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Toulouse les Orgues – 
Concert d’ouverture Basilique Saint-Sernin


11 Oct Publié par dans Musique classique | Commentaires

Les autres couleurs du printemps

Olivier Latry et Shin-Young Lee, orgue.

Marcel Dupré : 1er mouvement de la « Symphonie-Passion ».
Charles Tournemire : Petite Rhapsodie.
Olivier Messiaen : extrait du Livre du Saint Sacrement.
Thierry Escaich : Évocation 2.
Igor Stravinsky : Le Sacre du Printemps.

C’est ici que tout avait commencé il y a 16 ans déjà. Dans cette basilique où trône un merveilleux grand Cavaillé-Coll dont la restauration fut achevée en 1996, son inauguration pour son nouvel éclat sera l’acte fondateur du Festival Toulouse les Orgues, et Michel Bouvard en devient justement le titulaire.

Michel Bouvard se souvient de sa stupéfaction, car ce soir-là 1500 personnes ne purent assister au concert et attendirent dehors.

Depuis rituellement pour l’ouverture, et parfois la clôture, le festival revient sur des fonds baptismaux. Et au fil des ans les moments magiques résonnent, ciné-concerts mémorables, récital Messiaen en 2008 par Michel Bouvard, récital Liszt en 2001 par Lucien Robillard, la troisième symphonie de Mahler transcrite « diaboliquement » à l’orgue, et bien d’autres éclats sonores encore suspendus aux vitraux.

Comme le dit avec chaleur Michel Bouvard pour célébrer ce printemps fougueux que fut ce cher Xavier Darasse, il ne fallait rien de moins que Le Sacre du printemps de Stravinsky qui, depuis 1913, continue à irradier la musique, et le faire sonner sur un grand orgue apporte un nouvel éclairage à cette partition.

C’est à Olivier Latry, titulaire du grand orgue de Notre-Dame de Paris, que revient le privilège redoutable de restituer cette orgie sonore de timbres et de rythmes. Il fête ainsi par ces danses sacrales ses cinquante ans.

Le concert étant retransmis sur grand écran, le public peut enfin voir comment se meuvent les mains et les pieds de l’organiste, qui n’est plus caché dans la forêt des tuyaux de l’orgue. Le résultat est saisissant, même si le fait d’entendre le son derrière soi, alors que l’on suit l’image devant soi, crée un petit trouble sonore.

Avant de terminer en apothéose par ce Sacre, Olivier Latry a composé un programme de compositions marquées par cette irruption d’un nouvel ordre musical, d’une intrusion de rythmes « barbares », en fait irréguliers, et de danses proches de la transe.

Marcel Dupré écrit sa Symphonie-Passion 11 ans après la création du Sacre du Printemps, et dans son premier mouvement Le monde dans l’attente du Sauveur, il s’en souvient. Et cette atmosphère obscure, presque angoissante, avec ses rythmes irréguliers et souvent déchaînés, semble la transposition des rites païens de la vieille Russie vus par Stravinsky, fervent croyant orthodoxe, à la vie du Christ qui semble se révéler à partir d’un certain chaos initial. Et cette attente est scandée par toute la puissance de l’orgue, l’utilisation des registres graves de l’orgue. La puissance orchestrale, sa force rythmique, sont ici présentes à l’orgue, et cela donne un avant-goût de la version proposée du Sacre lui-même.

La Rhapsodie de Tournemire, dans sa version pour orgue, s’envole si vite que le public n’a même pas le temps de réagir.

Il en va autrement de la partition d’Olivier Messiaen Le Livre du Saint-Sacrement, ultime recueil de 18 pièces pour orgue composé en 1984, à 78 ans.

La onzième pièce, l’apparition du Christ ressuscité à Marie-Madeleine, est une longue pièce méditative, austère, de presque vingt minutes. On est loin du Messiaen de l’Église de La Trinité à Paris, faisant de son orgue une volière à oiseaux. C’est le Messiaen profondément mystique et sensible déjà aux Éclairs de l’au-delà. Certes quelques oiseaux se glissent encore au milieu du grégorien et des modes, mais ici c’est la ferveur et en fait l’aboutissement de plus de soixante ans de mariage avec l’orgue. L’œuvre est plus difficile de réception que les autres œuvres d’orgue de Messiaen, et Olivier Latry, qui a enregistré une intégrale de référence de l’œuvre d’orgue de Messiaen, la rend plus claire et lisible, allégeant les registrations, insufflant de la poésie à cette méditation intériorisée.

Le lien avec Stravinsky est plus subtil. Messiaen avait magistralement analysé le Sacre pour ses élèves, mettant en exergue ce qu’il appelait « les personnages rythmiques », et il avait, dans le Sacre, expliquait les couleurs, les timbres, les rythmes devenus autonomes. Il va utiliser cela dans son œuvre, comme une filiation.

L’œuvre de Thierry Escaich, Deux Évocations, commande du Festival de Saint-Bertrand-de-Comminges, et dont seule la seconde est jouée lors de ce concert, date de l’année de la création du festival Toulouse les Orgues, soit 1996. Elle est d’une virtuosité folle, une véritable course à l’abîme. On ne pensait pas que l’on puisse jouer si vite sur cet instrument plutôt extatique. Commençant par une sorte de chaos dans des notes graves elle s’envole au galop, obligeant l’organiste à une véritable épreuve physique pour changer sans cesse les registrations et faire voleter ses mains sur les claviers. Ce déluge de sons fait de cette œuvre l’un des enfants naturels du Sacre.

Mais c’est évidemment la transcription du Sacre du Printemps à l’orgue qui était le moment phare du concert. Olivier Latry a longtemps caressé le rêve fou de faire non pas une transcription, mais une véritable adaptation à l’orgue de ce monument du rythme et des couleurs. Il l’aurait sans doute joué seul. Mais les ayants droit, autant sourcilleux que Stravinsky lui-même, interdisent toute adaptation, et c’est donc à partir de la version de la réduction du Sacre du printemps pour deux pianos faite par le compositeur en 1913, qu’a travaillé Olivier Latry, donnant les couleurs de l’orgue au piano, et non à celles de l’orchestre, couleurs qui devaient quand même trotter dans sa tête. Aussi c’est aussi à quatre mains avec la belle Shin-Young Lee, merveilleusement complice, que tournoie ce Sacre dans le véritable ballet de papillons que font les mains des organistes. Le choix créatif des registrations rend justice à une grande part de cette œuvre. Ainsi « les personnages rythmiques » ressortent clairement, la plupart des timbres aussi, mais pas tous, mais ils n’étaient pas présents non plus dans la réduction pour piano à laquelle il faut se référer, et non à la version orchestrale avec ses percussions telluriques qui ne pouvaient pas être rendues correctement, malgré l’ampleur de l’orgue. Les lents tournoiements des tableaux du sacrifice ou de l’action rituelle perdent un peu de leur magie, mais quand on sait que Stravinsky avait fait également une réduction pour pianola, on se réjouit d’entendre l’adaptation à l’orgue, bien plus riche et envoûtante que celle pour piano.

L’essentiel est présent et les danses sacrales résonnent. Plus que la glorification de l’élue, sans doute inconvenante en ce lieu, c’est à la glorification du Sacre qu’Olivier Latry et Shin-Young Lee nous ont conviés.

Le résultat est impressionnant et une véritable fête du rythme et l’harmonie est ainsi célébrée. Tous les agrégats sonores déferlent de la tribune de l’orgue !

Finalement on a eu le printemps russe en automne.
Merci aux sorciers organistes.

Gil Pressnitzer

Toulouse les Orgues
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