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Le clarinette solo de l’ONCT, David Minetti en vedette

15 Jan Publié par dans Musique classique | Commentaires

Le vendredi 20 janvier, il interprète le surprenant Concerto pour clarinette d’Aaron Copland. Au programme aussi, le fascinant Concerto pour orchestre de Béla Bartok. Quel programme !

David Minetti

C’est à la Halle, à 20h, que David Minetti “succèdera“ au dédicataire de l’œuvre, le célèbre clarinettiste de jazz, Benny Goodman qui créa ce fameux concerto, à la radio, en novembre 50. L’orchestre sera placé pour la première fois, sous la direction de, dans la famille estonienne de musiciens les Järvi, le petit-fils Kristjan, partie intégrante de cette nouvelle “race“ de chefs d’orchestre détonants.

« J’ai quelquefois eu l’étrange sensation d’être divisé en deux, l’austère intellectuel moderniste d’un côté, le compositeur accessible et populaire de l’autre ». Aaron Copland, né à Brooklyn le 14 novembre 1900, mort le 2 décembre 1990.

Après celle de Charles Ives, la musique de Copland a proposé une nouvelle mise en espace sonore des villes et des plaines américaines. Elle puise son énergie aux sources des paysages et des cultures du Nouveau Monde, posant l’acte fondamental d’une musique nationale…à l’échelle d’un continent. Il s’intéressera au cinéma et signera plusieurs musiques de film comme L’héritière ou Des souris et des hommes, The City, …

Le concerto pour clarinette et orchestre à cordes, avec harpe et piano, a été composé entre 1947 et 1949. Benny Goodman avait passé commande d’un concerto à Aaron Copland, tout en lui laissant une entière liberté dans l’écriture. La seule demande particulière fut une exclusivité de deux ans, dont Goodman ne profita guère puisque la création n’eut lieu qu’en novembre 1950, à la radio, avec l’orchestre de la NBC sous la direction de Fritz Reiner. Quelques semaines plus tard, l’œuvre fut jouée en public par Ralph McLane avec le Philadelphia Orchestra sous la direction d’Eugene Ormandy. La partition avait été remaniée à la demande de Benny Goodman pour simplification (on peut entendre la première version dans l’enregistrement de Charles Neidich chez Chandos).

D’une durée totale de 17 minutes environ, le concerto est en deux mouvements, et non pas trois comme à l’habitude, lent/rapide, reliés par une longue cadence, seul moment de pure virtuosité.

Le premier mouvement , très lyrique, sonne avec ce « bittersweet » (doux-amer) caractéristique de Copland.

Dans le deuxième, le concerto emprunte au jazz certains de ses éléments (accentuations, slap de la contrebasse, glissando final).

 

 « with humour, relaxed » avec une contrebasse en slap

Copland utilise un motif sud américain préalablement exposé dans la cadence. Il semble qu’il l’ait entendu pendant son séjour à Rio de Janeiro en 1947 :

 Le final est ludique et plein d’esprit, d’écriture rythmique plus complexe:

 

 Grand et spectaculaire glissando final! Ou “smear“ ou “diffamation“ dans le langage jazz !

En ouverture de concert, ce sera de John Adams (né en 1947), The Chairman Dances (« Les Danses du Président »), œuvre composée à la demande de l’Orchestre symphonique de Milwaukee, alors qu’il travaillait à son opéra Nixon in China.Selon les mots du compositeur : « La musique ne constitue pas une partie de l’opéra (qui est tant stylistiquement qu’instrumentalement tout à fait différent), mais plutôt une pièce à part entière, purement musicale, pour évoquer l’image irrésistible du jeune Mao Tse-Toung dansant le fox-trot avec sa maîtresse Chiang Ch’ing, ancienne reine de films de série B et future Madame Mao, âme de la Révolution culturelle et figure honnie de la « bande des quatre ».

La musique des Chairman Dances appartient à la période minimaliste et répétitive du compositeur. Ponctuée d’inflexions de jazz stylisé, elle possède un rythme haletant et une orchestration colorée. The Chairman Dances furent créées par l’Orchestre symphonique de Milwaukee le 31 janvier 1986, sous la direction de Lukas Foss.

