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La Petite Venise : la petite Italie entre émigration et immigration, entre nostalgie et mélancolie

19 Juin Publié par dans Cinéma | Commentaires

Les saisons touchent à leur fin, y compris celles des blockbusters cinématographiques, des americanates comme disent les Italiens ; je conseille à ceux qui n’y vont pas pendant l’année de goûter au cinéma d’Art et d’Essai. Justement l’ABC et Utopia proposent « La Petite Venise », un joli film plein de tendresse aux résonnances sociales et poétiques.

 

Io sono Li (je suis Li) est d’abord une immersion dans un village de pêcheurs dans la banlieue de Venise avec des paysages marins et alpestres si sereins vus de la lagune que même les raffineries et usines ne parviennent pas à gâcher cet horizon chimérique*. On se croirait à des années-lumière de la Sérénissime (pourtant à moins d’une heure en pullman) des touristes et de la jet-set carnavalesque : dans cet arrière-pays que seuls connaissent les travailleurs, qu’ils soient du cru ou fraichement arrivés, ou de passage comme la main d’œuvre souvent clandestine.

Au café de Chioggia, l’amitié tendre entre un vieux pêcheur et une jeune femme chinoise heurte leurs communautés respectives : les employeurs asiatiques s’inquiètent de leur intégration qu’ils veulent le plus discrète possible, les pêcheurs locaux laissent éclater leur intolérance, ces univers pétris de traditions séculaires -en apparence antagonistes- ne supportent pas le rapprochement de ces deux « étrangers ». Certains Italiens « de souche » en deviennent même violents, oubliant qu’il y a encore quelques décennies, les pauvres, les déshérités, les clandestins, c’était leurs parents : vingt-sept millions d’émigrants italiens se déversèrent dans le monde entier, entre 1876 et 1976, exactement le nombre d’habitants que comptait l’Italie en 1861, lorsque se réalisa l’unité du pays. C’est comme si, en cent ans, cette Italie s’était vidée ! Charles Dickens qui traversa l’Atlantique en 1842 sur le bateau Britannia à bord duquel il y avait beaucoup d’émigrants italiens, a écrit : « Toutes les familles à bord avaient à peu près la même histoire. Après avoir économisé, emprunté ou tout vendu pour se payer le billet, ils allaient à New York, pensant y trouver des routes couvertes d’or. » Oubliant aussi qu’ils furent en butte la xénophobie, en particulier aux Etats-Unis où ils furent le peuple le plus lynché après les noirs ; Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, deux innocents, furent électrocutés le 23 août 1927, malgré que le monde entier se soit mobilisé en vain pour les sauver. (On connait la chanson de Joan Baez, et nombreuses sont celles en Italie qui racontent cet exode massif).

Oubliant enfin que tous ces émigrés ressentaient une nostalgie irrépressible comme les hautes eaux qui envahissent les maisons et même les bars.

Comme Li et Bépi…

L’osteria, le bar s’appelle Paradiso, mais le paradis n’est pas sur terre pour ces deux déracinés que rapprochent l’amour de la mer : l’un est pêcheur, l’autre est fille de pêcheur ; et tous deux communistes, de ce communisme qui est « l’espoir à pleureur de rage d’un monde meilleur pour tous » comme l’écrivait Nazim Hikmet.

Paradoxalement, c’est la Poésie qui les rapprochera autant que la solitude : Bépi compose des vers sans prétention pour dire que l’on peut être heureux malgré tout en vivant avec trois sous en poche, que son petit bonheur est là dans sa cabane déglinguée de pêcheur, qu’il ne veut pas aller vivre chez son fils à la ville, qu’il s’y étiolera comme une luciole qui s’éteint (comme ces lucioles dont Pasolini déplorait la disparition liée à l’exode rurale et aux pesticides).

Et Li sacrifie rituellement au souvenir du poète Qu’Yuan*, en faisant flotter des bougies dans des fleurs de lotus, afin d’apaiser son âme offensée par l’injustice, pour ne pas pleurer quand son petit garçon resté en Chine lui manque.

Alors, Bépi compose des bouts rimés ; alors Li psalmodie les poèmes appris à l’école :

Au dieu du nuage

Baigné, oh! dans la rosée parfumée,

Habillé, oh! de couleur variée,

Vous ondulez, oh! vos jolis cheveux,

Emaillant, oh! les splendides cieux.

Au palais, oh! de l’aube à la brune,

Vous brillez, oh! comme soleil et lune.

Les dragons, oh! trainent votre char;

Vous faites le tour, oh! de toutes parts.

