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Aux portes de l’indicible – concert de l’ONCT (11/11/2011)

12 Nov Publié par dans Musique classique | Commentaires

Orchestre National du Capitole – Juan José Mena (direction)

Christianne Stotijn (mezzo-soprano)

Robert Dean Smith (ténor)

MAHLER Symphonie n° 10 en fa dièse majeur (Adagio)
Das Lied von der Erde

Aux portes de l’indicible 

« C’est une chose pour laquelle il n’existe probablement pas de mots » dira Mahler du Chant de la Terre.Il en est de même dans son œuvre inachevée et véritable message d’outre-tombe, fait de lambeaux de douleur, qu’est la Dixième symphonie. Dans ces deux œuvres Mahler va aux bornes frontière de la musique de son temps, et de l’existence humaine aussi.

Mais plus que le squelette de cette Dixième, ici donnée dans son seul adagio et non dans ces cinq mouvements, c’est le Chant de la Terre qui demeure le sommet de la musique de Mahler avec sa tentation d’éternité, et sa dissolution dans l’infini des bleus du lointain.

Nostalgie et infini sont les rives de cette musique. Et cette espérance panthéiste qu’au bout même de nos disparitions, la terre refleurira encore et encore. Que du fond des horizons bleutés, réside toujours la force infinie du printemps et de la vie. Ce message est celui des propres vers de Mahler qu’il a ajoutés :

La terre bien-aimée
refleurit au Printemps et reverdit !
Partout et toujours une lumière bleutée à l’horizon
Toujours, toujours, toujours…

Mahler ne voulut jamais entendre cette partition, et donc ne la retoucha jamais, contrairement à ses habitudes. Et pourtant l’équilibre de cette symphonie de chambre pour orchestre est miraculeux. Il s’agit en fait d’un double concerto pour flute et hautbois, et désespoir.

Les paradoxes de Mahler sont bien là :
– Amour profond de la vie et pessimisme tout aussi profond
– Recherche ardente de l’absolu et résignation de cette folle quête qui l’aura hantée toute sa vie
– Elle est une parabole amère sur l’humanité avec aussi cette disparition dans l’Éternité.

Ironie désespérée et lucide mais surtout grand élan de passion pour le monde fragile et endormi tissent cette partition …
Après les coups terribles du destin en 1907, il quitte Maiernigg pour Toblach, cherchant un nouvel horizon. Ce nouvel horizon est en fait un ailleurs. L’arrière-plan de la Chine vue de l’Europe est le papier peint de sa douleur. La sagesse chinoise telle qu’il l’entrevoit est pour lui adéquate : sagesse lasse, souriante résignation, temps différent du temps occidental.

Fragilité et masque des douleurs, sensualité, et paix qui s’installe comme un bouquet fané, comme le chant des hommes dont il se sent séparé. Il ressent au fin fond de lui le sens du transitoire. Mais en fait il s’agit bien d’un désespoir « occidental » tissé aux berges de ce romantisme finissant.

C’est en utilisant le recueil la Flûte chinoise, anthologie récente de Hans Bethge, que Mahler pourra parler, et englober à la fois son moi et celui de l’univers de passage. Et donner une réponse à ces questionnements. Il dépose en une musique enclose, sa douleur, son urgence, sa consolation.

Mahler fait quelques pas de plus, jusqu’au dernier, vers le dedans, sur le fil distendu de sa vie, la lassitude le rend indulgent, vers le couchant se mêle le bout de toutes ses plaines et de ses avenirs mourants.  Il lui reste un peu d’eau pour la soif du monde, c’est cette œuvre, unique dans la musique occidentale. Son mal-être profond, sa douleur existentielle trouve soudain un écho profond dans ces textes de poètes chinois (Li Tai Taipo, Tchang Si, Mong-Kao-jen, d’après Wang-Wei), qu’il fait sien en ajoutant ses propres vers.

Six chants composent cette œuvre qu’il nomme finalement « Le Chant de la Terre : une symphonie pour voix de ténor et d’alto (ou de baryton) et orchestre d’après la flûte chinoise de Hans Bethge » :

1-Chanson à boire sur la douleur de la terre
2- Le solitaire en automne
3- Sur la jeunesse
4- Sur la beauté
5- L’ivrogne au printemps
6- L’adieu

Mahler écrit ces vers:

« Où je vais ? Je vais, je vagabonde dans les montagnes.
Où trouver la paix pour mon cœur seul ?
Je cherche ma patrie, ma demeure !
Je n’irai plus jamais errer au loin.
Mon cœur est calme et attend son heure.
La terre bien-aimée fleurit partout au printemps et reverdit…
Partout et éternellement bleuit l’horizon lointain,
Éternellement, éternellement… »

Et en apesanteur de la musique et du monde, cette musique n’en finira jamais. Il écrit cette partition à 48 ans seulement. Elle est bâtie sur la dualité. Elle est double.
– au niveau des chants, ils sont alternés en voix ténor et voix grave :
– en structuration : 5 chants plus un qui est aussi important à lui seul que tous les autres.
– au niveau symphonique avec 4 mouvements :
– un allegro (premier mouvement)
– un adagio
– 3 scherzos
– un finale.

Elle repose sur ses deux extrêmes, les chants un et six, les plus signifiants et des variations dans tous les lieder, avec seulement quelques ponts, quelques repères et leitmotivs
– Il n’y a pas de forme sonate organisée, mais une sorte d‘improvisation continue.
– Il n’a plus de notion du temps linéaire habituelle, mais Mahler introduit le temps suspendu. Ceci caractérise cette œuvre.

Pour son apogée, l’Adieu, cœur de l’œuvre, il invente même une métaphysique des fausses rencontres en mettant face à face les deux amis qui dans les poèmes chinois jamais ne se verront.