La deuxième partie du concert sera occupée par le Concerto pour orchestre de Béla Bartok.

              I. Introduction : Andante non troppo – Allegro vivace

              II. Giuoco delle coppie : Allegretto scherzando

              III. Elegia : Andante non troppo

              IV. Intermezzo interrotto : Allegretto

               V Finale : Pesante – Presto                                               durée ~ 38 mn

œuvre composée d’Août à Octobre 1943 à Saranac Lake au Nord de New York, achevée à Asheville. Commanditée par le chef d’orchestre Serge Koussevitsky (1874, mort à Boston en 1951). Créée par le commanditaire le 1er Décembre 1944 au Symphony Hall de Boston.

Effectif orchestral : trois flûtes, deux hautbois, un cor anglais, trois clarinettes, trois bassons, quatre cors, trois trompettes, trois trombones, un tuba ; timbales et batterie (caisse claire, grosse caisse, tam-tam, cymbales, triangle) ; deux harpes ; tous les pupitres de cordes.

« Tout art véritable se manifeste par des impressions que nous recevons de l’extérieur – c’est ce qu’on appelle le “vécu”…. Je ne peux pas me représenter la production artistique autrement qu’à la condition que s’y exprime sans limite l’enthousiasme, le désespoir, les peines, les colères, la vengeance, la bravade railleuse, le sarcasme de son créateur. Jadis, je ne le croyais pas, jusqu’au jour où j’ai moi-même appris que les œuvres d’un homme transmettent en fait plus précisément que les biographies, les événements significatifs et les passions qui déterminent la vie. »      Béla Bartók. Lettre de 1909.

Parmi les œuvres qui firent l’objet d’une « véritable commande » au cours des années 1940-60 si fertiles dans le domaine de la production musicale, le Concerto pour Orchestre est sans doute celle qui s’est le mieux implantée dans le répertoire symphonique courant. La raison d’une telle faveur dont elle jouit auprès du public, s’explique peut être par sa construction musicale dont la « solidité granitique » sert de véritable repère. Sa structure interne enthousiasme aussi mettant ingénieusement en relief les différents éléments de l’orchestre, tout d’abord section par section, puis toutes les sections intervenant ensemble en une éblouissante apothéose sonore qui nécessite évidemment une écoute en direct. Les meilleurs supports ne peuvent rendre de tels effets de spatialité comme on peut les saisir dans une salle de concert.

Bien sûr, pour un tel “morceau” mieux vaut-il que les phalanges qui s’y attèlent disposent d’excellents solistes aux premiers pupitres ! sans négliger le moindre instrument.

Car si cette œuvre peut être comparée à un numéro de manipulation de cartes, on ne sait plus trop si le prestidigitateur est le compositeur ou le chef d’orchestre, si les cartes sont constituées par les instruments ou les oreilles des auditeurs.

Il serait peut être vain aussi de vouloir comprendre la musique du compositeur sortie du contexte culturel, social et politique dans lequel il était plongé. Homme libre, esprit indépendant, profondément engagé dans la défense des valeurs auxquelles il croyait, l’amour de la patrie en tant que point de départ n’est pas oublié pour autant. Cependant, il saisira très vite les dangers de l’ultranationalisme et se révoltera une nouvelle fois, en quête d’une impossible fraternité, en butte au sectarisme et à l’aveuglement des hommes. L’exil sera alors un véritable déchirement.

Octobre 1940, le couple Bartók s’embarque pour les Etats-Unis, « un saut dans l’incertitude pour éviter la certitude du pire », rejoint par le fils Péter en 1942.

