De la Décennie prodigieuse espagnole de Benito ROMÁN à l’Imagination au pouvoir de Jean-Charles de CASTELBAJAC en passant par la réouverture du plus beau musée de Toulouse, les AUGUSTINS, je me suis bien « rincé l’œil » en cette fin d’année 2025 où il y a eu fort à faire pour croire encore avec DOSTOÏEVSKI que « seule la Beauté sauvera le monde. »
Selon Albert CAMUS, « il faut résister aussi à l’air du temps ». C’est ce que je m’efforce de faire tout le temps en allant aux concerts et aux expositions qui sont pour moi des fontaines de jouvence.
LA DECENNIE PRODIGIEUSE ESPAGNOLE (1975-1985)
L’exposition présentée jusqu’au 30 Janvier 2026 à l’Instituto Cervantes de Toulouse (1) réunit une cinquantaine de photos de Benito ROMÁN, photojournaliste formé à l’École des Arts appliqués de Madrid, dont le regard capte une Espagne écartelée entre ses traditions oppressantes et ses désirs de modernité.
Avec sa sensibilité à fleur de peau, entre 1975 et 1985 (qu’il appelle « la décennie prodigieuse »), il a saisi sur les bas-côtés d’une actualité brûlante des scènes que l’on pourrait croire « banales »: pour écrire une chronique d’un peuple qui bascule en quelques années d’une chape dictatoriale à un horizon plus lumineux et festif. Entre oubli d’un destin tragique et espoir à pleurer de rage d’un monde meilleur pour tous.

EL SABADO MILAGRO LE MIRACLE DU SAMEDI
Son noir et blanc superbe, dans la lignée de celui de Walker EVANS et Dorothea LANGE, accentuant la luminosité des visages, capture la brutalité puis la beauté de cette époque de l’Histoire espagnole.

UN PAIS DE MIGRANTES
Mais si l’aube a dissous les monstres, comme le rêvait ELUARD, leurs ombres planent toujours en arrière-plan…
Ces images m’ont fait penser aux pulsations d’un cœur, comme un électrocardiogramme après un accident cardio-vasculaire: on en sort quelque peu diminué, tout petit au milieu de la foule, et il faut tout réapprendre, à vivre en particulier.

ENANOS
Cette exposition vibrait parfaitement en accord avec le concert « Chants contestataires dans l’Espagne franquiste » du 11-XII-2025, dont je vous entretiendrai dans ma prochaine chronique.
Exposition de Benito ROMÁN à l’Institut Cervantès de Toulouse, 31 rue des chalets, entrée libre du lundi au vendredi, 14h30 à 18h30.
L’IMAGINAIRE AU POUVOIR DE MONSIEUR JEAN-CHARLES DE CASTELBAJAC
Le Musée Frac-Occitanie nous invite jusqu’au 23 août à « un voyage immersif, joyeux et émouvant » dans l’œuvre protéiforme de Jean-Charles de CASTELBAJAC, mondialement connu comme couturier, mais qui a bien d’autres cordes à son arc.
En arrivant aux Abattoirs, j’ai toujours une pensée émue pour le regretté Daniel CORDIER bien sûr, « l’ivre d’arts » comme il s’appelait lui-même, qui leur a fait don de la majorité de ses collections, mais aussi pour Jean CASSOU, – dont l’auditorium du lieu porte le nom – un autre grand Résistant qui a écrit 33 sonnets composés au secret dans les geôles nazis, dont celui-ci que j’aime dire sur scène:
La plaie que, depuis le temps des cerises
je garde en mon cœur s’ouvre chaque jour.
En vain les lilas, les soleils, les brises
viennent caresser les murs des faubourgs.
Pays des toits bleus et des chansons grises
qui saignes sans cesse en robe d’amour
explique pourquoi ma vie s’est éprise
du sanglot rouillé de tes vieilles cours.
Aux fées rencontrées le long du chemin
je vais racontant Fantine et Cosette.
L’arbre de l’école, à son tour, répète
une belle histoire où l’on dit : demain…
Ah ! jaillisse enfin le matin de fête
où sur les fusils s’abattront les poings!
En pénétrant dans ce temple de l’Art contemporain, j’ai revu l’enchantement si coloré des œuvres de Niki de SAINT-PHALLE proposées précédemment ici et c’est vrai que l’exposition pop et poétique présentée en ce moment est riche de couleurs multiples propre à réjouir nos rétines et notre imaginaire.
Comme COCTEAU, de CASTELBAJAC se réjouit « d’être traité de touche-à-tout, ce qui le touche. » Cet indiscipliné fait très souvent le mur hors des champs de la mode, selon son ami le designer Roger TALLON
Pour cet enfant de la balle couturière, le dessin a été son premier outil lors de ses conquêtes artistiques, sur le papier, puis sur les murs des villes où ses anges à la craie essaimaient.
Sa mère dirigeait à Limoges un atelier d’une quarantaine de couturières et sa virtuosité en coupe transformait « les élucubrations sans borne » de son fils en vêtements maisons. Et c’est à la fin des années 60, à l’âge de 17 ans, que le créateur précoce est « monté à Paris » à l’abordage du monde de la Mode.
Il se distingua vite par ses vêtements non conformistes, de plaid amérindien en costume passes-muraille,