Cette musique est aux portes de l’indicible, faite de la porcelaine des douleurs. En apesanteur de la musique et du monde, cette musique n’en finira jamais. Mahler a écrit « en mourant » sur la partition à l’extrême fin, quand les mots « ewig, ewig », (éternellement), sont un effacement, une disparition.

Elle est aussi duale par l’opposition voix instruments, par la prépondérance donnée à deux instruments, hautbois et flûte.

Mahler a écrit Le chant de la Terre pour « Pour retrouver le chemin et la conscience de moi-même ». C’est notre chemin à tous qui est tracé.

Ces quelques indications pour simplement baliser un peu le sens de ces partitions et signifier l’extrême difficulté de les interpréter.

Qu’en fut-il ce soir-là ?

La Dixième :

Ce concert avait commencé sous d’inquiétants auspices, par une interprétation du premier mouvement de la Dixième symphonie, sans flamme et sans incarnation. Ce portique vers la modernité, avec ses frottements tonaux, ses dissonances, ses chromatismes exacerbés, est tissé de cris et de chair. Il ne supporte pas le manque de tension, l’amollissement, l’apitoiement. Le chef avec des tempi trop lents, une tendance à l’épanchement lyrique ici hors de propos, a gommé les aspérités de cette musique angoissée, qui ne supporte pas dans ce testament d’une vie, une telle banalisation sans contraste et aussi imprécise. Il s’agit d’un contresens de vouloir réduire à un laisser-aller emphatique une telle musique d’effondrement, de sanglots étouffés, et non de sentimentalisme déplacé. Toutefois la catastrophe sonore vers la fin, avec son accord dissonant, aura été impressionnante.

Les cordes, les altos surtout, ont un rôle majeur. Il fut bien tenu par l’orchestre revenu à une disposition classique, avec les seconds violons à droite, les altos à gauche, et les contrebasses à droite. Jouer cette musique si lentement ,avec presque des notes tenues, a dû être éprouvant pour les pupitres, qui furent s’en sortirent magnifiquement.

Le Chant de la Terre

On n’attendait donc rien de bon de l’exécution du chef-d’œuvre de Gustav Mahler, son Chant de la Terre. Et pourtant ce fut un moment intense et émouvant. La transfiguration, ou plutôt la résurrection avait dû frapper en coulisse, lors de l’entracte.

Certes le premier chant, Chant à boire de la Douleur de la Terre, qui est un hymne amer sur la comédie humaine, demande autre chose que ce brouillon sonore proposé. Il faudrait en fait deux ténors différents entre l’héroïsme wagnérien du premier chant, et la douceur d’un chanteur de lied du troisième et du cinquième chant. Bien qu’estampillé ténor wagnérien, Robert Dean Smith, ne fut pas vraiment à la hauteur de ce cri de désespoir lucide : Sombre est la vie, sombre est la mort ! . Il fut couvert et recouvert, voire englouti par un orchestre tonitruant et envahissant, au lieu d’être seulement cinglant et mordant. On ne l’entendait plus.
Dans les chants

De la Jeunesse et l’homme ivre au printemps l’orchestre, enfin lisible et transparent, lui permit de mieux rendre justice à la musique sans être transcendant, mais néanmoins convaincant.

Mais c’est Christianne Stotijn qui fit parler l’émotion. Certes elle n’a pas exactement la voix du rôle, elle aussi trop légère en tant que mezzo, pour la  tessiture exigée, surtout dans les passages intenses du chant De la beauté avec sa cavalcade de notes. Mais son intelligence vocale, sa façon d’habiter ce qu’elle chante, totalement illuminée parce qu’elle dit, en font un médium bouleversant, et son beau visage était le miroir de cette séparation d’avec le monde. Elle vit dramatiquement les paroles et les silences, ce qui en fait une grande interprète de cette symphonie de lieder. Son Adieu final serrait la gorge. Elle est une grande tragédienne.

Mais cette œuvre est aussi et avant tout portée par un orchestre de solistes, qui doit être mené par un chef inspiré.

Car le Chant de la Terre est aussi un double concerto pour Flûte et hautbois.
La voix n’est qu’un instrument supplémentaire, le son et le grain comptant autant que la narration.
Les mots sont dépassés, la musique allant bien au-delà. Elle seule est assez infinie pour se déployer gonflée de sanglots de nostalgie. Car les mots restent trop lourds encore du poids des sens et au mieux cloués de tristesse. Alors que l’on vole bien au-dessus de la tristesse.

« Chez Mahler les instruments pleurent à l’écart comme des oiseaux tristes » (Marcel Beaufils).
Et pour ce concert les envols de la flûte, du hautbois, mais aussi de la clarinette, du basson, et du bloc des vents et des bois, la beauté des cordes, furent à la hauteur cette musique, superbes eux aussi.

Le chef d’orchestre Juan José Mena a su enfin faire ressentir chaque détail, chaque ruisseau de ce grand fleuve. Il semblait soudain transfiguré et tout sonnait émotionnellement et techniquement juste. On est aux portes de l’indicible, mais à pas comptés.
Cette musique poignante avait une restitution digne d’elle. Certes on peut encore aller bien plus loin dans le sens et l’émotion, mais déjà c’est superbe.

Le Chant de la Terre est rarement donné à Toulouse, la dernière fois fut d’ailleurs médiocre, et cela montre tout le chemin parcouru par l’ONCT, devenu magnifique de sons et de couleurs.
Car ce soir, presque 100 ans jour pour jour après sa création par Bruno Walter à Munich, le 20 novembre 1911, une belle recréation a eu lieu à Toulouse.

Gil Pressnitzer

Pour aller plus loin lire  :

Chant de la Terre

Dixième symphonie



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