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Paysage intérieur

21 Avr Publié par dans Opéra | Commentaires

« Hänsel et Gretel » d’Engelbert Humperdinck est pour la première fois à l’affiche de l’Opéra de Paris, dans une mise en scène de Mariame Clément. L’ouvrage est interprété par Anne-Catherine Gillet et Daniela Sindram, avec l’Orchestre et le Chœur d’enfants de l’Opéra de Paris et la Maîtrise des Hauts-de-Seine, sous la direction de Claus Peter Flor. Une représentation sera retransmise dans les salles de cinéma UGC, en direct du Palais Garnier.

Hansel

« Hänsel et Gretel » © Monika Rittershaus / ONP

Composé en 1893 par Engelbert Humperdinck, « Hänsel et Gretel » est un opéra féérique inspiré du célèbre récit des frères Grimm. Le conte narre les aventures d’un frère et d’une sœur perdus par leurs parents dans une forêt où ils font face à une sorcière anthropophage. Ouvrage très populaire dans les pays germaniques et anglo-saxons, « Hänsel et Gretel » fut le premier opéra à être diffusé à la radio en Europe, dans les années vingt. Présenté dans une version française à l’Opéra-comique en 1900, il fait aujourd’hui son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris dans une mise en scène de Mariame Clément au Palais Garnier. Les deux rôles titres sont tenus par la soprano belge Anne-Catherine Gillet et la mezzo-soprano allemande Daniela Sindram. L’Orchestre et le Chœur d’enfants de l’Opéra de Paris et la Maîtrise des Hauts-de-Seine sont dirigés par le chef allemand Claus Peter Flor.

Pour Mariame Clément, « »Hänsel et Gretel » est une œuvre profondément enracinée dans la culture germanique pour la bonne raison que sa musique se nourrit de comptines et de mélodies folkloriques : un peu comme si l’on avait composé un opéra français en assemblant des airs aussi connus que « Frère Jacques » ou « Maman les p’tits bateaux »… Il est de ce point de vue intéressant qu’avec ma scénographe Julia Hansen, nous formions une équipe franco-allemande. Pour ma part, je ne connaissais pas cette œuvre, à l’exception de quelques airs. En revanche, Julia le connaissait par cœur. Nous nous situons donc au croisement de deux mondes, de deux cultures : nous avons la grande responsabilité de faire découvrir au public français une œuvre qu’il connaît peu et, dans le même temps, nous ne sommes pas enfermées dans le carcan du Märchenoper (opéra féerique) programmé chaque saison au moment de Noël. En tant que metteur en scène, j’apprécie la liberté que me laisse cette absence de référence».

«Lorsque Humperdinck qualifie lui-même son opéra de Kinderstuben-Weihfestspiel – littéralement «festival sacré pour garderie» – c’est bien sûr une référence ironique au Bühnenweihfestspiel («festival scénique sacré») qu’est « Parsifal », mais, derrière cette boutade, on perçoit le désir de se placer dans la continuité de Richard Wagner tout en se gardant bien de se mesurer à lui, en restant au niveau de l’enfant. Je trouve cette attitude assez significative du point de vue du rapport au père. Cette déférence d’Humperdinck à l’égard de Wagner façonne son œuvre. Un exemple ? Dans le conte de Grimm, lorsque les enfants sont perdus dans la forêt, un oiseau les guide jusqu’au repère de la sorcière : voilà une scène pleine de poésie que le conte offre au compositeur sur un plateau d’argent ! Mais ce «bel oiseau blanc» rappelle trop l’Oiseau de la forêt qui guide Siegfried dans la deuxième journée du « Ring ». Le verdict est sans appel : Humperdinck supprime cette scène, qui disparaît du livret…», poursuit Mariame Clément.

«Ce qui me trouble, c’est qu’Humperdinck choisisse pour sujet un conte de fées au moment où, dans la société viennoise, naît la psychanalyse qui s’apprête à changer pour toujours notre regard sur ces contes. Aussi je pense que la psychanalyse constitue pour « Hänsel et Gretel » une grille d’interprétation pertinente. Il s’agit de comprendre les peurs enfantines qui émanent de ces histoires. L’atmosphère viennoise – feutrée, pesante, un peu étouffante – qui a vu naître la psychanalyse, nous a inspirées et incitées à fuir l’esthétique traditionnelle des contes – les chaumières, les guenilles et les balais… Le merveilleux reste l’une des clefs du spectacle, qui doit demeurer «appétissant». Il faut que les enfants comme les adultes en ressortent avec les yeux qui brillent», prévient-elle.

«Notre décor est conçu comme une maison de poupée – une scénographie jouissive qui entretient un lien fort avec le jeu, donc avec l’enfance. Au fond, mettre en scène cet opéra pourrait être une métaphore de tout ce qui compte dans mon travail de metteur en scène : multiplier les niveaux de signification afin de s’adresser aux enfants comme aux parents, divertir tout en donnant du sens… Il me semble que la sorcière est l’exemple parfait de ce double processus : les enfants verront en elle un personnage haut en couleur ; les parents pourront l’interpréter comme un double de la mère. Il est pour moi très important de rendre au spectateur sa liberté de regard et d’interprétation…», affirme Mariame Clément.

La metteuse en scène confesse : «Je suis fascinée par la question du «point de vue», un problème habituellement lié non au théâtre mais au cinéma, puisque ce dernier peut – grâce à la caméra – passer d’un plan à l’autre et orienter le regard du spectateur – alors que le théâtre lui laisse toujours sa liberté de regard. J’aime essayer de traduire ce procédé cinématographique avec des moyens purement théâtraux. Ce sera le cas dans « Hänsel et Gretel », pour lequel nous avons imaginé raconter l’histoire en adoptant le point de vue des enfants : trouver un équivalent théâtral au principe de la caméra subjective. Tout l’opéra est vu à travers leurs yeux. Ainsi, la forêt du conte – ce lieu sombre, effrayant, où les enfants sont abandonnés – est traitée comme un paysage intérieur. Nous avons tous lu des histoires où un enfant se perd aux confins d’une forêt, navigue sur un océan ou explore une île sans quitter sa chambre. J’ai souhaité interpréter, donner un sens aux motifs traditionnels du conte, plutôt que les traiter d’une manière hyperréaliste», explique Mariame Clément(1).

Jérôme Gac

Jusqu’au 6 mai, au Palais Garnier, place de l’Opéra, Paris.

Lundi 22 avril, 19h15, dans les salles de cinéma UGC.

(1) Entretien paru dans « En scène ! », le Journal de l’Opéra national de Paris

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