Personnalité rare et véritable phénomène dont l’aura croît toujours, Daniil Trifonov est ce samedi 21 février à 20h en récital à la Halle aux Grains de Toulouse dans le cadre du Cycle Grands Interprètes. Nul n’est jamais indifférent à Trifonov. Doué d’un talent qualifié de hors normes, d’une imagination au clavier sans bornes et d’une audace irrépressible, tout en respectant l’écriture, chacune de ses interprétations est marquée d’un sceau bien spécifique.

Daniil Trifonov © Dario Acosta
Programme de ce récital :
Sergey Taneïev : Prélude et Fugue en sol dièse mineur, op. 29
Piotr Illyitch Tchaïkovski : Childrens’s Album, Op. 39
Nikolaï Miaskovski : Sonate en fa bémol mineur n°2 op. 13
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Robert Schumann : Sonate en fa dièse mineur n°1, op. 11
La première partie est entièrement consacrée à la musique russe, les deux premiers compositeurs faisant connaissance au Conservatoire de Moscou et nouant des liens très forts. L’œuvre de Sergueiv Taneiev est sa seule avec un numéro d’opus. Datée de 1910, elle est à rapprocher de Bach mais aussi des Préludes et Fugues de Chostakovitch qui s’en sera inspiré. L’Album pour enfants de Tchaïkovski est un recueil de 24 courtes pièces de moins de trois minutes chacune. Ce cycle, achevé en 1878, Tchaïkovski l’imagina comme un hommage à L’Album pour la jeunesse opus 68 que Robert Schumann avait composé quarante ans plus tôt. Album dédié à son cher neveu Vladimir Davydov, avec « de petits morceaux tout à fait faciles. », enfin, soi-disant faciles ! mais avec quelques pièges puisqu’à but dit pédagogique. Quant à Miaskovski, né dans un milieu plus que privilégié, son orientation vers la musique n’était pas particulièrement bien vue. Mais, très déterminé, il fait des études d’ingénieur tout en se livrant à la composition ! Et il composera, à profusion, par exemple 27 symphonies ! et finira Professeur au Conservatoire de musique de Moscou jusqu’à sa mort en 1950, après être passé par celui de Saint- Pétersbourg dès 1906 ! Les quatre premières sonates pour piano du musicien furent composées entre 1909 et 1924. La n°2 et la n° 3 sont en un seul mouvement (Lento ma deciso puis Allegro con moto e tenebroso).

Robert Schumann jeune – Gemälde von J. Fr.Klima (1839)
Robert Schumann ou quand l’ombre de la folie, va peu à peu descendre sur le génie de ce pur produit du romantisme allemand. De plus, le rêve de devenir pianiste virtuose s’estompe avec le handicap avéré à sa main droite dont le majeur ne se plie pas aux commandes. Il sera compositeur, seulement. Concernant sa Sonate, elle est en quatre mouvements soit : Introduzione (un poco adagio) – Allegro vivace suivi de Aria puis Scherzo e intermezzo et enfin Finale (Allegro un poco maestoso). Publiée en 1836, cette première Sonate date de 1833. Le compositeur a 23 ans. Concernant les Sonates, véritables, on en compte trois, op 11, op 14 et op 22 qui correspondent aux constructions traditionnelles auxquelles Schumann n’a pas toujours obéi, loin s’en faut d’où son style aisément reconnaissable. Il est manifeste que la Sonate est écrite pour la toute jeune Clara encore à peine sortie de l’enfance, mais dont il n’a cessé de pressentir qu’elle sera la femme de sa vie. Et en 1837, c’est Clara qui la joue à Leipzig. Elle a 18 ans. Ce sera elle, la pianiste virtuose. Au sujet de la Sonate, faisons appel à Franz Liszt. Il la sent voilée de mystère. « Le début est solennel, pareil aux “pronaos“ que les premiers architectes chrétiens construisaient devant leurs basiliques pour préparer les fidèles à l’entrée dans le temple comme la méditation prépare à la prière… l’Aria est l’une des pages les plus parfaites que nous connaissions, et bien que l’auteur ait écrit en marge “senza passione“, il est caractérisé par le plus passionné des abandons…L’effet de rythme du Scherzo est remarquable, la mélodie ravissante…L’intermède nous émerveille. »

