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De la censure comme une arme à double tranchant

18 Mar Publié par dans Opinions | 1 commentaire

Le Festival Zoom arrière 2012 sera marqué d’une pierre blanche tant sa programmation était riche et tant elle était d’actualité « dans un monde menacé de tant de muselières » comme disait Léo Ferré : les exemples de censure sont légions, même au vingtième siècle, et pas seulement au cinéma ; le XXI° siècle n’est déjà pas en reste, alors qu’internet qui devrait être un nouvel espace de liberté, est lui aussi en passe d’être contrôlé par les dictateurs de tout poil, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes à des sociétés sans foi ni loi. En ce domaine, il n’y a rien de pire que la mémoire courte, tout en restant conscient que cette pratique d’un autre âge a aussi des effets pervers inattendus.

 Rendre hommage au cinéma iranien était plus que jamais justifié alors que ses auteurs subissent les foudres des Gardiens de la Révolution dans une théocratie anachronique où l’égalité des femmes est totalement niée, et alors que cet obscurantisme plane sur les révolutions issues des printemps arabes.

Pour ce qui est de la guerre d’Algérie, 50 ans après, il était plus que temps de pouvoir visionner librement La Bataille d’Alger de Pontecorvo, RAS de Boisset, Le Vent des Aurès de Lakhdar-Hamina etc. ; et pas seulement pour ceux qui ont vécu cette horrible guerre fratricide qui ne disait pas son nom. La célèbre chanson de Boris Vian, Le Déserteur, écrite en 1954 au Président de la République en pleine guerre d’Indochine, réutilisée à cette occasion, avait été de nouveau censurée  bien sûr. Dans sa réponse au censeur, Vian concluait :… »Et un conseil : si la radio vous ennuie, tournez le bouton ou donnez votre poste ; c’est ce que J’ai fait depuis six ans ; choisissez ce qui vous plaît, mais laissez les gens chanter, et écouter ce qui leur plaît »… Toujours d’actualité !

En remontant plus haut dans le temps, et puisque nous sommes dans le 70° anniversaire de l’Occupation et de la Résistance, Natacha Laurent et son équipe aurait pu ajouter, entre autres, Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls (qui montrait qu’en France durant ces années noires, « il n’y avait pas beaucoup de Jean Moulin ») sorti discrètement en salles en 1969 et interdit jusqu’en 1981 par certaines personnes que soi-disant révulsait la censure allemande et vichyste  et qui se réclamaient de la Résistance*. Mais il faudrait plusieurs éditions de ce Festival pour être exhaustif.

Concernant les films dits « de cul », cela peut faire sourire à l’époque du porno gratuit sur le réseau mondial, mais je me souviens de ces années 60 où Madame De Gaulle, « Tante Yvonne« , faisant interdire chez les marchands de journaux les journaux de charme (comme Paris Hollywood que l’on s’échangeait sous le manteau au Collège) et où les adolescents boutonneux se précipitaient à Amsterdam par le Magic Bus pour évacuer leurs hormones en surnombre dans des salles obscures où on leur fournissait des serviettes en papier. En 1972, Gorge profonde semblait le summum de la libération sexuelle et cinématographique et nous avons beaucoup ri avec les films de Russ Meyer, pourtant soft, et ses Super Wixens plantureuses,  interdits au moins de 18 ans, bien sûr.

Quant à La dernière tentation du Christ, beau film de Martin Scorsese d’après le grand roman de Kazantzakis, avec une superbe bande originale de Peter Gabriel et de musiciens du Moyen Orient qui a bien vieilli (Passion chez Real World Records), j’aurai pu griller dans le cinéma St Michel à Paris où des intégristes « catholiques » (dont je me demande parfois s’ils ont lu l’Evangile ), voulant nous interdire de voir le film, ont lancé des cocktails Molotov.

A titre personnel, je me souviens encore de ces gens qui ont voulu me faire sortir manu militari de l’Opéra d’Avignon, où les danseurs de Pina Bausch évoluaient sur une scène couverte d’herbe et de roses encerclés de militaires en uniformes avec des chiens policiers en laisse : j’ai failli me battre pour protéger ma compagne qui voulait rester jusqu’à la fin comme moi.

