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La Quatrième Symphonie d’Anton Bruckner, nouvelle cathédrale sonore dirigée par Joseph Swensen. Auparavant, l’ONCT accompagne le pianiste David Fray dans le Concerto n°2 de Beethoven

05 Nov Publié par dans Musique classique | Commentaires

David Fray

En première partie, le jeune pianiste David Fray défendra le Concerto pour piano n° 2 en si bémol majeur, op. 19 de Ludwig van Beethoven. Depuis qu’il a été lauréat du Concours international musical de Montréal en  2004, cet artiste a parcouru un chemin remarquable et remarqué, notamment par le réalisateur Bruno Monsaingeon qui a choisi de filmer le musicien lors des séances d’enregistrement non pas de ce concerto mais d’un CD consacré aux concertos de J. S. Bach. Le réalisateur a suffisamment l’œil et l’oreille avisés pour avoir repéré très vite, «  son énergie vitale, la beauté de son jeu, l’ influx rythmique qu’il dégage, son imagination et son charisme. »

Le Concerto numéroté n° 2 a été composé en réalité avant celui qui se retrouve n°1. C’est, fort logiquement donc, le plus mozartien des concertos de Beethoven se différenciant des quatre autres en partie par la composition de l’orchestre. En effet, ne cherchez pas les timbales, ni les trompettes, ni les clarinettes, et ne comptez qu’une seule flûte. C’est exactement la composition du …27è Concerto de Mozart. Il débute par un allegro con brio et se poursuit par un adagio pour se clore par un rondo molto allegro.

Joseph Swensen est de retour à la Halle, lieu qui l’accueille avec un plaisir évident, et pourquoi pas avec une forme d’affection ! A chaque fois ou presque, il arrive avec dans ses bagages des partitions qui ne sont pas tout à fait des bluettes. Ce soir, c’est ni plus ni moins pour occuper la deuxième partie du concert, la Symphonie n°4 en mi bémol majeur « romantique » (version 1874), symphonie dont voici quelques mots.

Joseph Swensen

Anton Bruckner

[4 septembre 1824, Ansfelden (Haute-Autriche) – 11 octobre 1896, Vienne]

« Il est des âmes méditatives que la solitude et la contemplation élèvent invinciblement vers les idées infinies, c’est-à-dire vers la religion. Toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne à la divinité et à l’espérance. Elles cherchent en elles-mêmes et dans la création qui les environne des marches pour monter jusqu’à Dieu, des expressions et des images pour se révéler à elles-mêmes, pour se révéler à Lui. Il y a des cœurs brisés par la douleur, refoulés par le monde, qui se réfugient dans le monde de leurs pensées, dans la solitude de leur âme, pour prier, pour attendre, pour adorer. »

Toute la vie et l’œuvre d’Anton Bruckner, tout leur sens peuvent se trouver définis dans cette pensée d’Alphonse de Lamartine que l’on dirait spécialement écrite pour le petit paysan d’Ansfelden : s’y trouvent enfermés sa longue quête de soi, sa dure ascension vers les cimes d’un Idéal entrevu dès l’enfance, sa généreuse offrande au Maître de l’Univers.

Version dans une édition de Leopold Nowak

1. Allegro molto moderato – Bewegt, nicht zu schnell
« mouvementé mais pas trop rapide »

2. Andante quasi allegretto

3. Scherzo : Bewegt « agité »
Trio : Nicht zu schnell, keinefalls schleppend
« pas trop vite, mais sans traîner »

4. Finale : Bewegt, doch nicht zu schnell « animé, mais sans précipitation »     durée ~ 68 mn

Vibrant hommage teinté de mysticisme, la Quatrième est bien cette vaste méditation sur le passé, l’infini et la mort. Elle est aussi une irrésistible mise en scène sonore de la fragilité humaine.

Quelques mots sur Anton Bruckner

« Il ne semble pas que les réticences qu’éprouvait et qu’éprouve peut-être encore le public français envers Bruckner soient entièrement imputables à l’ignorance, à la paresse, voire au chauvinisme. Il existe – c’est indéniable – un “cas Bruckner” (…) Si Debussy déçoit ceux qui en attendent un quelconque “message”, Bruckner doit décevoir ceux qui au contraire, ne sont pas près à recevoir le sien, n’abordant pas sa musique dans un esprit de recueillement suffisant, pour ne pas dire quasiment religieux.

La mesure, la retenue, la pudeur sont certes des vertus esthétiques. Mais elles ne sauraient s’ériger en critères absolus, ni exclure la passion, la violence, voire la démesure là où celles-ci sont dictées par une nécessité intérieure. Le caractère “colossal” des symphonies de Bruckner peut déconcerter à première vue, et provoquer de fâcheuses analogies avec une certaine architecture germanique, décriées à juste titre. Il ne correspond pas moins à un message très précis (…).

Si le modèle technique (de sa musique) était incontestablement Wagner, son modèle spirituel la rattache directement à Beethoven, plus précisément au Beethoven de la dernière manière.

