À 23 ans, Aude Gardette alias Sleeping Walls sur les réseaux fait de Toulouse son atelier. Étudiante en cinquième année à l’École d’architecture, elle peint dans les rues et accroche ses tableaux sur des murs défraîchis, entourée de passants qu’elle invite à partager leur coup de pinceau. Originaire du Cantal, elle vit à Toulouse depuis 7 ans et s’y sent profondément ancrée. À travers sa peinture et ses performances spontanées dans l’espace public, elle défend une vision de l’art libre, accessible et débarrassée de ses cadres institutionnels. Des moments de partage et de créativité qu’elle partage sur ses réseaux sociaux, ainsi que . Rencontre.

Aude puise son inspiration dans les couleurs et l’architecture de la ville rose
Culture 31 : Comment t’est venue cette idée de peindre dans la rue ?
Aude : De mes deux passions : peindre et me promener dans la ville. J’adore Toulouse, je trouve que c’est une ville très chaleureuse, très solaire. Je pars souvent me balader et je peins beaucoup chez moi. En fait, ça m’a paru évident : pourquoi ne pas allier les deux ? J’aime être au contact des gens, l’ambiance urbaine, le fait d’être dans le feu de l’action. Un jour, j’ai pris tout mon matériel et je me suis installée dehors. Je me suis rendu compte que ça créait beaucoup d’enthousiasme. Les gens venaient me voir, s’intéressaient à ce que je faisais. Ça a créé une sorte de petit événement dans le centre-ville. Je me suis sentie exactement là où je voulais être, au bon endroit et au bon moment. J’adore parler aux gens en peignant et les inviter à peindre avec moi. C’est quelque chose qui me fait vraiment vibrer et me sentir vivante.
Y a t-il déjà eu une interaction qui t’a particulièrement marquée depuis que tu fais ça ?
Oui. La première fois que j’ai peint dans la ville, ma démarche était simplement de peindre, pas de fixer mes tableaux. Et puis une personne âgée est passée, m’a vue et m’a demandé pourquoi je peignais dehors. Je lui ai répondu que c’était ici que je me sentais le mieux, et que j’avais envie de partager mon art avec tout le monde. Que, pour moi, l’art ne devait pas être réservé à un milieu clos ou institutionnel comme dans les musées. Cette personne m’a dit : « Pourquoi tu ne mets pas directement tes œuvres dans la rue, pour pousser la démarche jusqu’au bout ? » Cette idée m’a tout de suite séduite. C’est la première interaction qui m’a vraiment marquée. Une deuxième fois, je fixais ma première toile dans la rue. C’était une nouvelle démarche pour moi, je n’étais pas sûre de la manière dont les gens allaient le recevoir.. Le soir même, un jeune m’a contactée sur Instagram – je mets mon pseudo sur mes tableaux – pour me dire qu’il avait vu mon œuvre dans la rue. Il m’a expliqué qu’il n’était jamais allé au musée, qu’il n’avait jamais eu d’éducation culturelle, et que le premier tableau qu’il avait vu de sa vie, c’était le mien, dans la rue. Quand il m’a dit ça, je me suis dit qu’il fallait absolument que je continue. C’était l’essence même de mon projet.
Ton pseudo Sleeping Walls, “les murs” endormis, a une connaissance très douce.Qu’est-ce tu dirais qui dormait en toi avant cette démarche ?
Un besoin de partage. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’œuvre finale, mais la démarche participative. Mon objectif, ce n’est pas seulement de réveiller quelque chose en moi, mais surtout de réveiller quelque chose chez les autres. Beaucoup de gens me disent : « Je ne sais pas peindre ». Et c’est justement ça que j’ai envie de déconstruire. J’ai eu beaucoup de chance de grandir dans un milieu dans lequel j’ai eu accès à des médiums d’expression, à la peinture, aux toiles, à l’art en général. Mais je me rends compte qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont jamais eu accès à ce matériel et qui n’ont jamais pu essayer de s’exprimer par cette forme. Ce qui me fait vraiment vibrer, c’est quand je pousse les gens à trouver cette part de créativité en eux. C’est peut-être ça que j’avais envie de réveiller aussi chez moi : cette volonté de réveiller la créativité chez les autres.
Sur les vidéos que tu postes sur les réseaux sociaux, tu parais très apaisée. Est-ce que ça reflète ce que tu ressens à l’intérieur à ce moment-là ?
Oui, totalement. Je me sens libre, vraiment libre. C’est là où je me sens le mieux, le plus apaisée. Je me sens à ma place. Paradoxalement, ce n’est pas chez moi, c’est dehors. C’est là où j’ai l’impression que tout est possible, parce qu’on peut croiser tout type de personnes, et chacune peut nous apporter quelque chose de différent. J’ai rencontré des personnes extraordinaires de cette manière. D’ailleurs, c’est aussi comme ça que j’ai rencontré une grande partie de ma clientèle, des gens qui commandent mes tableaux après les avoir vus dans la rue. C’est dehors que je crée les rencontres les plus spontanées, et c’est ce qui me fait me sentir totalement apaisée.