Surtout, je n’oublierai jamais le Living Théâter de Julian Beck qui a bouleversé mon adolescence, au Grenier-Sorano, avec ses entassements de corps nus symbolisant les victimes de la guerre du Vietnam, entrainant la prise de conscience politique de bon nombre d’entre nous. La pièce a été interdite à Avignon parce que de bonnes âmes disaient, sans l’avoir vu certainement, qu’il y avait des « jeunes nus qui copulaient sur scène ». Dommage collatéral, Jean Vilar, créateur du Festival et du Théâtre Populaire, grand monsieur de la démocratisation de cet art majeur, a été conspué et traité de fasciste (« Vilar, Béjart, Salazar » !), un comble pour cet honnête homme engagé qui ne s’en remettra pas.

Dans le domaine de la chanson française, je me suis empressé d’écouter Ferré, Brassens, Ferrat… qui ont eu leur lot de chansons interdites ; avec quelques difficultés cependant : pendant des décennies, il fallait trouver des disquaires complices pour se procurer leurs trente-trois tours, et comme c’était interdit à la maison, je devais les écouter en catimini sur un mauvais tourne-disque Teppaz.

Léo Ferré m’a raconté avoir été arrêté (et gardé à vue) pour Mon Général, La Marseillaise, Pacific Blues, et surtout L’Affiche rouge sur un poème d’Aragon à partir de la dernière lettre de Manoukian, chef des premiers résistants MOI (Main d’œuvre immigrée) qui ne fut autorisée sur les antennes nationales qu’en 1981

Nuit et Brouillard de Jean Ferrat a été « totalement déconseillée » sur les antennes, ainsi que Potemkine, décrite comme « appel à la révolte », Ma France, dite « irrévérencieuse »  pour le pays.

Mais c’est sans doute Georges Brassens qui a battu le record de chansons interdites par le comité d’Écoute en Radiodiffusion : Le gorille par exemple qui parlait de la peine de mort par métaphore, alors qu’il s’était autocensuré en élaguant une dernière strophe : « Nous terminerons cette histoire / Par un conseil aux chats-fourrés / Redoutant l’attaque notoire / Qu’un d’eux subit dans des fourrés: / Quand un singe fauteur d’opprobre / Hante les rues de leur quartier / Ils n’ont qu’à retirer la robe / Ou mieux à changer de métier. »  Sans parler de Vénus callipyge, La complainte des filles de joie, Putain de toi, Les deux oncles, La tondue, La fille à cent sous…

Les artistes sont toujours particulièrement exposés et voués aux gémonies par les bien-pensants pleins d’arrières pensées : dans le film Feast of Friends (1970), on voit Douglas James Morrison, plus connu sous le nom de Jim Morrison, chanteur mythique des Doors, tabassé sur scène par les policiers américains (il venait d’être gazé dans sa loge parce qu’il embrassait sa copine sur la bouche); par la suite, il a été emprisonné, condamné à des amendes colossales, pour le poème-chanson où il citait le mythe d’Œdipe « Père, je veux te tuer, Mère, je veux te baiser «  (je me demande lequel des policiers et même des juges qui s’acharnaient sur lui connaissait la mythologie grecque ?), mais surtout parce qu’il invitait son jeune public à faire l’amour librement et à refuser la guerre du Vietnam.

On n’en finirait plus et la vigilance est plus que jamais de rigueur : non merci, plus jamais ça !

Mais je me réserve le droit de manifester quand bon me semble, en sachant que « rien n’est tout noir, ni tout blanc », et en gardant toujours le sens des nuances, ce qui n’est pas l’apanage des censeurs; ni de certains anti-censeurs.