sans oublier ses sacs à carreaux écossais pour Benetton, mais aussi par ses accumulations et ses détournements de chapeaux de paille, de gants de cuir, d’ours en peluches… (je n’ai pas résisté au plaisir de me glisser derrière sa veste aux oursons).

avec un humour tendre, comme sa casquette en Lego ou son Snoopy couronné roi et vêtu d’un manteau orné d’effigies de lui-même,

et il n’hésite pas à créer des vêtements religieux gentiment iconoclastes, comme il l’a fait pour la réouverture de Notre-Dame de Paris,

et comme il va le faire pour la Vierge Noire d’une autre Notre-Dame, celle la Daurade.
Mais c’est surtout par l’arc-en-ciel de ses couleurs chatoyantes qu’il m’a le plus touché.

il convoque les primaires, rouge, bleu, jaune, par exemple, comme étendards de la Pop Culture où il s’est fait beaucoup d’ami.e.s comme Andy WARHOL, Robert MAPPLETHORPE (l’ami-amour de Patti SMITH) ou Vivienne WESTWOOD… mais aussi des arts graphiques comme Robert COMBAS ou Keith HARING. Elles dictent le rythme de son stylisme, et sa virtuosité sur les bases chromatiques devient alors un levier de créativité et de communication visuelle. Y compris bien sûr pour ses vêtements « traditionnels » comme cette robe-cape.

