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Jordi Savall : de la viole de gambe à la viole celtique, un même voyage à Ithaque

Quel est le musicien qui peut jouer aussi bien des berceuses séfarades qu’une fugue de Bach, des madrigaux de Monteverdi ou encore des cançons de l’époque de la croisade des Albigeois, et qui réunit dans ces répertoires des artistes israéliens, palestiniens, grecs, turcs, marocains, suédois ou irlandais ?

Jordi Savall bien sûr qui, après une incursion l’an dernier au Théâtre du Capitole (une des dernières prestation de la très regrettée Montserrat Figueras et la première, très remarquée, du chanteur Lior El Maleh de l’Orchestre Andalou d’Israël), revenait à Odyssud comme s’il y était chez lui; et on ne s’en lasse pas.

On remarque d’entrée le soin que le musicien prend de ses instruments, la viole de gambe* (dessus de viole) et la lyra-viol (la plus petite des trois basses de viole, à 6 cordes qui se joue en accords, utilisée dès la Renaissance en Italie et très populaire en Angleterre au XVIIe siècle, au répertoire considérable) : il s’accorde un quart d’heure avant le concert et quelques minutes entre chaque partie, traitant ses instruments avec beaucoup d’attention, presque de tendresse. On se rappelle alors, il y a plusieurs décennies, à l’âge d’or de la Salle Bleue de l’Espace Croix-Baragnon, le barde kurde aveugle Témo : ce chanteur et musicien, très attaché à ses racines et se qualifiant de nomade moderne, nous avait expliqué que son chant n’est qu’un accompagnement du tembûr (luth à long manche), « personne à part entière qui transmet l’héritage des siècles d’amour, de guerre, de bonheur et de souffrances vécus par mon peuple ».

C’est la première fois que le musicien espagnol, catalan pardon, le plus connu peut-être parmi les musiciens dit du monde de la péninsule ibérique, de formation « classique », s’attaque au répertoire traditionnel celtique en remplaçant le violon par la viole baroque. Ces musiques, transmises avec persévérance d’une génération à l’autre, constituent un des plus beaux patrimoines des traditions musicales vivantes de notre temps. « Il n’y a ni bonne ni mauvaise musique. Juste une façon de l’utiliser ou de l’interpréter, juste ou fausse. Avec Montserrat, nous avons très vite senti que les musiques de la rue, transmises pendant des siècles par la tradition orale, parlaient au cœur tout aussi bien que leurs répliques savantes » a-t’il souvent rappeléGrâce à ses recherches approfondies dans des manuscrits originaux, Jordi Savall dévoile les beautés cachées de la musique irlandaise et écossaise du XVIIème au XIXème siècle et réussit une symbiose qui pendant longtemps passait pour une hérésie aux yeux des « puristes ». Pourtant, au XVIIIe siècle, le compositeur et harpiste aveugle, Turlough O’Carola, qui sillonnait toute l’Irlande afin de recueillir la musique traditionnelle (pour l’empêcher de disparaître sous la pression des occupants Anglais qui essayaient d’interdire les langues et les instruments originaux), a connu l’œuvre de Vivaldi par Geminiani, violoniste et compositeur italien qui faisait le tour d’Irlande, devint son ami et donna des concerts avec lui. En 2001, Hughes de Courson et Youenn Le Berre ont fait revivre cette rencontre, avec l’ensemble baroque Le Orfanelle Della Pieta et des musiciens de la scène celtique, à travers des poèmes gaéliques d’Ossian, sur le disque Stravaganza. Vaughan Williams (1872-1958) quant à lui a arrangé pour orchestre symphonique le thème traditionnel Greensleeves, repris ce n’est pas par hasard par Savall pour les Victoires de la Musique en 2002.

Savall transfigure une fois encore son instrument de prédilection, la viole de gambe, et s’approprie un répertoire qui pourrait lui être étranger, proposant un florilège anthologique dont il se fait à son habitude humble serviteur. Parlant d’une « éloge de la transmission », il dit aussi : « si le visage est le miroir de l’âme, la musique d’un peuple, est le reflet de l’esprit de son identité, à l’origine individuelle mais, qui prend forme dans le temps en tant qu’image de l’ensemble d’un espace culturel propre et unique ». Il investit les sons et les couleurs d’une tradition avec simplicité et métisse dans un même élan des univers en apparence différents. Comme à chaque concert, il nous offre des moments où grâce et magie ne font qu’un dans la communion des émotions : il parvient à s’effacer pour laisser parler la musique, celle qu’il ne cesse de servir en grand humaniste pour le simple plaisir du partage des cultures et des émotions qu’elles véhiculent; comme dans toutes les cultures qui ne sont pas mortes de froid au contact des produits de grande consommation bons à jeter après quelques écoutes.

Le Norvégien Rolf Lislevand accompagne tout en finesse le gambiste au luth et au cittern (cistre ou cithare, instrument à cordes datant de la Renaissance, descendant de la cytole médiévale et ressemblant à la mandoline ou au bouzouki méditerranéen ou irlandais dans le cas présent); ainsi que Frank McGuire au  bodhran (tambour irlandais en peau de chèvre).