Genèse

Le Concerto pour orchestre connaît sa première audition le 1er Décembre 1944 au Symphony Hall de Boston, l’orchestre de cette ville étant placé sous la baguette de Serge Koussevitsky. Bartók est aux Etats-Unis depuis 1940, pas méprisé mais alors guère considéré, dans le dénuement plutôt et dans un état de santé bien précaire. Au printemps de 1943, Koussevitsky se rend au Doctors’Hospital de New York pour saluer le musicien souffrant et lui faire part d’une proposition qui pourrait avoir sur lui l’effet de la plus miraculeuse des cures. Il souhaite que le compositeur hongrois écrive une pièce de style démonstratif et, pour le convaincre d’autant, laisse sur le lit du malade un petit chèque de cinq cents dollars en acompte. Le procédé est ce qu’il est. Il n’empêche que Bartók quitte l’hôpital et part tout près à Saranac Lake où il esquisse le Concerto. Il en termine l’orchestration en quelques semaines à Asheville (Caroline du Nord). La partition porte les dates : 15 Août – 8 Octobre 1943.

Laissons le compositeur s’expliquer sur :

– le titre de son œuvre : « (il) trouve son sens dans le traitement concertant ou soliste d’instruments, ou de groupes d’instruments. Le traitement « virtuose » apparaît par exemple dans les sections fuguées du développement du premier mouvement (aux cuivres) ou dans les sortes de mouvements perpétuels sur le thème principal dans le finale (cordes) mais surtout dans le deuxième mouvement, lorsque les instruments se succèdent en concertant par paires et exécutent des passages brillants. »

 – le parcours affectif de son œuvre : «  Exception faite du facétieux deuxième mouvement, proche d’un scherzo, la tendance générale est le passage progressif du caractère sérieux du premier au lugubre chant funèbre du troisième jusqu’à l’affirmation de la vie qui singularise le Finale. »

Les cinq mouvements vont s’ordonner en miroir autour d’un pivot central de l’Elegia, mouvement lent entouré de deux « jeux de l’esprit », eux-mêmes flanqués de mouvements extrêmes vifs.

I. La partition s’ouvre par une Introduzione Andante non troppo bâtie sur des successions de quartes, intervalles fondamentaux de la musique populaire hongroise, qui hantent toute l’œuvre et formeront comme une trame assurant la cohésion de l’ensemble.

Le premier mouvement proprement dit – Allegro vivace – va opposer deux thèmes aux rythmes de danse proches mais de caractère dissemblable. Ce sera un vigoureux petit motif de gamme ascendant qui engendre le thème principal tandis que dans un tempo plus lent, le second est présenté par le hautbois solo, repris par les clarinettes puis les flûtes et les hautbois à nouveau. Répétition dans diverses combinaisons de vents lors de la  réexposition tandis que les fanfares donneront au développement central un caractère solennel.

II. Giuoco delle coppie (« Jeux de couples »). Même si Bartók a qualifié le mouvement qui suit de mélodie funèbre et lugubre, alors qu’elle semble plutôt sonner comme une élégie méditative, le tout forme un contraste saisissant avec cet Allegro scherzando.

Ces jeux nous dispensent six minutes de la plus exquise musique. Pareils à des couples de danseurs, les instruments, par paires, se livrent à des figures maniérées : deux bassons puis deux hautbois, puis deux clarinettes, enfin les flûtes et les trompettes bouchées pour terminer ; ils interviennent chaque fois à un intervalle différent. Ce sont les deux harpes qui en glissandos mettent un terme à ce jeu.

Lors des premières répétitions du Concerto, Bartók signala qu’il avait eu ici à l’esprit des instruments qui, comme des animaux, s’en iraient deux par deux vers l’Arche de Noé avant le déluge. Après s’être arrêtée en route pour une sorte de choral cuivré (trompettes, trombones et tuba ponctués de caisse claire), la procession se presse à nouveau mais les bassons de deux passent à trois. Elle reprend aussi solennelle qu’avant les autres couples poursuivant leur route qui les sauvera des eaux.

III. Elegia : c’est un important Andante non troppo qui présente en son milieu un tempo un peu plus vif, poco agitato avec reprise d’un thème entendu dans le premier mouvement. C’est plutôt un autre motif grave et funèbre qui domine l’ensemble “comme les milles frissons sonores d’une musique de nuit recréée avec une remarquable économie de moyens dans l’écriture”. Derrière les bruissements drapés de l’Elegia éclate toute la douleur nostalgique d’un homme qui n’ignore rien de sa maladie et de l’échéance, qui de plus se languit de sa patrie, et s’interroge sur le pourquoi de ses moyens matériels réduits. Les vagues impétueuses des harpes et des bois porteraient en elles toute l’amertume du Château de Barbe-Bleue et du Lac des larmes, autres chefs-d’œuvre du maître.

