« Sur scène, je me sens belle » – Entretien avec l’artiste burlesque Carlotta Tatata
Pourquoi se déshabiller en burlesque est un acte profondément personnel, pourquoi le féminisme et burlesque sont indissociables, et comment Carlotta Tatata met son art au service de projets caritatifs comme son Rosa Burlesque Festival.

Carlotta Tatata ©Bruno Beysson
Un paon amoureux en string
« Il y a trois règles en burlesque : 1. On ne se déshabille pas sans acclamations ! 2. On ne crie pas “À poil !” 3. On ne fuit pas – et surtout, on met quelque chose dans le chapeau ! », déclare avec autorité une grande femme sur scène, vêtue en officier, jupe crayon, bas résille, calot militaire sur la tête – confiante et sévère.
La danseuse de burlesque, Carlotta Tatata, est entièrement habitée par son personnage dès qu’elle entre en scène aux Halles de la Transition de Toulouse. Elle joue avec le public, s’en amuse, le provoque. Lorsque la musique démarre et que les cris de joie montent, elle commence à se déshabiller lentement, avec des gestes impertinents. Elle s’avance dans la salle, cherche le contact visuel, flirte avec les spectateurs et spectatrices et lance des regards pleins de malice. À la fin de sa performance, elle ne porte plus que des porte-jarretelles et des “nippies“ – des cache-tétons, ornés de pompons et spécialement conçus pour le burlesque. Elle ondule des hanches, fait tournoyer ses seins, et joue de tous ses atouts avec une sensualité assumée.
Aux côtés de son collègue Romain Von Purple, qui fascine lui aussi le public avec ses performances – entrant en scène vêtu d’une grande robe élégante qu’il laisse glisser peu à peu pour révéler un string moulant scintillant — Carlotta Tatata présente trois de ses numéros les plus marquants. Le clou du spectacle : sa performance Le paon amoureux. Avec de grandes plumes, un somptueux couvre-chef et des mouvements puissants, elle imite les mouvements d’un véritable paon, en les fusionnant avec les codes du burlesque.
Pour une personne assistant à un spectacle de burlesque pour la première fois, l’expérience peut être déroutante, intimidante même. Mais face à la présence scénique de ces deux artistes, impossible de détourner le regard. On comprend vite : le burlesque, c’est bien plus que se déshabiller – c’est un art à part entière.
Le parcours de Carlotta Tatata : Pourquoi le premier pas a pris du temps et du courage
Déjà à l’âge de trois ans, Carlotta Tatata découvre ce qui deviendra son grand amour : la danse. Grâce au programme horaires aménagés du Conservatoire de Paris, elle se forme au jazz et à d’autres styles. C’est le cabaret qui la fascine particulièrement – mais c’est aussi ce qui la pousse à abandonner la danse pendant plusieurs années. « À cause de mon physique, je ne rentrais pas dans le moule de la danseuse de cabaret : elles sont très musclées, très minces… J’ai perdu confiance en moi. Mon rapport à mon corps est devenu compliqué, alors j’ai tout arrêté », raconte-t-elle.
Pourtant, sa passion pour la danse ne la quitte jamais : C’est ainsi qu’elle rencontre le burlesque – que Carlotta aime décrire comme une forme de « recyclage du cabaret ». Il reprend la base du cabaret – comme les costumes à paillettes, strass ou plumes – mais brise ses nombreuses restrictions.
« En 2016, j’ai participé à un atelier de burlesque, et j’ai su tout de suite : c’est exactement ce qu’il me faut ! Mais… je n’étais pas prête. » Carlotta explique : « Le burlesque te confronte à ton corps, à tes insécurités. C’est intense de se regarder dans le miroir et de se dire “j’aime mon corps”. À l’époque, je n’y arrivais pas encore. Alors je me suis dit : un jour, je le ferai ! »
Ce jour est arrivé en 2017. Elle s’inscrit à une école de burlesque. Un peu plus tard, une offre d’emploi la conduit à Toulouse, où elle vit aujourd’hui. Elle a fait de sa passion son métier : à mi-temps, elle enseigne à l’école ABC de Burlesque, et complète ses revenus en travaillant comme manager dans une boutique à Toulouse.