Une fois de plus, ce concert est un superbe voyage auditif à travers le temps vers une nouvelle contrée sonore à mi-chemin entre la musique classique et les musiques traditionnelles. Le très beau son et la qualité de leurs jeux ont réjoui le nombreux public présent, mélomane ou non. The Gander in the patrie hole, The musical priest etc. sont des airs très connus et habituellement joués de manière plus enlevée dans les pubs ; mais ils trouvent ici une nouvelle dimension de musique de chambre qui leur sied aussi. « Le temps semble avoir nettoyé ces mélodies de tout superflu » ; épurées, elles sont devenues, au fil des siècles, indispensables à la célébration des moments les plus marquants de la vie de l’homme : chansons pour vaincre la tristesse, danses pour fêter les moments de bonheur…

(Ph : David Ignaszewski)

Jordi Savall qui vient de perdre sa muse, compagne de création et mère de ses enfants, Montserrat Figueras, issue de la grande bourgeoisie espagnole qu’il avait connue au Conservatoire, est fils d’un républicain, exilé comme beaucoup d’autres par la victoire de Franco, qui écoutait chaque soir la BBC pour savoir si les alliés libéreraient le pays et voulait pour son fils la meilleure éducation possible (pour lui payer l’école privée, il n’hésita pas à faire toute sorte de métiers). À l’adolescence, le jeune Jordi qui « traînait dans la rue » comme il le dit lui-même, aurait pu mal tourner, mais ce père l’a mené de force devant la prison et lui a demandé si « c’est là qu’il voulait terminer ». Depuis, le musicien travaille comme un moine du Haut Moyen-Age, compulsant les partitions oubliées trouvées dans les Bibliothèques et les enluminant sur scène avec sa viole de gambe ; après des mois  de travail solitaire.

Il affirme que « la musique doit faire passer vos convictions profondes. Ce en quoi nous avons toujours cru, avec Montserrat, c’est que l’émotion prime sur l’intellect. Elle permet de se rappeler à soi-même à quel point on est vivant ».

Par ailleurs, il est convaincu que la musique peut éclairer l’histoire : « On ne meurt jamais que lorsqu’on nous oublie ; en ce sens, nous, musiciens, avons aussi une responsabilité : en rappelant les tragédies du passé, nous invitons le public à ne pas oublier que le dialogue entre les peuples fut le fondement de notre histoire ». Et de la paix. Son livre-disque La Tragédie cathare en est un exemple magnifique qui nous concerne tous, occitans ou non : Le Royaume oublié*** est celui d’une culture assassinée, dont les valeurs étaient paratge e convivencia, partage et convivialité, dont la Poésie et la Musique étaient flamboyantes et où la Femme était l’égale de l’Homme, irradiant cette Lux Femina, Lumière féminine, chantée de si belle façon jusqu’au bout par Montserrat Figueras.

On a ce soir voyagé par la pensée entre Irlande et Ecosse, du Connemara au Highlands, on a entendu de nouveau des bribes des poèmes d’Ossian :

Sur l’herbe accueillante dorment à jamais,
 A jamais, ô ma douce Irlande, les héros indomptables 
De la glorieuse Fianna : 
Oscar à l’armure cuivrée,
 Eogan au javelot précis, 
Caoilte aux pieds de brise, 
Diarmaid à la face d’étoile, l’amant de la belle Graïne 
Aux nattes de lin blanc!

Ô Entendre de nouveau 
Le cristal liquide du grive sous mes bottes, La sève bouillonnant dans les coudriers L’eau claire des ruisseaux rapides des montagnes, l’heureux jappement des renards,
 la voix rauque du cerf, le vol mielleux des abeilles, le sifflement langoureux des linottes, 
Les querelles des hérons, la nuit !

Ô jour où le chant d’un petit oiseau 
Rendait excellents et joyeux mon âme et mon cœur. 
Ô jour où un mot gaélique faisait fleurir sur mes lèvres Toutes les fleurs des printemps divins
 De ma divine Irlande !


Si le voyage à Ithaque (viatje a Itaca comme le chantait merveilleusement Lluis Llach, un autre grand catalan, sur le poème de Constatntin Kavafis) de Montserrat Figueras est terminé, celui de Jordi Savall continue: que le dieu des vents lui soit favorable

Elrik Fabre-Maigné

24 mai 2012

*On se rappelle toujours avec émotion qu’en 1991, il a signé la Bande originale du film «Tous les matins du monde» d’Alain Corneau -en prêtant ses mains à l’écran au trop peu connu Jean-Pierre Marielle devenu Monsieur de Sainte-Colombe- dont les compositions pour la viole de gambe restent des références en la matière.

**élève de Hopkinson Smith avant d’être invité par Jordi Savall à l’accompagner au sein de ses diverses formations, professeur à la Staatliche Hochschule für Musik à Trossingen (Allemagne) après l’avoir été au Conservatoire National de Région de Toulouse, fait preuve lui-aussi d’un grand éclectisme, travaillant également avec des musiciens de jazz, arabo-andalous et orientaux. Signalons que sur le disque c’est Andrew Lawrence King qui a réalisé tous les accompagnements en improvisant selon les pratiques traditionnelles connues à la harpe et au psaltérion.

***disponible comme la plupart de ses disques chez AliaVox


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