Dans son troisième film à sketchs, le réalisateur américain Jim Jarmusch nous parle des liens familiaux entre parents et enfants, mais aussi entre enfants eux-mêmes. Et tout cela avec une économie de moyens qui fait éclater son génie. Lion d’or de la dernière Mostra de Venise !

Photo : Vicky Krieps, Cate Blanchett et Charlotte Rempling – Crédit : Vague Notion 2024
Le premier sketch nous met dans les pas de deux enfants adultes (Adam Driver et Mayim Bialik), se rendant, à bord d’un magnifique SUV, chez leur père (Tom Waits) vivant reclus au fin fond du New Jersey. La température extérieure est glaciale… Averti de leur arrivée, le père « range », si l’on peut dire, sa petite maison, d’une drôle de manière… Les échanges autour d’un verre d’eau sont pour le moins rafraichissants. Le fiston lui a porté une cagette de nourritures diverses et lui glissera quelques billets dans la main au moment de le quitter. Avant, il ne se sera rien passé si ce ne sont quelques paroles à peu près vides de sens, échangées au forceps. D’un côté un paternel pressé d’achever cette visite et de l’autre des enfants perdus dans une situation quasiment étrangère.
Le sketch suivant nous propulse à Dublin. C’est là qu’une maman (Charlotte Rempling) attend dans sa très confortable demeure, ses deux filles (Cate Blanchett et Vicky Krieps). C’est leur visite annuelle autour de petits fours et d’une tasse de thé. L’ambiance « arithmétique » de cette cérémonie qui s’éternise a priori de trop pour la mère, met en miroir deux sœurs aux vies dissemblables.
Pour terminer, c’est dans la capitale française que Jim Jarmusch a planté sa caméra. Il suit ainsi une fratrie (Luka Sabbat et Indya Moore), orphelins depuis un accident d’avion. Ils viennent pour la dernière fois dans l’appartement de leurs parents, vide. C’est un moment de nostalgie et de souvenirs.
Que faire avec un pareil matériel lorsqu’on est un génie du cinéma ? Laisser parler les regards perdus ou fuyants, les intonations formatées, les silences assourdissants, le temps qui ne s’écoule pas assez vite, les gestes esquissés et maladroits, les sourires souvent forcés. Et régler tout cela avec une virtuosité de papier à musique afin de faire entendre la partition de liens familiaux d’une insondable complexité dans laquelle l’amour essaie de se frayer un chemin au milieu de l’indifférence et de l’égoïsme.
Les acteurs sont ici superlatifs dans des rôles tendus à l’extrême car peu dialogués et sans vraiment d’action. Des cadrages monumentaux de précision ajoutent à la mathématique virtuose de ces rencontres minimalistes d’une troublante vérité.
Un film d’une profondeur bouleversante d’émotion. Du grand art !