C’est dans les dernières sonates et les derniers quatuors que l’on trouve ces méditations, ces prières prolongées, cet élargissement des formes traditionnelles qui ont manifestement inspiré les grandes symphonies de Bruckner. Ce dernier est le seul à avoir vraiment assimilé, et perpétué pour les générations futures, le message essentiel du dernier Beethoven : et c’est pourquoi Wagner a pu le saluer comme le seul digne héritier de celui-ci.»  Extrait de Personnalité musicale de l’Autriche par Gustave Kars  (1960, revu en 1975) dans la Revue Musicale n°298-299

« J’ai mis longtemps, non seulement pour reconnaître les arcs grandioses de l’architecture des œuvres de Bruckner, mais aussi pour arriver à les interpréter. Ce qui m’émeut d’une manière presque “irréelle” c’est le reflet d’un ordre cosmique. » Günter Wand (1912-2002), chef d’orchestre

Au sujet des quatre mouvements : impressions

Impression générale : base de la musique de Bruckner, les pupitres de cordes en sont l’assise, le centre de tout, capable d’une puissance sidérante comme de pianissimos les plus éthérés. Alors, les cuivres pourront incarner la gloire, la puissance, mais toujours autour des cordes.

Naissant du mystère comme d’un rêve qui s’éveille à la réalité, l’Allegro semble prendre conscience avec ravissement du spectacle de la Nature et chante un vibrant hymne à la création qui traduit bien la grandeur comme la naïveté impétrante du message “brucknérien”. Il sourd du silence avec un frémissement cosmique – les cors – puis c’est l’orchestre tout entier qui gonfle, s’amplifie et semble escalader les cieux mu par une force irrésistible. Des roulades chromatiques dans les basses traduiraient-elles que le compositeur lui aussi est saisi de quelque crainte mêlée de respect devant le spectacle que peut offrir alors la Nature ?

Le développement atteint, s’entend le choral “brucknérien“ sorti du signal des cors au début de ce mouvement ; des cors qui seront très à la fête d’ailleurs tout au long de la  symphonie, comme les autres cuivres. Mais ce ne sont pas des angelots qui soufflent dans de petites trompettes !

Un second thème peut se remarquer avec des traits beaucoup plus … religieux ! Cette glorification de la Nature, l’œuvre de Dieu, se termine en une splendeur grandiose, sur encore un signal des cors dont on admirera la très riche ornementation.

Dans l’Andante quasi Allegretto s’expriment des coloris très chauds, des différenciations de registres et plans très subtiles. Nous assistons à une sorte de prière : ici l’âme, face à la beauté du monde, reste presque sans voix. Des notes s’égrènent et se perdent dans un silence infini. Bruckner prend son temps, nous aussi. Rien de mièvre, d’étriqué, de “fabriqué” dans cette contemplation mais au contraire une vibration intense. Un chant pur, en demi-teinte, sort du plus profond de l’être. Devant la beauté de la Nature, de la Création, Bruckner, et d’aucuns avec lui, nous nous agenouillons et demeurons dans une attitude dense, grave, sereine. Fin de l’intense méditation.

Pour dire quelques mots du Scherzo nous n’irons pas chercher Eduard Hanslik, critique émérite qui étendait son anti-wagnérisme militant aux monuments “brucknériens“ mais tout de même ardent défenseur du contemporain Johannes Brahms en pleine création symphonique. A ce qui est plaisir ineffable de prendre son temps, il parle de longueurs cruelles, désorganisées, peu claires et violentes, en un mot des soubresauts dans un océan d’ennui ! Profitez plutôt du naturel du mouvement de cette symphonie alors sylvestre, écrit au rythme d’un Ländler. Et si votre imagination veut y retrouver des scènes de chasse ou une tempête dans la forêt, un orage qui surprendrait des chasseurs ? Des galops dans la clairière ? Quelques images propres au fantastique. Allez, laissez vagabonder : c’est le seul but du compositeur. Il n’a aucun programme à vous délivrer si ce n’est celui que vous écrivez. Il s’abandonne à la durée existentielle et vous propose de le suivre.

L’orchestration du Finale semble vouloir traduire par son piétinement lourd la marche des Elus vers un Ciel entrevu depuis les premières notes comme une échappée entre les sommets des arbres de la forêt. Il sera finalement atteint. D’où cette griserie instrumentale impressionnante, cette forme embryonnaire de musique répétitive, cette manière de revenir inlassablement sur des motifs utilisés en les agrémentant, les irisant, les remodelant, loin tout de même d’un Wagner avec ses leimotive. Enfin, ce vaste crescendo ponctué de quelques hoquets dignes des soubresauts “walkyriens” nous conduit à une coda…

Coda somptueuse qui termine l’œuvre comme une évidence, sans fracas mais frémissante, une sorte de carillon symbolique exprimé par les cuivres. Un final en tout point cohérent dans sa monumentale unité, où l’amour de la Nature veut confluer en l’amour de Dieu. Tout Bruckner est là avec son côté naïf, mystique, sensuel, architecturé révélé de façon profondément humaine, splendide. L’homme émeut. Unifiée, le “ménestrel de Dieu” vient d’achever sa Quatrième cathédrale sonore, « dans un ample Hosanna où s’affirme, élargie aux dimensions mêmes de la création qu’il contemple, la puissance visionnaire du musicien. »  Jean Gallois – musicologue.

Les flèches montent et monteront encore toujours plus haut dans le ciel, vers Lui.

« Bruckner est dans l’histoire de l’art européen, un des très rares génies à qui le destin     imposa de donner un corps au surnaturel, de s’emparer du divin, de le contraindre à faire irruption dans notre monde humain […]. Ce musicien était, en réalité, un successeur de ces mystiques allemands qui ont nom Maître Echkart, Jakob Böhme … » Wilhem Furtwangler, chef d’orchestre (1886-1954), dans Furtwangler – Belfond éditeur.

Michel Grialou

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