter dans un cul de basse-fosse, pour s’exprimer librement.

Ils savaient que la liberté signifie la responsabilité; c’est pourquoi la plupart des hommes la craignent. Ils étaient de ceux qui en dessinant (comme d’autres en écrivant, en peignant, en chantant…), s’engagent corps et âme, de ces révoltés qui refusent de laisser  garrotter la Liberté. Au risque de connaître la prison, l’exil, ou la mort justement.

Dans les yeux de Cabu qui m’a fait beaucoup rire avec ses dessins d’enfant potache, souvent féroces mais aussi empreints de tendresse même pour les beaufs qu’ils croquait, j’ai toujours eu l’impression de voir passer une voile de tristesse, et je pensais à cette citation (que la plupart attribuent à Boris Vian) : « l’humour, c’est la politesse du désespoir » .

N’oublions jamais les Charlies, car ne pas comprendre que la liberté de la presse est un droit fondamental en démocratie, dont l’exercice comporte nécessairement des inconvénients, c’est démontrer que l’on est décidément réfractaire à la culture démocratique. Aujourd’hui, ceux qui murmurent entre leurs dents « ils l’ont bien cherché » ou tonitruent à ceux qui veulent bien les écouter « je ne suis pas Charlie » n’apprécient qu’une liberté soumise, politiquement correcte, dont ils se servent souvent pour faire passer des idées sales, mais refuser ensuite la critique; et la supprimer dès qu’ils le peuvent. Ou l’assassiner.

N’oublions jamais qu’un des plus grands titres de noblesse de la France à l’étranger, c’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen; mais aussi la Poésie de la Résistance: jamais on n’a autant écrit de poésie en France que sous l’Occupation alors même que le papier était rationné, la censure omniprésente, et qu’écrire des poèmes engagés se faisait au risque de sa vie; les poèmes (et les chants) de la Résistance restituaient les dimensions tragiques de la douleur, de la colère, de la révolte de ces hommes et de ces femmes se battant pour faire vivre cette petite flamme tenue, la liberté de pensée, la liberté d’expression, la liberté tout court. Et ils nous disent toujours avec Pierre Seghers, auteur de remarquables anthologies, dont, bien sûr La Résistance et ses Poètes (France 1940-1945): « Jeunes gens qui m’écoutez et me lirez peut-être, pensez-y; les bûchers ne sont jamais éteints et le feu, pour vous, peut reprendre. Votre bonheur est à ce prix. ».

Passé les larmes et la colère, la meilleure réponse c’est de continuer à faire vivre la résistance quotidienne, en particulier dans l’Art, et de transmettre cet esprit rebelle à nos enfants. Car la liberté se gagne chaque jour, et c’est aussi une question de mémoire, d’hérédité.

Le jour d’après, à l’Instituto Cervantes de Toulouse, avait lieu la projection d’un documentaire de 52 minutes***, diffusé ensuite le samedi 10 janvier sur France 3 Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon, sur la Familia Pradal dont l’engagement se perpétue depuis l’arrière-grand-père de Vicente qui était l’instituteur de Lorca, en passant par le grand-père député de la République espagnole et le père Carlos, grand peintre inspiré, jusqu’à Vicente et ses enfants Rafael et Paloma. Avec le talent que l’on connaît à ces beaux artistes.

Leur récital s’appelle Herencia, Hérédité: hérédité artistique certes, mais aussi hérédité de la mémoire vive, grâce à laquelle seule « l’aube dissoudra les monstres ».

Dans ce film, Vicente Pradal explique fort bien cette lignée dont il porte le flambeau, et la visite de la maison de Lorca, où sont fils a joué sur le piano du poète une des partitions de celui-ci, cristallise superbement cet engagement culturel.

Jardinier de la terre qu’ont  ensemencée ses ascendants et ses maitres, il sait que Poésie et Musique sont les deux ailes de l’âme, mais aussi, comme Lorca, que le véritable artiste est « plus proche du sang que de l’encre», il veut tout dire bien sûr

 Des rosées de l’amoureuse

S’ouvrant à l’avenir

Mais aussi Des saisons de l’homme

Aux espoirs mutilés

Tout dire de la justice dressée

Comme l’arbre sous l’orage

Tout dire de l’enfant

Aux galoches de givre

Rêvant de magasins de jouet***

C’est pour cela qu’il réveille des échos oubliés dans nos cœurs tintinnabulants et qu’il a transmis son art à ses enfants.