Qu’ajouter ?
Comme le disait Daniel CORDIER, « Il n’y a rien à comprendre, il y a tout à voir », et il y en a à voir de toutes les couleurs: en sortant de cette exposition remarquable, la chanson de mon cher Léo tournait dans la tête:
De toutes les couleurs
Du vert si tu préfères
Pour aller dans ta vie quand ta vie désespère
Pour t’enfuir loin du bruit quand le bruit exagère…
LA RÉOUVERTURE DES AUGUSTINS
Le Musée des Augustins de Toulouse est né en 1795 pendant la Révolution française: monument religieux désaffecté puis démembré en 1790 lors de la suppression des ordres monastiques: le site est alors destiné à accueillir un musée, dans le cadre des politiques révolutionnaires visant à « mettre l’art à la disposition du peuple« , entreprise fort louable. Ce Muséum du Midi de la toute jeune République est le deuxième musée français créé après le Louvre (!)
En travaux depuis 2019, il s’est métamorphosé et a débuté une nouvelle vie.
La tâche était ardue.
A la démarche patrimoniale consistant à sauvegarder cet ensemble hétéroclite sur le plan architectural, s’ajoutait l’appel de création fait à 3 artistes contemporains »: « La scénographie a été totalement renouvelée avec la mise en lumières des œuvres exposées par des dialogues chromatiques et un parcours multisensoriel. »
Cet évènement était très attendu, avec suspicion même par certains, d’autant plus que ce lieu extraordinaire « recèle » une collection d’œuvres exceptionnelles qui couvrent plus de 2 000 ans d’histoire de l’Art.
Le président de l’association Sites et monuments, Julien LACAZE, opposé par exemple au remplacement des vitraux de Viollet-le-Duc dans la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, a rappelé « qu’il est possible de créer sans porter atteinte au patrimoine, d’ajouter sans soustraire. Car défendre la création d’aujourd’hui ne peut se faire sans respecter celle d’hier. »
Et la nouvelle entrée monumentale, de pierre blanche sur fond de briques rose, a suscité (et suscite encore) de nombreux débats, en particulier côté rue de Metz, mais elle fait l’unanimité côté Cloître, avec un accueil lumineux et rationnel; de plus l’accessibilité à tous les publics n’a pas été oubliée.
C’est un bonheur de retrouver ledit Cloître, où j’aimais rêver enfant venant à pied de la rue Fermat; même si le jardin du Couvent avec ses herbes médicinales et d’ornementation a disparu avec l’hiver, et si de grandes bâches cachent l’église toujours en travaux.
Les Chapiteaux de Saint-Étienne, la Daurade et Saint Sernin, sont l’un des trésors les plus précieux du musée: il fait partie d’une des plus importantes collections de chapiteaux romans au monde.
Je dois avouer que, si les nouveaux supports colorés de cette richissime collection de chapiteaux et de sculptures romanes sont certes ludiques et capables d’attirer l’attention du jeune public, pour les personnes de mon âge, habituées à les contempler sans cet artifice, cela détourne quelque peu l’attention de ces chefs-d’œuvre de la sculpture romane du XIIe siècle, illustrations de l’histoire biblique: Lions, Oiseaux, Saints etc. sont disposés suivant un parcours didactique. Je me suis arrêté plus longuement devant les deux femmes tenant un Lion et un Bélier, allusion aux signes astrologiques…, mes fils étant de ces deux signes; mais chacun.e peut y trouver ses propres correspondances.

Lors de ma déambulation libre, j’ai butiné de nouveau à travers les 370 œuvres actuellement exposées. Le grand public est en effet invité à faire son miel dans cet écrin magnifique.
Bien sûr, je ne reverrais pas Le Grand Canal de Venise avec le Palazzo Bembo, 1768, de Francesco GUARDI, qui, faisant partie des biens juifs pillés par le gouvernement de Vichy sous l’Occupation, a été restitué à la famille lésée et se trouve aujourd’hui au Getty Museum à Los Angeles.
Mais j’ai retrouvé avec plaisir ces grands classiques que je venais étudier lors de mes études d’Histoire de l’Art, en particulier dans le Salon bleu et le Salon rouge dont les murs ont été rafraichis (ces couleurs faisant ressortir le chromatisme) et les verrières restaurées:
– Le sultan du Maroc sortant de son palais de Meknès d’Eugène DELACROIX,
– La mort de Cléopâtre de Jean-André RIXENS,
– Eruption du Vésuve arrivée le 24 août de l’an 79 de J.-C. de Pierre Henri De VALENCIENNES,
– Saint Jean Chrysostome et l’Impératrice Eudoxie, de Jean-Paul LAURENS, dont L’agitateur de Languedoc (au nom savoureux de Bernard Délicieux) se trouve en bas de l’escalier monumental de DARCY etc. etc…
Je me souviens encore de ma première visite avec une maîtresse de l’Ecole primaire qui avait « des méthodes avancées » comme disait BRASSENS et de nos réactions devant:
– L’autoportrait de Nicolas de LARGILLIERRE, avec sa grande perruque qui nous faisait rire,
– Louis XV chassant le cerf dans la forêt de saint Germain de François JACQUEMIN qui nous impressionnait par sa taille monumentale,
– Le Massage. Scène de hammam par Edouard DEBAT-PONSAN, qui titillait nos imaginations pré-adolescentes,
et surtout La chasse à l’ours dans les Pyrénées, vers la cascade du lac d’Oô près de Bagnères-de-Luchon: j’avais dû réciter par cœur devant la toile le poème d’Edmond ROSTAND s’indignant dans ses Musardises du sort cruel réservé à ces malheureux plantigrades, à une époque où montreur d’ours était un métier très répandu dans le Piémont pyrénéen, de Louis_François LEJEUNE:
(…) cet ours, au regard terriblement oblique,
Danse la mazurka sur la place publique.
L’homme qui tout petit à sa mère le prit,
Son montreur, l’apostrophe en faisant de l’esprit.
Dit qu’on peut l’approcher, le toucher, sans qu’il morde,
Et roule du tambour, et tire sur la corde
Qui s’attache à l’anneau de la narine en sang,
Et lui chante un refrain monotone et dansant (…)
Et docile, et craignant de perdre la cadence.
Le formidable ours brun de la montagne danse…
Soulevant le gros rire épais des hommes saouls,
Il danse, sous la pluie insultante des sous (…)
Et je n’ai pas, en somme,
Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.