Vous descendez, oh! en ondée,

Et remontez, oh! en forme de nuées.

Vous regardez, oh! la terre en l’air;

Vous survolez, oh! les quatre mers.

Songeant à vous, oh mon cœur soupire;

Chagriné oh! qu’est-ce que j’ai à dire!

ou

L’esprit de la montagne

…Je bois à la source, oh! sous pins et cyprès.

Songe-t-il à moi, oh! au fond du cœur?

Le tonnerre gronde, oh! la pluie est sombre;

Les singes gémissent, oh! à la nuit.

Le vent siffle, oh! les feuilles font l’ombre;

Ma pensée de lui, oh! me plonge dans l’ennui.

 

La bande originale de François Couturier pianiste du Tarkovsky Quartet qui a aussi travaillé avec des musiciens de jazz tels Daniel Humair, François Jeanneau ou Michel Portal, accompagne avec discrétion ce conte moral et ajoute à son onirisme.

On attend maintenant du réalisateur Andrea Segre qu’il confirme ses talents par un film plus achevé, qu’il transforme ce beau coup d’essai en un coup de maître; maison se souviendra du premier film de ce sociologue qui trace avant tout un très beau portrait de femme, celui de Shun Li, la jeune Chinoise, joué la magnifique Zhao Tao ; et du vieux pêcheur slave, interprété tout en finesse, en tendresse devrais-je dire, par Rade Sherbedgia. On n’oubliera pas leurs visages, leur petite musique intérieure, leur beau parler et leur beau silences, comme disent aussi les Italiens.

 

Du roi de Tchou qui exila Qu’Yuan, il ne reste rien, ses palais ont disparus de la surface de la terre, mais le plus paresseux des écoliers chinois connaît celui dont les poèmes sont toujours vivants, source de sagesse et de joie pour le peuple chinois qui y puise du réconfort.

Finalement, même si leur amitié amoureuse sera brisée par le monde, Li retrouvera son fils, et elle offrira à Bepi qui lui a légué sa thébaïde au milieu de la lagune des funérailles de poète.

Peut-être a-t’elle murmuré ce poème de Qu’Yuan décrivant la Poésie ?

Robe de nénuphars, ceintures d’orchidées,

Elle arrive soudain, repart comme l’éclair,

Elle passe la nuit aux jardins de l’Empereur du ciel,

Qui pourra la retrouver au milieu des nuées ?

 

Elrik Fabre-Maigné

 

*Jean de la Ville de Mirmont

 

**Qu Yuan (340-277 av. J.C.), dont on peut voir la statue géante devant la capitale Chu, à Jingzhou, est le premier poète chinois dont on connaît le nom. Sa place dans la littérature chinoise est comparable à celle d’Homère dans l’histoire de la littérature européenne. Mythique mais avérée. Les lettrés en ont fait un poète moral et patriote. Il fut le créateur en Chine de la poésie intimiste et l’auteur du premier long poème Tristesse de la séparation.

Ce haut fonctionnaire et illustre lettré, l’auteur du Li Sao, le plus célèbre poème des « chants de Shu », fort bien considéré par son roi, était au sommet de sa carrière. Mais cette estime attirait des jalousies de la part de ses pairs, qui ne cessaient de le critiquer devant le souverain. Il avait été ainsi progressivement éloigné du pouvoir et puis définitivement chassé de la cour. En exil, il parcourt montagnes et vallées en écrivant ses poèmes. Finalement, le chagrin finit par l’emporter, et il mit fin à sa vie en se jetant dans la rivière Mi Lo, avec un rocher accroché à son corps.

La triste nouvelle s’étant rapidement répandue dans le pays, la population se mobilisa pour aller repêcher le corps du défunt. Mais les barques remontaient et descendaient le fleuve, sans succès. Un pêcheur jeta alors dans l’eau des œufs, du riz et d’autres aliments pour nourrir les poissons afin qu’ils ne s’acharnent pas sur le corps du poète et un vieux guérisseur vida toute une jarre de vin jaune dans le fleuve pour enivrer le dragon du fleuve, le protégeant ainsi de ses agressions.

Depuis cette période, pour que les jeunes générations se souviennent du décès de l’homme d’Etat et du poète très apprécié, lors de « la fête du double cinq », on organise des courses de « bateaux-dragons » pour commémorer la recherche de son corps, et on jette dans la rivière des « zongzi » gâteaux de riz glutineux (du riz enveloppé dans une feuille de bambou), que l’on mange spécialement à cette occasion, la consommation du vin jaune faisant également parti des rituels célébrés par tous.

***Traduction de Xu Yuan Zhong

 

 

 

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