Récemment, une « affaire de censure » a secoué le microcosme culturel autour de manifestations de « catholiques » (?) voulant interdire des « création » jugée par eux blasphématoire pour les croyants. Comme l’a dit le grand comédien André Wilms, lors d’un entretien pour Télérama du 14/12/2011 : « …On mobilise je ne sais combien de CRS pour quarante catholiques intégristes. Au lieu d’aller nous-mêmes leur mettre une raclée. On n’a même pas besoin d’être courageux, on est six cents, ils sont quarante ! …Au lieu de cela, l’auteur s’excuse presque en disant qu’il est aussi chrétien. Les CRS défendent le théâtre d’avant-garde, le directeur du théâtre peut chaque soir (…) remplir sa salle, les pétitionnaires se font leur pub. Tout cela (…) au nom d’une sacro-sainte liberté d’expression extraordinairement abstraite ! Permettez-moi de citer Brecht :  » Faire du théâtre, c’est organiser le scandale… « .

Je n’ai pas vu l’objet du délit et ne me prononcerait pas sur sa qualité, mais il est intolérable qu’on menace de mort et aggresse le Directeur du théâtre du Rond Point incriminé pour avoir programmé l’une de ces pièces, aux cris de « Halte à la christianophobie » ; de même, qu’en participant aux Cercles de Silence organisés Place du Capitole par les Franciscains, j’ai entendu plusieurs fois proférer à l’égard de ceux-ci les insultes  « Catholiques, inquisiteurs, pédophiles », alors qu’avec le Réseau Sans Frontière ces moines dénoncent la chasse aux Sans-Papiers et les Centres de Rétentions indignes de notre Démocratie !

Dans le domaine artistique, il faut que le public puisse faire son choix en toute connaissance de cause. Quand un spectacle ne me plait pas, je sors ; et je dis à ma famille et à mes amis ce que j’ai ressenti, mais sans leur donner de mot d’ordre. Comme je l’ai transmis à mes fils, n’oublions jamais que la censure de quel bord qu’elle soit est l’arme de ceux qui veulent régenter vos vies, nous refusant notre libre-arbitre et ouvrant la porte au totalitarisme. Et qu’inversement, comme l’a écrit Beaumarchais : « sans liberté de critiquer, il n’est pas d’éloge flatteur ». Donc, soyons curieux, allons voir même ce que l’on nous déconseille, et ensuite, forgeons nous-mêmes notre opinion ; l’oubli étant tout ce que méritent les mauvais spectacles. La curiosité, n’est pas un vilain défaut.

En conclusion, la 6° édition de Zoom Arrière, éclectique, sans manichéisme déplacé ni angélisme réducteur, était vraiment de salubrité publique, en cette veille d’élections présidentielles.  Merci la Cinémathèque de Toulouse : continuez !

E.Fabre-Maigné
Chevalier des Arts et Lettres

*  On a tendance à oublier qu’on n’a jamais écrit autant de poésie en France que dans cette période, alors que le papier était rationné et qu’écrire engageait sa vie, au sens premier du terme : je vais donc consacrer un concert poétique aux Poètes de la Résistance, frappés de censure, le 12 mai à 15h au Théâtre du Chapeau rouge à Toulouse et le 25 mai à 17h Salle Jean Moulin de la Préfecture de Montauban; pour commémorer le 70° anniversaire de la parution dans la clandestinité du poème de Paul Eluard (parachuté par les avions alliés) « J’écris ton nom, Liberté » .

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Un commentaire

  • Jérôme Gac dit :

    Au sujet du spectacle « Golgota picnic » écrit et mis en scène par Rodrigo Garciaun, le texte a été édité : il est d’une beauté et d’une poésie bouleversante. C’est un douloureux cri contre la violence qui ravage l’humanité, contre l’Eglise qui alimente la terreur avec des images de crucifixion commandées à des artistes, contre les États enchaînés au libéralisme sauvage… Dans le spectacle, Les tableaux burlesques et provocateurs accusant la société de consommation brouillent parfois la splendeur de cette plainte mélancolique. C’est un appel désespéré et désordonné adressé aux hommes pour ranimer la flamme de la fraternité. Pour finir, le pianiste Marino Formenti interprètait, nu, l’intégralité de la version pour piano des « Sept dernières paroles du Christ sur la croix », de Joseph Haydn.


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