Fernand Khnopff – en écoutant du Schumann (1883)
À propos de Daniil Trifonov :
Laissons la place à Hubert Stoeklin, notre collaborateur, amoureux fou de musique et du piano en particulier, et “dingue“ de cette nouvelle apparition dans la constellation des pianistes. Il titrera de lui : « Pianiste hors normes, quasiment parfait en tout » mais encore : « Je rajouterai que cet artiste a tout, absolument tout ce qui peut se rêver pour un pianiste. D’abord ce qui est remarquable ce sont ses doigts qui semblent avoir une connexion spéciale avec les touches du piano. Ce qui rend son jeu d’une précision incroyable et d’une luminosité éclatante. Chaque doigt sait comment et quand aller à la rencontre de la touche et y chercher le son rêvé par l’interprète. Je n’ai jamais entendu ni vu de jeu aussi précis, quelle que soit la vitesse. Les mains de Daniil Trifonov sont grandes et puissantes mais surtout belles. Elles sont capables de se dissocier pour équilibrer à volonté entre les basses et le dessus dans la plus rare des musicalités subtiles. Les nuances sont creusées dans une infinité de niveaux. Jamais les forte terribles ne sont violents ou durs. Pourtant quelle puissance dans les graves, j’ai cru, par exemple, dans la marche funèbre qu’il ouvrait des jeux d’orgue. Comment un piano arrive-t-il à sonner ainsi dans les graves ? Les aigus peuvent être diaphanes, sonner comme des clochettes, fuser et planer haut sans limites perçues. Les accents peuvent avoir une acuité de scanner mais ce sont surtout les phrasés qui sont subtilement jouées jusqu’à leur fond… »
Mais le choc subi est tel qu’il ne m’est pas permis d’occulter les quelques phrases qui suivent !! : « Voici donc le poète attendu parmi les pianistes. Moins pudiquement, nous rajouterons que le cœur et la poésie c’est très rare mais que plus encore Daniil Trifonov joue avec ses tripes. Son attitude initiale au clavier, dos bien droit, les bras parallèles, peut aller vers une sorte de courbure progressive de tout le corps qui s’enroule autours du clavier. Le visage ravagé par l’émotion qui vient du plus profond du corps est bien perceptible dans ces moments de quasi transe. Il y avait bien quelque chose d’un prophète dans son allure. Dans son jeu il y a quelque chose d’illuminé. Je ne voudrais pas laisser penser que le jeune homme se laisse aller et que son jeu pourrait perdre en contrôle. Non, je pense ressentir qu’il accepte l’effet physique du son et la rencontre entre son vécu intérieur et le son produit par son piano. Et ce chant si plein et vibrant fait incontestablement un effet puissant sur le public, effet qui ne passe pas dans les enregistrements même « live » malgré leur perfection formelle. Jamais l’intellect n’est dépassé et Daniil Trifonov garde une maitrise absolue sur tout ce qu’il fait. Le fait de jouer par cœur prouve combien il y a association entre la mémoire intellectuelle prodigieuse et celle du corps formé à la plus haute exigence technique. Beaucoup de ses enregistrements officiels sont des concerts, ce qui prouve bien combien la perfection technique est toujours présente. »
Daniil Trifonov, au sujet de, comment il vit ses interprétations : « …comme une dévotion, un acte qui appartient au domaine du sacré, de la recherche de la Vérité bien avant de celle du beau. »

Daniil Trifonov © Dario Acosta
Né le 5 mars 1991 à Nijni-Novgorod, à 400 kms de Moscou, l’avenir de Daniil Trifonov relève sans nul doute de celui d’une évidence pour l’arrière-petit-fils de fabricants d’accordéons, dont la grand-mère était chef de chœur. Avec une mère enseignant la théorie musicale et un père, Oleg, compositeur (« d’abord de punk rock quand il était jeune, puis de musique sérieuse aujourd’hui », confiait Trifonov en 2012 à Libération), ne pas devenir musicien était tout simplement inenvisageable. « A 5 ans, je me suis mis à jouer sur le synthétiseur de mon père et à composer. Ayant compris que j’avais l’oreille absolue, il m’a mis au piano », ajoute-t-il. Il sera formé à la célèbre Académie Gnessine, l’école pour enfants prodiges de Moscou, pépinière d’“oreille absolue“. Parti seul aux Etats-Unis, alors qu’il est encore étudiant du prestigieux Sergei Babayan au Cleveland Institute of Music, il va, ni plus, ni moins remporter, en 2010 et 2011 le concours Chopin de Varsovie (troisième prix), le concours Rubinstein de Tel-Aviv (premier prix) et le prestigieux concours Tchaïkovski de Moscou. Palmarès édifiant, solidité mentale hors du commun. Remarquons que Daniil Trifonov a donné son premier concert avec orchestre à…huit ans !!
Nommé « Artiste de l’année 2019 » par le magazine Musical America, le pianiste surprend ses auditeurs et sait assurément les captiver, les emmener dans son propre monde : un monde toujours étonnant, souvent lointain, génial ou déconcertant, qu’il est parfois le premier à défricher. ……
Il vous livrera encore que : « L’époque où le pianiste n’était que …pianiste est révolue. » La composition lui est vitale, presqu’autant que de jouer d’un instrument. Il compose depuis l’âge de cinq ans ! et, dit-il, je suis venu au piano uniquement parce que cela m’était utile pour la composition, ce qui a poussé ses parents à l’inscrire à cette fameuse Académie Gnessine.



