Créée à Toulouse par Renaud Philipps, auteur et réalisateur, et co-écrite avec Roxane Bargoin et Florine Houssay Les Dérailleuses est une série web composée de 21 épisodes de 1 minute 30. Un format pensé pour les réseaux sociaux, mais écrit avec les exigences du théâtre et de la satire. Chaque épisode fonctionne comme une miniature de débat contemporain, concentrée, rythmée, sans temps mort.

À première vue, Les Dérailleuses pourrait ressembler à une simple série de sketches. Deux femmes dans un train. Un sujet de société. Un échange vif. Une chute. Pourtant, derrière ce format court et efficace se cache un projet bien plus ambitieux : radiographier notre époque, ses certitudes, ses excès idéologiques et son goût prononcé pour les opinions définitives.
Le principe est immuable. Dans un compartiment de train, huis clos à la fois banal et universel, deux femmes se retrouvent régulièrement. Elles ne se fréquentent pas en dehors de ces trajets, mais ont appris à se connaître à travers leurs échanges. Tout les oppose.
Fanny est une bourgeoise idéaliste, mère au foyer, persuadée que le monde peut être corrigé par la morale, la bienveillance et les bonnes intentions. Raphaëlle, cadre dans une entreprise de mode, vient d’un milieu modeste et revendique une réussite acquise à la force du travail. Cynique, brillante, pragmatique, elle croit au mérite, à l’efficacité et à la sélection naturelle.
À chaque épisode, un thème de société surgit très rapidement : écologie, travail, argent, féminisme, parentalité, sexualité, racisme, intelligence artificielle, consommation ou justice sociale. Les positions sont posées d’emblée, sans nuance, parfois choquantes, toujours assumées. Le dialogue avance par collisions successives, souvent nourries par l’intervention ponctuelle d’un personnage secondaire, passager du train et témoin du débat. Peu à peu, les raisonnements s’emballent, se contredisent, se retournent contre celles qui les portent.
Le dénouement est toujours le même. Les deux femmes réalisent, chacune de leur côté, qu’elles sont allées trop loin, que leur logique ne tient plus. Elles concluent ensemble : « On déraille. » Une chute simple, presque mécanique, qui devient pourtant le cœur du projet. Ici, personne n’a raison. Et surtout, personne ne sort grandi de ses certitudes. C’est là que Les Dérailleuses se distingue. La série ne défend pas une idéologie contre une autre. Elle ne cherche ni à convaincre ni à donner des leçons. Elle s’attaque aux excès, aux postures, aux slogans répétés sans réflexion. Dans une époque saturée de débats polarisés, de clashs médiatiques et de prises de position instantanées, elle choisit l’absurde comme outil de déconstruction. Non pas pour ridiculiser, mais pour ouvrir un espace de doute et de nuance.
Le projet est aussi profondément ancré à Toulouse. La série a été entièrement écrite et tournée au Studio Astorg, un lieu de création audiovisuelle installé dans un hôtel particulier du XVIe siècle. Contrairement aux apparences, aucune scène n’a été tournée dans un vrai train. Le décor est recréé grâce à un travail de fond vert, de matte painting et d’images de paysages filmées depuis un véritable trajet ferroviaire. Un choix technique discret, mis au service d’une économie de moyens et d’une grande liberté artistique.
Avec Les Dérailleuses, Renaud Philipps, gagnant du festival de l’Alpe d’Huez en 2005 pour son court-métrage Rien de Grave, prolonge un travail d’écriture déjà marqué par l’humour et l’observation sociale, tandis que Roxane Bargoin et Florine Houssay apportent leur expérience du jeu, de l’écriture et des formats courts. Ensemble, ils signent une série qui s’adresse à un public large, habitué à commenter, débattre, s’indigner et prendre position, parfois sans prendre le temps de penser.
Une comédie sociale nerveuse et lucide, qui nous tend un miroir sans complaisance et nous rappelle qu’à force de vouloir absolument avoir raison, on finit souvent par perdre l’équilibre.

Un épisode récent : « Renoncer à l’avion, renoncer à tout ? »