Je danse comme si mon ex était dans la salle
Pour Carlotta, le burlesque est à la fois extrêmement personnel et thérapeutique : « J’ai appris à aimer mes “défauts” – qui ne sont en réalité que des complexes personnels. Je me suis confrontée à mon corps et j’ai trouvé ce que je cherchais dans le burlesque : chaque fois que je suis sur scène, je me sens belle. »
Dans les salles de cours, la lumière n’est jamais tamisée, bien au contraire : « Ici on ne se cache pas. On regarde ses “défauts“ directement dans le miroir et apprend à les accepter », explique Carlotta. Les nombreuses réactions positives du public montrent aussi combien son travail touche les autres : « Mon corps rassure, car on peut s’y reconnaître. Je ne corresponds pas aux normes de beauté traditionnelles, mais je suis là, sur scène, avec ce corps “imparfait” – et je suis belle. »
« Mais ce n’est pas “juste se déshabiller” ! Le burlesque est du vrai travail », souligne la danseuse : de la chorégraphie à la musique, en passant par les costumes, tout est imaginé par Carlotta Tatata elle-même. Elle s’inspire souvent des mythes, des légendes, et de morceaux musicaux.
Enfin, sur scène, elle applique une méthode bien à elle pour donner le meilleur : « Je danse comme si mon ex était dans la salle, histoire de lui rappeler ce qu’il a perdu », confie-t-elle en riant. « Ça me pousse à tout donner, à impressionner. »
Féminisme et le “Boylesque“
Selon Carlotta, il y a une autre dimension qui fait partie intégrante du burlesque : « Même lorsque le thème d’une performance n’est pas explicitement politique, la démarche reste toujours profondément féministe. On ose montrer son corps, on est libre, on fait ce qu’on veut avec, on gagne en assurance et en confiance », déclare-t-elle.
Le burlesque est un art ouvert à toutes et à tous et ne séduit pas uniquement les femmes : hommes, personnes queer et non binaires y trouvent aussi leur place. C’est un terrain de jeu pour détourner les stéréotypes de genre, et pour ceux qui préfèrent une expression plus masculine, une forme parallèle existe : “le Boylesque“.
« Nos seins, on les aime et on les protège » – Rosa Burlesque Festival
La dimension féministe du burlesque s’exprime pleinement à travers le Rosa Burlesque Festival, fondé en 2024 par Carlotta Tatata et sa collègue Pearly Poppet. Le nom Rosa ne fait pas seulement référence à la Ville rose, mais surtout à Octobre Rose, la campagne de sensibilisation au cancer du sein.
« On veut faire découvrir le burlesque au grand public, et en dévoilant nos poitrines, on peut aussi sensibiliser à cette cause essentielle, dans l’esprit du mot d’ordre : Nos seins, on les aime et on les protège », explique Carlotta.
Le festival, à la fois artistique et caritatif, reviendra en novembre 2025 pour une deuxième édition, avec une programmation riche : ateliers, spectacles de danse, performances d’artistes internationaux, et bien d’autres.
« Je n’oserai pas … »
Carlotta Tatata a trouvé dans le burlesque exactement ce qu’elle cherchait : apprendre à aimer son corps tel qu’il est, exprimer sa créativité, faire vivre sa passion de toujours pour la danse – et faire du bien autour d’elle, notamment à travers le Rosa Burlesque Festival.
Et si vous vous dites : « Ça a l’air intéressant, mais je n’oserai jamais… », Carlotta vous adresse ces mots personnels : « On n’a qu’une vie – lançons-nous, aimons-nous ! On n’a pas de temps à perdre avec cette pollution mentale qui nous freine. Vas-y ! »
Vous souhaitez apprendre auprès de cette artiste inspirante ? Découvrez les cours et les stages proposés sur le site de l’école ABC de Burlesque et visitez surtout le Rosa Burlesque Festival en novembre 2025 !