IV. L’Intermezzo interrotto – intermède interrompu – paraît plus autobiographique encore. Bartók écrivait à son élève et ami Görgy Sándor : « Le Poète avoue son amour pour la patrie, mais soudain une force brutale interrompt la sérénade, des hommes frustres en bottes s’emparent de lui et vont jusqu’à briser son instrument. »

Une rengaine d’opérette représente la patrie, « Hongrie, tu es belle, tu es magnifique ». Pour figurer les hommes en bottes, le musicien parodie le thème envahissant le premier mouvement de la Septième Symphonie “Leningrad“ de Dimitri Chostakovitch, œuvre complètement contemporaine d’un auteur qu’il n’appréciait pas particulièrement. L’un, exilé, peine à se faire estimer à l’étranger, l’autre, resté au pays, mais dans quelles conditions, est adulé aux quatre coins du monde, depuis sa Première Symphonie écrite à vingt ans.

Béla Bartók

Ce thème donc, raille lui-même les marches militaires au travers d’une mélodie de la Veuve Joyeuse de Franz Lehar: « Les fanfares, les ruptures brutales, l’ambiance de cirque, les polkas détraquées, de grandes grimaces narquoises rendues par une double irruption des trombones en glissandos, des rires stridents éclatant aux cordes, les bruits de bottes, tout cela crée un climat de farce odieuse et effrayante ». Ainsi, le compositeur veut-il dénoncer tout autant la vulgarité que la barbarie fasciste. Au même moment, son pays subit les pires tragédies avec déplacement de force, sous menace nazie, de centaines de milliers de hongrois, et l’armée russe aux trousses. Quelques propos tenus il y a plus de trente-cinq ans se révèlent alors bien cruels : «  … À un moment ou ces peuples … s’entretuent sur l’ordre de leurs maîtres…, il est sans doute opportun de souligner que les paysans n’éprouvent pas, qu’ils n’ont jamais éprouvés la moindre haine pour un autre peuple… Les paysans sont animés de sentiments pacifiques ; la haine raciale est le fait des couches supérieures.»   Béla Bartók – Lettre de 1917

Le Finale, merveilleux exemple plein d’humour, a la forme d’une fugue exigeant une section de cordes suffisamment virtuose pour bien mettre en place chaque note, chaque saillie. C’est une sorte de course éperdue pour la vie, incroyablement riche et fouillée. Bartók tourne le dos au bruit urbain de l’Intermezzo interrotto et va puiser son optimisme dans les campagnes hongroises et roumaines. Les thèmes sont traités en fugatos sur des airs de danses populaires vivement rythmés. L’ensemble, tourbillonnant jusqu’à une forme assez paroxystique, prend fin sur une brillante coda. Peut-être plus ici que dans d’autres Finale de partitions pour œuvres orchestrales, le compositeur veut-il insister sur ce qui fut et reste une passion : l’étude des chants et danses populaires, sans frontières.

Mais l’exil est là, la leucémie continue son funeste travail, la gloire viendra trop tard. Il est des artistes pour qui l’art est une revanche sur la vie. Pour Béla Bartók, il a été l’expression de la vie.

Michel Grialou

dernière minute :

Le chef d’orchestre estonien Kristjan Järvi ne pourra diriger l’Orchestre national du Capitole pour des raisons de santé, le 20 janvier à Toulouse et le 21 janvier à Figeac. Il sera remplacé, dans le même programme, par le Français Pascal Rophé, l’un des spécialistes de sa génération du répertoire du XXe siècle. Il sera accompagné par David Minetti, clarinette solo de la phalange toulousaine, pour interpréter une œuvre poignante et néanmoins virtuose et jazzy, le Concerto pour clarinette de l’Américain Aaron Copland.

Réservation

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