Cette projection, dans l’émotion que l’on peut imaginer, m’a fait chaud au cœur, ainsi qu’aux nombreux public présent.

Ce soir, je pense tout naturellement à Liberté, j’écris ton nom, dont Paul Eluard racontait qu’il avait entrepris en 1942 d’écrire un long poème d’amour dont chaque strophe se terminait par « j’écris ton nom », et qui devait s’achever par le nom de celle qu’il aimait; mais c’est finalement le mot Liberté qui s’est imposé:

Par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté.

« Je pensais révéler pour conclure le nom de la femme que j’aimais, à qui ce poème était destiné. Mais je me suis vite aperçu que le seul mot que j’avais en tête était le mot Liberté. Ainsi, la femme que j’aimais incarnait un désir plus grand qu’elle. Je la confondais avec mon aspiration la plus sublime, et ce mot Liberté n’était lui-même dans tout mon poème que pour éterniser une très simple volonté, très quotidienne, très appliquée, celle de se libérer de l’Occupant » a confié Éluard.

Ce poème fut censuré, interdit, il aurait pu valoir au poète la prison ou pire, mais il fut reproduit à des milliers d’exemplaire et jeté du ciel par les avions alliés qui ce jour-là n’ont pas jeté de bombes.

Ce soir, je remplace juste  occupant par assassins…

Plus que jamais, il faut dire comme Antonio Machado: « N’oubliez jamais, n’oubliez jamais ! Ce monde n’est pas viable si la force brutale au front de taureau est investie des pleins pouvoirs ! »

Ou comme le groupe de rock navajo BlackFire, qui dénonce la misère et la violence sur les réserves amérindiennes, proclamer que « le silence est une arme (silence is a weapon) », sous-entendant que se taire, c’est donner une arme à ses ennemis.

Et continuer à faire vivre « cet espoir à pleurer de rage d’un monde meilleur pour tous » (Nazim Hikmet).

Liberté Léger

En souhaitant au Grand Duduche (Cabu) d’avoir retrouvé Cab Calloway qu’il aimait tant et qu’ils swinguent en paix, libres, loin des cons et des salauds, je lui offre ces quelques vers d’Eluard encore:

Ils ignoraient


Que la beauté de l’homme est plus grande que l’homme

Ils vivaient pour ne pas penser

Ils pensaient pour se taire


Ils vivaient pour mourir

Ils étaient inutiles


Ils ne trouvaient de cœur qu’au bout de leur fusil

Nous oublierons ces ennemis indifférents…


…La nuit n’est jamais complète

Il y a toujours, je te le dis,

Puisque je l’affirme

Au bout du chagrin

Une fenêtre ouverte

Une fenêtre éclairée

Il y a toujours un rêve qui veille…

…Une foule bientôt


Répétera la claire flamme à voix très douce


Pour donner en tout lieu le baiser des vivants.

Elrik Fabre-Maigné

8-I-2015

* Barbare: Qui manifeste de la cruauté, qui est inhumain. A l’origine, pour les Grecs de l’Antiquité, le Barbare est un étranger qui ne sait pas parler le grec; par extension, le terme a servi à qualifier tous les étrangers à la civilisation grecque, puis à la civilisation romaine. Larousse

** voir sur le site de la BNF l’article consacré à l’exposition Daumier:

http://expositions.bnf.fr/daumier/pedago/02_1.htm

*** Un film écrit par Anne-Marie Granié et Jean-Pascal Fontorbes, réalisé par Jean-Pascal Fontorbes. Production déléguée: Philippe Aussel, Le-loKal Production, Coproduction: TLT

*** E.Fabre-Maigné in Je suis un jongleur de mots chez Les Baladins d’Icarie

 

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2 commentaires

  • Merci pour votre article; je me suis permis de le reproduire pour mes choristes : qu’ils soient fiers de leurs voix, témoins de notre liberté !
    César Meaunni

  • Norbert Sabatié dit :

    Bien heureusement, la poésie et la littérature en général constituent des ouvertures possibles sur un nombre incalculable de mondes les plus divers : autant de coups de crayon, agressifs ou pacifiques, à propos de faits réels ou visionnaires, à l’esprit endoctriné ou libertaire, libres en tous cas.
    Oui, liberté j’écris ton nom !


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