Seul petit bémol pour la contemplation de ces œuvres: l’éclairage qui laisse encore des reflets inopportuns suivant où l’on se place (il faut éviter d’être trop proche); mais je suppose qu’il y sera bientôt remédié.
En revanche j’ai apprécié la mise en lumière des sculptures dans l’escalier DARCY, en particulier celle Camille CLAUDEL réalisant à 20 ans (!), le buste de son frère Paul à seize ans, (même si celui-ci ne m’a jamais été sympathique, jaloux du talent de sa sœur, souhaitant la reléguer à son rôle de femme au foyer et la faisant interner dans un hôpital psychiatrique où elle est morte de faim.)

Augustins – Paul Claudel à seize ans – Camille Claudel RA 941
J’ai toujours eu une tendresse particulière pour les Femmes artistes, peintres en particulier, dont certaines ont eu tardivement l’heur d’être exposées ici, après des siècles d’occultation:
– Élisabeth Louise VIGÉE Le BRUN avec La Baronne de Crussol, dont la notoriété sous l’Ancien Régime était exceptionnelle,
– Eugénie Gallian, dont les petits « Mendiants espagnols » dénotent un regard plus empathique pour l’époque:

– Berthe MORISOT (dont j’ai eu la chance de voir adolescent chez un ami descendant de la Famille ROUART Le berceau), avec La jeune fille dans le parc,
et j’ai découvert avec un grand plaisir lors de cette dernière visite:
– Amélie BEAURY-SAUREL (1848-1924) avec sa toile Dans le bleu, un pastel sur carton d’une surprenante modernité, où une jeune femme rêveuse s’accorde le plaisir d’un café avec une cigarette (ce qui était très mal vu en ce temps-là):

Je leur aurai bien réservé une salle à part…
Et repartant dans cette froide matinée réchauffé dans mon for intérieur par tant de beauté, m’est revenu une bribe d’un poème de Louise ACKERMANN À une artiste peintre:
(…) Artiste au front serein, vous l’avez su comprendre,
Vous qu’entre tous les arts le plus doux captiva,
Qui l’entourez de foi, de culte, d’amour tendre,
Lorsque la foi, le culte et l’amour, tout s’en va (…)
PS. J’attends maintenant avec impatience la réouverture de l’église et de l’aile droite du Cloître (dont les colonnes vont être nettoyées) est prévue pour 2028.
Musée des Augustins (3), 21 rue de Metz, à Toulouse:
Tarifs : 5 €, 3 €, 15 €. Gratuit pour les moins de 6 ans et le premier dimanche de chaque mois.
Que l’année nouvelle vous soit douce et belle: comme les cousins Italiens, je vous souhaite Salute, Pace e Bellezza, Santé, Paix… et Beauté !
Pour en savoir plus :
1) Instituto Cervantes de Toulouse

