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L’immanence sonore : la Sixième symphonie de Gustav Mahler symphonie du sombre et des pressentiments

02 Fév Publié par dans Musique classique | Commentaires

Orchestre National du Capitole, dirigé par Tugan Sokhiev

En cette année 1904 Mahler pourrait se croire apaisé et voire heureux. Lui était pourtant la vigie anxieuse des malheurs à venir et toujours en suspens. Il n’était pas homme résigné à subir le destin, mais à se dresser contre lui et le tenir à la gorge, sachant bien sûr qu’il en serait terrassé.

Gustav Mahler

Cette année donc où il était enfin bien établi à son poste de directeur de l’opéra de Vienne et de l’orchestre Philharmonique sera la plus féconde de sa carrière. Reconnaissance dans sa deuxième partie d’adoption la Hollande, ses réformes sont enfin admises dans sa lutte contre la tradition poussiéreuse de la vie musicale viennoise. Il est enfin reconnu non plus seulement comme chef d’orchestre, mais comme compositeur. Il est joué à l’étranger et considéré comme au moins l’égal de Richard Strauss qui l’admire.

Donc tout devrait être lumière et joie, entre une vie familiale heureuse avec deux filles couronnant son mariage, et une gloire grandissante.

Mais après le rondo final triomphal de la Cinquième, hymne à la joie de Mahler, celui-ci va composer ses œuvres les plus noires : les Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts) et ce lied atroce plein de cauchemars, Revelge (Le réveil) où les spectres morts au combat reviennent défiler sous les fenêtres des aimées. Et cette symphonie cruelle, noire, désespérée, sa Sixième symphonie dite « Tragique ». Et dont il livrera une clef en évoquant tous les fantômes enfouis et qui osent soudain hurler lui, car les combats intérieurs ne l’ont jamais quitté.

Mahler dira : « Ce sont les cruautés que j’ai subies et les douleurs que j’ai ressenties ! »

Pour aborder cette œuvre quasi autobiographique, illustration d’un « chêne que l’on abat », d’un héros foudroyé, il faut savoir qu’elle la mise en musique révélatrice de ses tourments non avoués, trop proche de son enfance en lambeaux, de sa vie d’homme en bataille perpétuelle. Mahler a effectué une plongée dans ses ténèbres, Il en sort paniqué. Et cela donne cette musique sans espoir ni consolation.

« C’est le héros sur qui s’abattent les trois coups du destin, et le dernier d’entre eux le couche comme un arbre mort ». Ce sont ses propres paroles.

Pour donner encore un éclairage, il faut se référer à un poème presque contemporain du voisin praguois de Mahler, Rilke qui écrivait :

Morceau de fin

La mort est grande
nous lui appartenons
bouche riante
quand nous nous croyons
au milieu de la vie
elle ose pleurer
au beau milieu de nous
(Rainer Maria Rilke, 1900/01).

Dans l’évolution musicale de Mahler cette symphonie représente une rupture véhémente de son style précédent.

Cette musique de l’effondrement intérieur au beau milieu du bonheur actuel sera une provocation au destin pour sa jeune épousée, Alma et elle maudira Mahler d’avoir bravé le destin par cette symphonie et ainsi d’avoir attiré la foudre et le malheur sur eux.

Et cette symphonie se dresse un peu solitaire dans la forêt des dix symphonies de Mahler.

Certes elle ressemble fort à une symphonie classique avec ses quatre mouvements et sa forme sonate traditionnelle, c’est pourtant celle qui aura le plus inspiré Alban Berg et Chostakovitch par sa rupture avec l’histoire de la musique. Ces mouvements sont les suivants :

Allegro energico, ma non troppo. Heftig, aber markig (véhément, mais plein de forces)

Scherzo. Wuchtig (massif)
Andante moderato
Finale. Allegro moderato — Allegro energico 

Pour interpréter ce morceau de basalte noir, cette rage devant l’inéluctable il faut savoir tout cela et surtout ne pas inverser les mouvements du scherzo et de l’andante comme cela se fait de plus en plus.

Il faut la jouer sans joliesse avec rage et une concentration totale, et surtout pas trop vite dans la marche crépusculaire du premier mouvement.
Et puis il faut, au milieu des désastres, savoir faire émerger la tendre oasis de l’Andante, dédié à Alma Mahler.