Chaque moment de partage devient source de créativité
Tu es plutôt seule quand tu peins ou accompagnée ?
La plupart du temps, je suis toute seule. Au début, je me sentais un peu vulnérable dans la rue. Je me demandais si des gens allaient m’embêter ou trouver ça bizarre. Et puis j’ai eu un déclic : je me suis dit que j’étais exactement là où j’avais envie d’être. À partir de là, je me suis sentie très confiante dans ce que je faisais. Quand on est confiant, passionné, et qu’on a l’impression d’être à la bonne place, les gens trouvent ça naturel. Personne ne m’a jamais dit que c’était gênant. Au contraire, on me dit souvent que je parais confiante. Je pense que c’est aussi un message que je transmets : peu importe ce que tu fais, même si ça peut paraître étrange – moi je monte sur des poubelles pour accrocher mes tableaux – si tu le fais avec assurance et passion, les gens trouvent ça normal et ils aiment.
Tes tableaux disparaissent pour la majorité assez rapidement, pris par des passants. C’est quelque chose qui t’intéresse ou qui te dérange ?
Je me suis longtemps posé la question. Les premiers tableaux que j’ai accrochés ont été volés très rapidement. Au début, j’étais frustrée, je me disais que tout ça ne durait que quelques jours. Ensuite, j’ai mis des fixations plus solides, et certains tableaux sont restés quelques semaines. C’est déjà énorme pour du street art, puisque c’est une pratique éphémère. Mais récemment, la plupart ont disparu très vite. J’ai appris que ce sont des collectionneurs de street art qui les récupèrent. Un ami avait croisé un couple de personnes âgées en train d’arracher de prendre l’un de mes tableaux. Ils lui ont expliqué qu’ils collectionnaient le street art et qu’ils avaient pris tous mes tableaux pour chez eux. Je trouve ça dommage, parce que ça enlève une partie du sens du projet. Mais ça fait partie du jeu. Même si un tableau reste quelques jours, c’est déjà bien. J’essaie de prendre de la distance et de rester apaisée par rapport à ça.
Est-ce que cette philosophie de l’éphémère a changé quelque chose dans ta façon de vivre, de voir la vie ?
Oui, énormément. Je suis devenue beaucoup plus tolérante face à l’imprévu. A la base, je suis quelqu’un de très perfectionniste, je suis très exigeante envers mon travail et dans ce que je crée. Le fait de peindre dans la rue, dans un espace où je n’ai plus tout le contrôle, m’a obligée à lâcher prise. Ça m’a rendue plus indulgente envers moi-même. Je pense que c’est très thérapeutique.

Des tableaux qui attirent le regard sur les murs endormis de la ville
Aujourd’hui, en dernière année d’étude ici, qu’est-ce que tu aimerais que Toulouse retienne de ton passage dans la ville ?
J’aimerais avoir apporté, à ma toute petite échelle, quelque chose à la ville. Avoir, un peu, fait vibrer la scène artistique toulousaine. Je suis déjà très investie dans des événements créatifs : la mode, la peinture, la musique… J’organise des choses à côté de mes études et je m’intéresse beaucoup à ce milieu artistique. Je trouve que Toulouse est une ville très riche culturellement, mais qu’il manque parfois d’initiatives artistiques visibles dans espace public. Beaucoup de choses se passent dans des milieux clos : salles de concert, musées, expositions, boîtes de nuit. Les personnes qui ne sont pas « branchées culture » ou qui ne sont pas au courant de ces événements n’y ont tout simplement pas accès. Contrairement à des villes comme Marseille ou Paris, où je vais souvent, et où il y a une vraie effervescence artistique dans l’espace public. Là-bas, l’art est partout. J’ai des projets avec des amies chanteuses, par exemple, pour créer de petits événements : chanter, peindre dans la rue, aller à la rencontre des gens. Ce que j’aimerais que Toulouse retienne, c’est que j’ai essayé, modestement, de motiver les artistes à investir la rue. D’encourager les gens à sortir de chez eux et à partager ce qu’ils font. Il y a énormément de personnes pleines de talents et de richesses, mais qui n’osent pas. C’est vraiment le message que j’essaie de faire passer : partager, faire profiter les autres de son talent, pour rendre la ville plus agréable à parcourir.
Pour terminer, comment décrirais-tu ta démarche en trois mots ?
Liberté, partage et… amour. La liberté, parce que l’art sort de son cadre institutionnel, du musée, de la salle d’exposition. C’est une liberté totale, sans codes, sans gêne. Le partage, parce que je partage une part de ma sensibilité, et les gens me partagent la leur. On échange des histoires, des émotions. Parfois, on parle de tout sauf d’art. Au début, les gens sont souvent mal à l’aise, puis, ils prennent le pinceau et je vois quelque chose se libérer en eux. Ils partagent des choses qu’ils n’ont peut-être jamais eu l’occasion d’exprimer. Et puis l’amour. L’amour pour la ville, pour l’art, pour les gens, pour la vie. Si je fais ça à Toulouse, c’est parce que je trouve que cette ville est belle, humaine, solaire. Elle mérite qu’on lui donne du temps, de l’énergie, de la douceur. Je pense que les gens le ressentent. Ma démarche est profondément participative, donc ce que les gens ressentent compte plus pour moi que le tableau final.
Propos recueillis par Julie Akacha