Cette symphonie est une épreuve à la fois pour l’orchestre et pour le chef, tant elle exige une implication totale. D’ailleurs même les disciples les plus chers de Mahler, Bruno Walter et Otto Klemperer, jamais ne l’enregistrèrent ou ne la jouèrent. Ce chant désabusé, sans pathos ni attendrissement, dépasse le compositeur pour aboutir au tragique universel, et du combat toujours perdu contre la mort.

Onde sonore hurlante, marches glacées de spectres, la Sixième de Mahler est une plongée exigeante dans l’amertume, dans le pessimisme pur. Mahler aimait profondément cette symphonie, il en était fier, mais ne commentait rien.

Il a dit pourtant « là j’ai essayé de rassembler les morceaux épars de mon moi intérieur ».

On ne sort pas indemne de l’écoute de cette symphonie qui demande une tension et une attention, intense à ses interprètes et à ses auditeurs.

Aussi il faut féliciter le courage de la programmation qui ose nous donner cette musique panique.

Tugan Sokhiev

Comment s’en sortent le chef et l’orchestre National du Capitole ?

Eh bien sinon triomphalement en tout cas fort bien, et on s’aperçoit des progrès des orchestres français dans l’interprétation de Mahler, alors même que cette symphonie n’a connu sa création qu’en fin 1966 !

Disons d’abord que cette interprétation de Tugan Sokhiev est fort personnelle, donc sujette à discussions.

Ainsi le fait d’inverser Scherzo et Andante nuit gravement à la force dramatique de la symphonie. Certes Mahler avait beaucoup hésité sur l’ordre final, mais il avait tranché, revenir en arrière n’est ni heureux, ni cohérent. D’autant plus que le scherzo en troisième position annule la force panique qui doit suivre le premier mouvement, et se télescope avec le final.

Et de plus Sokhiev volontairement en fait une sorte de ländler grotesque et non plus un mouvement véhément. Bien sûr il est empoigné énergiquement, mais il se dilue en mouvement fantomatique, parfois trop gracieux, trop viennois, plus proche des mouvements de la Septième à venir et on perd tout l’effet angoissant de cette danse macabre. Cela déséquilibre aussi la signification de la symphonie.

Enfin dans cette marche au néant qu’est le finale, si les cloches lointaines sont justes, les coups de marteau n’ont pas l’impact terrifiant qu’ils devraient avoir, et les accélérations effrayantes des écarts de dynamique sont un peu estompées. Et le Final semble s’étirer faute d’une tension exacerbée et surtout soutenue.

Bon, ce ne sont que des remarques subjectives, suite à de si nombreuses écoutes de cette œuvre tant aimée.

Il reste de ce concert mémorable, car demandant un travail immense, une énergie folle pendant plus d’une heure vingt, un premier mouvement superbe, malgré un pupitre de cor parfois aux limites. Tout était prenant, la justesse des tempos, l’engagement du chef qui a su tisser un climat lourd et menaçant en contraste avec le doux thème d’Alma, recueilli et qui est un petit îlot de bonheur bientôt perdu.

Sans pathos aucun, des nappes d’émotion déferlent.

L’andante ainsi coincé dans la symphonie pourrait être plus vibrant d’amour, mais il demeure touchant sans vraiment décoller.

Le final se construit lentement, il est parfois un peu répétitif dans ses effets, et donc un petit enlisement s’opère pendant ces trente minutes de descente aux enfers, avant la marche à l’abîme finale. Mais le grand silence immobile de la fin est terrifiant et tout va vers le néant.

Tugan Sokhiev a voulu se mesurer à cette montagne tragique qu’est la Sixième, il y reviendra, avec sans doute d’autres choix interprétatifs, mais il a offert avec un orchestre chauffé à blanc, avec des chefs de pupitre magnifiques, dont un nouveau premier violon, une belle entrée dans l’univers torturé de Mahler.

La noirceur nécessaire, la douleur vécue et assumée, nécessaires pour aller aux tréfonds de cette musique lui viendront plus tard. Ce qu’il nous donné est déjà prometteur, même avec bien des inaccomplissements.

Alban Berg avait bien raison en écrivant de cette œuvre : « La seule Sixième, malgré la Pastorale ». Elle reste encore à approfondir étant donné sa grande complexité, pour notre orchestre et son chef, mais les promesses sont bien là et l’émotion aussi.

Gil Pressnitzer

Pour aller plus loin voir le lien sur Esprits Nomades

Site de l’Orchestre du Capitole
L’Orchestre du Capitole sur Culture 31

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